SI NOUS PARLIONS D'AMOUR...
Marie-Jo BONNET
Article paru dans la revue TRIANGUL'ERE, n°1, Editions Christophe Gendron, 1999.
Le débat sur le PACS nous a montré au moins une chose, c'est l'incroyable pauvreté de notre réflexion sur l'amour. Aujourd'hui, nous sommes réduits à débattre pour ou contre le Pacs, pour ou contre l'union libre ou le mariage homosexuel. Mais aussi pour ou contre les P.M.A. (Procréation Médicalement Assistée), l'insémination artificielle ou l'adoption pour les homos. Dans la presse on nous parle du Viagra, du nombre d'orgasmes, de préférence sexuelle, de vie commune, de préservatifs et de pilules. Le monde paraît divisé en hétérosexuels et homosexuels qui aspirent à l'égalité "sexuelle", nous dit-on du côté des gays officialisés. Mais si tout le monde pense que l'amour a un sexe, il n'a, apparemment, plus pour chacun d'entre nous, ni corps, ni âme.
Mais comment parler d'amour à une époque qui a tout vu et tout entendu ? Nous ne disposons dans la langue française que d'un tout petit mot censé exprimer des émotions aussi différentes que l'amour d'une marque de voiture, d'une personne, d'une oeuvre d'art, de nos ancêtres et de nos descendants.
Les grecs disposaient de quatre mots pour parler de cette chose-là, et il n'est pas inutile de se confronter à une langue morte pour parler de la passion, du désir, et de ce qui, dans l'expérience amoureuse, nous fait mourir et renaître. Se détacher du passé et s'ouvrir à l'inconnu... Etre et devenir... Se quitter, espérer et aimer, encore et toujours.
Il y a d'abord le mot philia, généralement traduit par tendresse amoureuse, amitié et qui prendra le sens d'amour reconnu par les autres. Plutarque en fait la caractéristique de l'amour conjugal, car les femmes étaient vouées au tendre sentiment plus qu'à l'Eros, bien que Sappho ait utilisé souvent ce mot avec une connotation érotique quand elle parlait de son "lien d'amour" pour Atthis ou s'adressait à la déesse Aphrodite. La déesse représentera d'ailleurs l'amour conjugal, tandis qu'Eros personnifiera l'amour homosexuel masculin.
Le deuxième mot est bien sûr Eros, l'amour-désir, celui que nous utilisons encore aujourd'hui pour désigner l'amour sous son aspect "purement" charnel. Mais il y avait déjà deux Eros dans l'Antiquité, comme l'a si bien montré Jean-Pierre Vernant dans L'individu, la mort, l'amour. L'Eros primordial de la Théogonie d'Hésiode, le principe cosmique qui "rend manifeste la dualité, la multiplicité incluses dans l'unité". Et l'Eros séducteur, le fils d'Aphrodite qui pousse à unir deux êtres séparés par leur individualité et que leur sexe oppose. Eros est donc une pulsion, une énergie qui différencie en soi-même et qui nous unit à l'autre. Il y aurait beaucoup à dire sur cette importante vision philosophique d'Eros, car l'homosexualité est encore aujourd'hui condamnée sous prétexte qu'elle annule la différence (des sexes, des polarités, etc). Dans le dialogue du Phèdre, de Platon, toute la question est de savoir comment on définit l'amour. Si Eros est uniquement attaché au plaisir des sens, ou s'il recherche la beauté qui est d'essence divine et constitue pour Socrate le véritable amour. "Aimez-vous, et enfantez de beaux discours", dit-il à ses interlocuteurs, car le véritable amour, c'est l'amour de l'âme.
Le troisième mot est mania, folie d'amour, folle passion, délire. C'est un mot qui a la même racine que ménade, et qui désigne la démesure, l'hybris dont on accuse les femmes qui aiment trop et ne maîtrisent pas leurs pulsions. Les Bacchantes, dans Euripide, sont l'archétype même de la mania. Folles possédées par Dyonisos, elles refusent tout lien, et pour cette raison, sont si décriées par l'homme grec apollinien. Le "dérèglement" des sens était loin d'être magnifié. Car si la femme rejette tout lien, comment pourra-t-on la tenir dans les liens du mariage, sous le joug du couple, dans l'univers clos du gynécée ?
On s'aperçoit ainsi que le lien, qui crée l'attachement, ne renvoie pas à la même symbolique que la relation amoureuse, qui suppose la distance et la reconnaissance de l'autre comme sujet. Le lien crée la dépendance, la relation crée la liberté et l'échange.
Le dernier mot, enfin, est agape, l'affection, l'amour divin au sens chrétien. Il est utilisé plus tardivement et donnera agapes, repas fraternels des premiers chrétiens.
On le voit, parler d'amour, c'est à la fois identifier ce qui en soi est touché par l'autre, et définir sa place dans la Cité et le Cosmos. L'amour est l'énergie primordiale comme le disait si bien Dante : "Amour qui meut Phoébus et toutes les étoiles".
La mise en ligne a été effectuée par Le séminaire gai avec accord de l'auteur.
Copyright M.J. Bonnet © 2000
jeudi 29 novembre 2007
SI NOUS PARLIONS D'AMOUR... Marie-Jo BONNET
samedi 24 novembre 2007
Medhi met du rouge à lèvres ou comment vivre sa singulière différence

Medhi met du rouge à lèvres ou comment vivre sa singulière différence
Un ouvrage découvert lors d’une formation sous l’égide de l’association Le champ de lire à l’initiative d’un très beau projet aux dimensions internationales Poem Express qui sera l’objet d’une exposition de 150 "poèmes affiche", dont 15 d’entre eux partiront ensuite à l’étranger.
Les enfants et adolescents (de 6 à 14 ans) qui le souhaitent, peuvent également y participer par le biais d’une inscription individuelle.
Je vous offre cet extrait qui ne figure dans la présentation de l’éditeur dans son intégralité
Sa chanteuse préférée, c’est Oum Kalthoum.
La grande chanteuse égyptienne qui fait pleurer
Les Arabes à cause de l’amour. Elle est morte
depuis longtemps. Chaque nuit, elle revient dans
nos larmes et Medhi pleure, pleure tant contre sa
radio que le Nil Blanc et le Nil Bleu prennent leur
source sur ses deux joues.
David Dumortier, p.28
Éditions Cheyne, collection Poèmes pour grandir
Vous pouvez également vous référer à la note de lecture du site homoedu rédigée par Lionel Labosse, un site dont la pésence sur la toile du web est essentielle en matière de lutte contre l’homophobie et d’éducation à la tolérance.
sémaphore
Mehdi met du rouge à lèvres
David DUMORTIER
source : éditions Cheyne
Mehdi va à l’école avec du rouge à lèvres. Dès qu’il arrive, il file tous azimuts. On le poursuit, il saute la barrière des maternelles. Il revient, un point d’interrogation court derrière lui. Comme ça, il est impossible de lui poser des questions compliquées.
*
Chez ses parents, Mehdi a la responsabilité de la cheminée. Le soir, il jette une couverture de cendres sur les braises. C’est pas pour les rallumer plus vite le matin, ni pour économiser une allumette. C’est pour que le feu ait chaud, la nuit, sous une bonne épaisseur de gentillesse.
*
La corde à sauter, l’élastique, le tissage des scoubidous sur le banc le lassent. Parfois, Mehdi propose aux filles de s’ennuyer pour de faux. Chacun reste dans son coin en jouant la tristesse, on est dans ses pensées et il est interdit de parler, sinon on a perdu. Qu’est-ce qu’il ne faut pas inventer pour rêver tranquillement tout seul !
Des poèmes pour faire grandir les parents
« Un petit garçon s’habille en fille. Quand on le surprend, il rougit ; en attendant que l’enfance passe sur ses joues. Il s’appelle Mehdi. » Un garçonnet pas comme les autres. Jugez‑en : « En plus, il a des manières de fille. Elles sortent toutes seules. Elles lui échappent des mains. Il est trop tard quand il essaie de les rattraper. Mehdi ne peut pas refaire une même manière à l’envers et la remettre dans sa cage. » On imagine les questions qui fusent ; les normes qu’on lui renvoie, le peu, de cas qu’il en fait, lui qui préfère contempler les femmes que les footballeurs, sait que les pompiers font du bouche à bouche, raffole des coquelicots « qui fleurissent avec du sang », du rose bonbon et des marrons glacés, de la voix d’Oum Kalsoum aussi, « qui fait pleurer les Arabes à cause de l’amour », et joue à « s’ennuyer pour de faux » pour pouvoir « rêver tranquillement tout seul »... Éloge de la tolérance, du nécessaire écart pour que la vie soit riche : « C’est pas pareil depuis que Mehdi est là. Et quand, il n’est pas là, c’est pas pareil non plus. Pourvu qu’il reste pareil, pour que ce soit toujours pas pareil. » Troisième titre de Daniel Dumortier accueilli dans la merveilleuse collection des « Poèmes pour grandir », Mehdi met du rouge à lèvres ne choquera que ceux qui n’entendront pas la vraie raison de son maquillage (« pour que mes bises restent plus longtemps sur toi ») et s’effraieront de cette sérénité sans fard à en user chaque jour sauf pour Mardi Gras.
Recomposition familiale
Invité du Salon de Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme) début février, le poète a proposé aux collégiens ce texte sobre et beau, magnifiquement mis en images par Martine Mellinette, qui illustrait déjà son précédent recueil, Ces gens qui sont des arbres (2003), paru parallèlement à Une femme de ferme, couronné par le prix PoésYvelines 2004. La surprise bien sûr, mais l’écoute et bientôt l’adhésion, plus facile que pour les adultes, souvent rétifs à cette libre expression d’une évidence socialement réprouvée. On se souvient du débat, au sein de l’Ecole des loisirs, pour publier, en 1998, Je ne suis pas une fille à papa, de Christophe Honoré, où l’héroïne était élevée, par deux mamans. Si le roman fut finalement accueilli chez Thierry Magnier, on mesura la difficulté de faire admettre dans le secteur jeunesse les situations familiales inédites dont la société multipliait les exemples sans que l’édition assume d’en promouvoir la visibilité. Peut‑être simplement parce que les acheteurs sont des adultes, plus effrayés que leurs enfants. Ainsi se réjouit‑on du beau succès de Marius, de Latifa Alaoui et Stéphane Poulin à L’Atelier du poisson soluble (2001), où la recomposition farmiliale validait pareillement couples gay et hétéro. David Dumortier n’entend pas choquer. Juste être sincère puisqu’il a rencontré Mehdi et ne voit pas pourquoi biaiser avec le réel. Déjà La Clarisse (2000) avait donné le ton. L’histoire de cette fillette dont la curiosité ne néglige aucune exploration avait parfois heurté... les adultes, car aucun enfant n’avait hésité à se reconnaîtré dans cette envie d’être au monde qui ne s’embarrasse d’aucune bienséance. Est-ce parce qu’il est venu tard à la lecture, par la poésie’ essentiellement, alors qu’il préparait un CAP de cuisinier ? Quand il quitte les Charentes où il a grandi pour Paris, Dumortier devient infirmier en psychiatrie, travaille de nuit et prépare à l’Inalco un diplôme d’arabe classique qui le conduit en Syrie puis en Jordanie. Ces éléments biographiques disent son goût pour le mot au cœur de sa création, le souci de jouer des résonances de cet amateur de littératures à peine écrites d’Afrique ou d’ailleurs. Il cherche à en faire l’offrande aux jeunes qui les ignorent et qui n’auraient pas idée de s’en réclamer. Nulle visée didactique. Juste un envoi, une adresse pour que les mots s’envolent et se déposent sur les lèvres comme ces bises au rouge à lèvres qu’il ne faut pas essuyer si on veut en conserver la trace.
PH.-J. C., Le Monde, vendredi 10 mars 2006
Publié avec le concours du Conseil régional d’Auvergne Avec des images de Martine Mellinette E.O. 2006 / ISBN 978-2-84116-110-2 / 22 x 13 / 48 pages 13,50 €
David DUMORTIER Né en 1967 dans les Charentes. Habite Paris. Arabisant, a vécu en Syrie. A publié aux éditions de L’Arbre, L’Impatiente, Le Temps des cerises, Paris-Méditerranée et dans diverses revues, notamment Décharge, Digraphe, Gros-textes, Comme ça et autrement, Rétroviseur, Triage. En 2005 est paru Croquis de métro aux éditions Le Temps des cerises.
Toutes les œuvres de l’auteur chez Cheyne éditeur
Martine MELLINETTE Née en 1952 à Paris. Création de Cheyne avec Jean-François Manier en 1978. Dirige la collection Poèmes pour grandir. Expositions à Paris (Bibliothèque nationale, librairie-galerie Touzot), Grasse (Médiathèque municipale), Clermont-Ferrand (D.R.A.C. Auvergne), Villeurbanne (M.L.I.S.), New York (National Arts Club, Galerie Jadite).
mardi 20 novembre 2007
lundi 19 novembre 2007
Cinq textes d’Andrea Dworkin sur le pouvoir et la violence sexiste
Merci @ Dandi, alias Mauvaise Herbe pour cet article, l’édition des textes d’Andrea Dworkin traduits en français est une précieuse information, elle qui a eu tant de mal à se faire publier dans son propre pays, ayant eu recours à l’accueil de ses écrits dans une maison d’édition britannique.
Elle, dont les anti-féministe se servent du nom pour lui attribuer des propos qu’elle n’a jamais tenu et les brandissent outrageusement pour effaroucher le quidam....
Ainsi, dernièrement sur un plateau de télé dans une émission sur France 3, « Ce soir où jamais » pour la nommer,dont la thématique était dédié à la notion de genre avec pour titre : « Où sont passé les hommes ? » question on ne peut plus androcentrée, Pascal Bruckner invité, vous savez l’essayiste qui a soutenu la candidature de Sarkozy à ma plus grande stupéfaction, et bien celui-la même à continuer de me décevoir définitivement quand voulant fustiger les féministes radicales américaines, féministes radicales est à mon sens un pléonasme, non ?...et bien il a cité Andrea Dworkin lui attribuant ce « Toutes pénétrations est un viol » qu’elle n’a eu de cesse de démentir lire l’article et le plus effarant c’est que personne n’a réagi… Personne !
Pas même la féministe de service, Irène Théry éminente sociologue, invitée pour la promotion de son dernier ouvrage « La distinction des sexes », que je ne lirai pas !...
Personne n’aurait-il lu Andrea Dworkin ?..Andrea Dworkin n’est pas une castratrice, non ! Andrea Dworkin est une humaniste car être féministe qu’est-ce donc si ce n’est revendiquer le respect de chaque être quelque soit son sexe, son genre !
Et si je suis féministe ce n’est pas pour faire genre !
C’est pour dénoncer les idées reçues , les préjugées, ne pas me taire face aux « ah quoi bonistes », refuser le publisexisme, la prostitution, la pornographie, l’industrie du sexe, dénoncer ce mépris de l’Autre !
Faut-il que le discours féministe soit à ce point dérangeant, envers le système phallocrate régnant, pour qu’il soit à ce point trahit, pour qu’il soit perçu comme hystérique alors qu’il porte en lui les germes d’une humanité plus juste, d’une humanitude qui ne demande qu’à grandir enfin !
Pour reprendre Christine Delphy, extrait de son texte d’hommage In memoriam Andrea Dworkin ou la passion de la justice « quand une féministe est accusée d’exagérer, c’est qu’elle est sur la bonne voie » mais exagère-t-elle Andrea Dworkin ?...(Je pense que vous retiendrez au moins son nom !(- ;)
Lisez-la !
Andrea Dworkin sur la danse-contact (ou Lap-dance)
La pornographie et le désespoir
Et bien puisque nous sommes proche de la fin novembre je file voir ma librairie favorite, une libraire résistante dont j’aime le nom de surcroît « le grains des mots »(Montpellier, 34000), pour en réserver un exemplaire, illico(- ;
Sémaphore
Cinq textes d’Andrea Dworkin sur le pouvoir et la violence sexiste
by Sarah sur http://www.indymedia.be/en/node/23589
05/09/2007
Il y a une trentaine d’années, quand quelques individus isolés commençaient à dénoncer la pornographie comme instrument d’oppression des femmes, l’écrivaine américaine Andrea Dworkin, alors jeune féministe, avait déjà fait de la lutte à cette industrie et aux violences contre les femmes le combat de sa vie.
Elle avait commencé à élaborer une oeuvre politique et littéraire qui allait devenir l’oeuvre de déconstruction du pouvoir sans doute la plus lucide et la plus juste des études féministes nord-américaines. Andrea Dworkin s’affirmait déjà comme un phare éclairant un chemin alors presque désert - il y a 30 ans, on ne se faisait pas plus d’ami-e-s qu’aujourd’hui à dénoncer les industries du sexe dont les femmes et les enfants constituent la matière première à la disposition de certains hommes.
Peu d’écrits d’Andrea Dworkin ont été publiés en français. Cet automne, Les éditions Sisyphe (Montréal) proposent en traduction française, sous le titre Pouvoir et violence sexiste, cinq textes de cette penseuse féministe radicale sur des réalités que de nombreuses femmes vivent comme radicales. On trouve, notamment dans ce livre, la conférence qu’elle a donnée à Montréal, le 6 décembre 1990, pour commémorer l’anniversaire du massacre de l’École polytechnique ; un texte - monumental - qui dissèque minutieusement le pouvoir masculin et ses effets sur la vie des femmes, et aussi, une conférence sur la prostitution présentée à des étudiantes en droit d’une université américaine. Le premier chapitre, "Écrire", présente un extrait d’un roman et le livre se termine par une exhortation dont l’intitulé "Souvenez-vous, résistez, ne pliez pas" résumerait bien la vie d’Andrea Dworkin elle-même.
Pour "corriger les défauts du féminisme"
De la prostitution, Andrea Dworkin écrit : "Nous ne pouvons pas corriger les défauts de notre féminisme si nous sommes prêtes à accepter la prostitution des femmes. (...) Il est toujours extraordinaire, quand on regarde cet échange d’argent, de réaliser que dans l’esprit de la plupart des gens, l’argent vaut plus que la femme. (...) L’argent permet à l’homme d’acheter une vie humaine et d’effacer son importance de tous les aspects de la reconnaissance civique et sociale, de la conscience et de la société, des protections de la loi, de tout droit de citoyenneté, de tout concept de dignité humaine et de souveraineté humaine. Cinquante maudits dollars permettent à n’importe quel homme de faire cela. (...) Je veux vous dire que si ces hommes arrivent à faire ce qu’ils font, c’est à cause du pouvoir de la classe des hommes, un pouvoir qu’ils s’arrogent parce que les hommes utilisent la force contre les femmes. Si vous voulez une définition de ce qu’est un lâche, c’est avoir besoin de réprimer toute une classe de gens de façon à pouvoir leur marcher dessus. » (Dans le chapitre 4, "Prostitution et domination masculine").
Outre les problématiques du viol, de la violence conjugale, du harcèlement, de la pornographie, de la prostitution, Pouvoir et violence sexiste aborde globalement les violences psychologiques quotidiennes engendrées par la domination masculine qui détruit l’existence des femmes, entrave leur liberté de créer, de travailler, d’aimer, de vivre en sécurité. Les analyses sans compromis et le langage exempt d’euphémismes, parfois cru, de l’écrivaine Dworkin surprendront peut-être celles qui la liront pour la première fois. Mais cette lecture confortera dans leur action celles et ceux qui mènent une lutte persévérante et courageuse contre toutes les formes de violences, et elle leur donnera peut-être un éclairage nouveau pour comprendre les obstacles qu’ils rencontrent.
Dans le dernier chapitre de ce livre, la penseuse et militante féministe encourage les femmes à s’unir pour prendre la parole, résister, agir, se réapproprier leur vie. "Nous savons comment pleurer. La vraie question est : Comment allons-nous nous défendre ?", écrit-elle dans "Tuerie à Montréal. L’assassinat comme politique sexuelle" (chapitre 2), dont le site Sisyphe présente un court extrait.
Andrea Dworkin, Pouvoir et violence sexiste, Les éditions Sisyphe, Montréal, 2007, Coll. Contrepoint, 128 pages. Préface de Catharine A. MacKinnon. Traduction de l’américain et texte de présentation de Martin Dufresne. En librairie en novembre en Europe (Distribution Nouveau Monde/Librairie du Québec, Paris).
La pornographie et le désespoir
lu sur http://lezzone.over-blog.com
par Andrea Dworkin, écrivaine et féministe
À l’origine, cet article a été préparé pour le colloque "Perspectives féministes sur la pornographie" qui s’est tenu à San Francisco, en 1978. Une vision profonde du problème de la pornographie s’incarne dans ce discours prononcé juste avant le départ d’une manifestation ayant pour thème "Take Back the Night" [Reprenons la nuit].
Je cherchais quelque chose à dire ici aujourd’hui (1) de bien différent de ce que je vais dire. Je voulais arriver ici pleine de ferveur militante, fière et déchaînée de fureur. Mais de plus en plus, je sens que cette fureur n’est que l’ombre du désespoir qui monte en moi. Le fait d’apercevoir ici et là des petits bouts de pornographie déclenchera une fureur salutaire chez toute femme qui a un tant soit peu le sens de sa valeur intrinsèque. Mais quand on étudie la pornographie en profondeur et dans toute son ampleur, comme je le fais depuis plus longtemps que je ne voudrais m’en souvenir, c’est le désespoir qui nous envahit.
La pornographie est en soi abjecte. Ce serait mentir que de la caractériser autrement et le fléau des rationalisations et des sophismes mâles ne peut ni changer ni cacher ce simple fait. Georges Bataille, un philosophe de la pornographie (qu’il appelle "érotisme"), l’exprime très clairement : "Dans son essence, le domaine de l’érotisme est le domaine de la violence, de la violation (2)." M. Bataille, contrairement à tant de ses pairs, a la bonté de préciser explicitement qu’il s’agit bien, dans tout cela, de violer les femmes. Utilisant un langage fait d’euphémismes grandiloquents, très populaire parmi les intellectuels mâles qui écrivent sur la pornographie, Bataille nous explique que "[c’]est essentiellement la partie passive, féminine qui est dissoute en tant qu’être constitué (3)". Être "dissoutes" - par n’importe quel moyen - c’est là le rôle des femmes dans la pornographie. Les grands hommes de science et les philosophes de la sexualité, y compris Kinsey, Havelock Ellis, Wilhelm Reich et Freud, confirment tous cette conception de notre rôle et de notre destinée. Les grands écrivains mâles manient le langage avec plus ou moins de bonheur pour nous représenter en fragments autogratifiants, déjà à moitié "dissous", puis ils se mettent en frais de nous "dissoudre" complètement, par tous les moyens nécessaires. Les biographes de ces grands artistes mâles célèbrent les atrocités que ces hommes ont commises contre nous dans la vie réelle comme si elles étaient essentielles à la création artistique. Et dans l’histoire, telle que les hommes l’ont vécue, ils nous ont aussi "dissoutes" par tous les moyens nécessaires. Notre peau servie en tranches et nos os fracassés sont les sources énergétiques de l’art et de la science tels que définis par les hommes ; de même, ils sont le contenu essentiel de la pornographie. L’expérience viscérale d’une haine des femmes qui ne connaît littéralement aucune limite m’a amenée au-delà de la fureur et des larmes ; je ne peux vous parler qu’à partir de mon désespoir.
Toutes, nous pensions que le monde serait bien différent, n’est-ce pas ? Même si nous avions connu la misère matérielle ou émotive pendant l’enfance ou à l’âge adulte, même si nous avions compris, à travers l’histoire et les témoignages vivants, à quel point les gens souffrent et pourquoi, nous avons toutes cru, quelque part au fond de nous-mêmes, aux possibilités humaines. Certaines d’entre nous ont cru à l’art, d’autres à la littérature, à la musique, à la religion, à la révolution, aux enfants, au potentiel libérateur de l’érotisme ou à celui de la tendresse. Peu importe tout ce que nous savions de la cruauté, nous avons toutes cru à la bonté ; et peu importe tout ce que nous savions de la haine, nous avons toutes cru à l’amitié et à l’amour. Aucune d’entre nous n’aurait pu imaginer ou croire possibles ces simples faits quotidiens que nous avons maintenant appris à connaître : la rapacité du désir de domination des mâles, la méchanceté de la suprématie mâle et le virulent mépris pour les femmes qui est le fondement même de la culture dans laquelle nous vivons. Le mouvement de libération des femmes nous a toutes obligées à regarder ces faits bien en face et pourtant, aussi courageuses et éclairées que nous soyons et aussi loin que nous soyons prêtes à aller (ou forcées d’aller), dans une vision de la réalité qui exclurait le romantisme et l’illusion, nous restons encore atterrées devant la haine des mâles pour notre sexe, sa mordibité, sa compulsivité, son obsessivité, son autocélébration dans chaque détail de la vie et de la culture. Nous pensons avoir enfin compris cette haine une fois pour toutes,l’avoir vue dans toute sa spectaculaire cruauté, en avoir compris tous les secrets, nous y être habituées ou l’avoir dépassée ou encore nous être organisées contre elle de manière à nous protéger au moins de ses pires excès. Nous pensons savoir tout ce qu’il y a à savoir sur ce que les hommes font aux femmes, même s’il nous est impossible d’imaginer pourquoi, quand tout à coup quelque chose se produit qui nous affole, nous fait perdre la tête, de sorte que nous nous retrouvons à nouveau emprisonnées comme des animaux en cage dans la réalité paralysante du contrôle mâle, de la vengeance mâle contre on ne sait quoi, de la haine mâle pour notre existence même.
On peut tout savoir et pourtant être encore incapable de concevoir des choses comme les films snuff. On peut tout savoir et pourtant être encore choquée et terrifiée quand on apprend qu’un homme ayant tenté de fabriquer des films snuff est relâché, malgré le témoignage des femmes agents clandestins qu’il voulait torturer, assassiner et, évidemment, filmer. On peut tout savoir et pourtant rester stupéfiée et paralysée devant une enfant violée sans arrêt par son père ou par un autre mâle de la famille. On peut tout savoir et pourtant en être réduite à bredouiller comme une idiote quand une femme est poursuivie en justice pour avoir tenté de s’avorter avec des aiguilles à tricoter ou pour avoir tué l’homme qui l’avait violée, ou torturée, ou qui était en train de le faire. On peut tout savoir et pourtant avoir à la fois envie de tuer et de mourir à la vue d’une jubilante image de femme passée au hache-viande sur la couverture d’un magazine national, aussi corrompu que le magazine puisse être. On peut tout savoir et pourtant refuser encore, quelque part au fond de soi, de croire que la violence individuelle et sociale envers les femmes sanctionnée par la société soit illimitée, imprévisible, omniprésente, continuelle, impitoyable et d’un sadisme parfaitement désinvolte et bienheureux. On peut tout savoir et pourtant être incapable d’accepter le fait que la sexualité et le meurtre soient à ce point amalgamés dans la conscience mâle, que la première soit impossible et impensable sans la possibilité imminente de l’autre. On peut tout savoir et pourtant, au fond de soi, refuser encore d’accepter que l’anéantissement des femmes soit pour les hommes la source de leur pensée et de leur identification. On peut tout savoir et pourtant vouloir encore désespérément tout oublier parce que si l’on regarde en face tout ce que nous savons, on se demande si la vie vaut la peine d’être vécue.
Tous les pornographes, anciens et modernes, graphiques ou littéraires, vulgaires ou aristocratiques, mettent de l’avant la même affirmation : le plaisir érotique des hommes trouve son origine et son fondement dans la destruction sauvage des femmes. Le marquis de Sade (que les universitaires mâles appellent "le divin marquis"), le pornographe le plus honoré au monde a écrit dans un de ses moments de plus grande civilité et sobriété : "Je n’aurais jamais raté de femme si j’avais été bien sûr de la tuer après (4)." L’érotisation du meurtre est l’essence de la pornographie, comme elle est l’essence de la vie. Le tortionnaire peut être un policier en train d’arracher les ongles d’une victime dans une cellule de prison ou un homme soi-disant normal qui caresse le projet d’essayer de baiser une femme à mort. Pour les hommes, en fait, le processus du meurtre - les coups et le viol sont des étapes de ce processus - est l’acte sexuel fondamental en réalité et/ou en imagination. En tant que classe, les femmes doivent rester asservies, enchaînées à la volonté sexuelle des hommes parce que ceux-ci ont besoin, pour alimenter leur appétit et leur performance sexuelles, de cette reconnaissance de leur auguste droit de tuer, peu importe qu’ils l’exercent dans toute son ampleur ou seulement en partie. Sans Ies femmes comme victimes réelles ou potentielles, les hommes sont. comme on dit dans l’habituel jargon aseptisé, "sexuellement disfonctionnels". On retrouve cette même motivation parmi les homosexuels mâles chez qui le pouvoir et/ou les conventions désignent certains mâles comme femelles ou efféminés. La pléthore de cuir et de chaînes chez les homosexuels, et la nouvelle mode chez les gais adultes soi-disant progressistes de prendre la défense des réseaux organisés de prostitution de jeunes garçons, témoignent de l’immuabilité de cette compulsion des mâles à dominer et à détruire qui est la source même de leur plaisir sexuel.
L’aspect le plus terrible de la pornographie, c’est qu’elle révèle la vérité sur les mâles, et son aspect le plus pernicieux, c’est qu’elle impose cette vérité mâle comme si c’était la vérité universelle. Ces descriptions de femmes enchaînées que l’on torture sont censées représenter nos aspirations érotiques les plus profondes. Et quelques-unes d’entre nous le croient, n’est-ce pas ? L’aspect le plus important de la pornographie, c’est que les valeurs qui y sont charriées sont les valeurs partagées par tous les hommes. C’est là un fait capital que la droite comme la gauche mâles, de manières qui sont différentes mais qui se renforcent mutuellement, veulent dissimuler aux femmes. La droite mâle veut cacher la pornographie, la gauche veut cacher sa signification. Les deux veulent que la pornographie soit accessible afin que les hommes puissent y trouver réconfort et énergie. La droite veut un accès secret à la pornographie : la gauche, un accès public. Mais que la pornographie soit ou non visible, il n’en reste pas moins que les valeurs qu’elle véhicule sont les valeurs exprimées dans les actes de viol et dans le phénomène des femmes battues, dans le système juridique, dans la religion, dans l’art et la littérature, dans la discrimination économique systématique contre les femmes, dans les académies moribondes ; et par ceux que l’on dit bons, sages, généreux et éclairés dans tous ces domaines. La pornographie n’est pas une forme d’expression isolée et distincte du reste de la vie ; c’est une forme d’expression toujours parfaitement harmonisée à la culture au sein de laquelle elle s’épanouit. Et cela reste vrai, que la pornographie soit légale ou illégale. Dans un cas comme dans l’autre, la pornographie permet de perpétuer la suprématie mâle et les crimes de violence envers les femmes car elle conditionne, entraîne, éduque et incite les hommes à mépriser les femmes, à les utiliser et à leur faire mal. La pornographie existe parce que les hommes méprisent les femmes, et les hommes méprisent les femmes en partie parce que la pornographie existe.
Quant à moi, la pornographie me détruit comme jamais la vie n’a pu le faire, du moins jusqu’à maintenant. Quelles que soient les luttes et les difficultés que j’aie connues dans ma vie, j’ai toujours eu le désir de trouver un moyen de continuer même si je ne savais pas comment, pour vivre un jour de plus, apprendre une chose de plus, faire encore une promenade, lire encore un livre, écrire un autre paragraphe, voir encore un ami, aimer encore une fois. Quand je lis ou que je vois de la pornographie, je voudrais que tout s’arrête. Pourquoi, me dis-je, pourquoi sont-ils si diaboliquement cruels et si diaboliquement fiers de l’être ? Parfois, c’est un détail qui me rend folle. Je regarde, par exemple, une série de photographies : une femme se tranche les seins au couteau, se barbouille le corps de son propre sang, s’enfonce une épée dans le vagin. Et elle sourit. C’est ce sourire qui me rend folle. Ou bien j’aperçois une immense vitrine entièrement recouverte avec les pochettes d’un disque. L’image sur la pochette représente une vue de profil des cuisses d’une femme. Sa fourche est suggérée parce que nous savons qu’elle est là ; on ne la voit pas. Le titre du disque clame : Plug Me to Death [Enfonce-moi à mort]. Et c’est l’emploi de la première personne qui me rend folle. "Enfonce-moi à mort". Cette arrogance. Cette impitoyable arrogance. Comment cela peut-il continuer ainsi, ces images, ces idées et ces valeurs dénuées de tout sens, entièrement brutales, ineptes, se répandent jour après jour, année après année, emballées, achetées et vendues, publiées, persistantes ? Personne ne veut arrêter cela, nos chers intellectuels le défendent, d’élégants avocats progressistes plaident en sa faveur et des hommes de tous les milieux ne peuvent et ne veulent vivre sans cela. Et la vie, qui est tout pour moi, perd tout son sens car ces célébrations de la cruauté détruisent ma capacité même de sentir, d’aimer et d’espérer. Je hais les pornographes par-dessus tout parce qu’ils me privent de l’espoir.
La violence psychique dans la pornographie est en elle-même et par elle-même intolérable. Elle agit sur vous comme une matraque jusqu’à ce que votre sensibilité soit complètement écrasée et que votre cœur s’arrête de battre. On est paralysée.
Tout s’arrête. On regarde les pages ou les images et on sait : c’est cela que veulent les hommes, c’est cela qu’ils ont toujours eu et qu’ils refusent d’abandonner. Comme le faisait remarquer la lesbienne féministe Karla Jay dans un article intitulé "Pot, Porn, and the Politics of Pleasure" [Le "pot", la porno et la politique du plaisir], les hommes sont prêts à se passer de raisins, de laitue, de jus d’orange, de vin portugais et de thon (5), mais pas de pornographie. Et bien sûr, on voudrait la leur arracher, la brûler, la déchirer, y jeter des bombes et raser au sol leurs cinémas et leurs maisons de publication. On a le choix entre adhérer à un mouvement révolutionnaire et s’abandonner au désespoir. Peut-être ai-je trouvé la véritable source de mon désespoir : nous ne sommes pas encore devenues un mouvement révolutionnaire.
Ce soir, comme d’autres femmes l’ont fait dans des villes du monde entier, nous allons reprendre la nuit et marcher dans les rues toutes ensemble car, dans tous les sens du terme, aucune de nous ne peut marcher seule. Toute femme, qui marche seule devient une cible. Elle sera pourchassée, harcelée et souvent en butte à la violence psychique ou physique. Ce n’est qu’ensemble que nous pouvons marcher avec un peu de sécurité, de dignité et de liberté. En marchant ensemble ce soir, nous proclamerons à la face des violeurs et de ceux qui battent leur femme que leurs jours sont comptés et que notre heure est venue. Et demain, que ferons-nous demain ? Car, mes soeurs, en vérité c’est tous les soirs qu’il faut reprendre la nuit sinon, la nuit ne nous appartiendra jamais. Et quand nous aurons conquis la noirceur, il nous faudra revenir vers la lumière pour reconquérir aussi le jour et le faire nôtre. C’est là notre choix et notre obligation. C’est un choix révolutionnaire et une obligation révolutionnaire. Pour nous, les deux sont inséparables, comme nous devons être inséparables dans notre combat pour la liberté. Plusieurs d’entre nous ont déjà marché de nombreux kilomètres - des kilomètres courageux et difficiles - mais nous ne sommes pas encore rendues assez loin. Ce soir, à chaque pas et à chaque souffle, nous devons nous engager à aller jusqu’au bout : jusqu’à ce que nous ayons transformé cette terre que nous foulons, qui est pour le moment une prison et une tombe, en notre chez-nous joyeux et légitime. Nous devons le faire et nous le ferons, pour notre propre bien et pour celui de toutes les femmes, pour toujours.
[1]
Traduction : Monique Audy.
Extrait de : Laura Lederer, L’Envers de la nuit, Montréal, les éditions du remue-ménage, 1982.
*Source :http://lezzone.over-blog.com/article-6942064.html
[1] Notes
1. À l’origine, cet article a été préparé pour le colloque "Perspectives féministes sur la pornographie" qui s’est tenu à San Francisco, en 1978. Une vision profonde du problème de la pornographie s’incarne dans ce discours prononcé juste avant le départ d’une manifestation ayant pour thème "Take Back the Night" [reprenons la nuit]. Nous avions organisé cette marche pour bien montrer notre détermination à enrayer la vague de violence envers les femmes, qu’elle vienne des violeurs, de ceux qui battent leur femme ou des fabricants d’images dans les mass-médias. À la tombée de la nuit, 3000 manifestantes se sont rassemblées pour entendre "L’exhortation à la marche" d’Andrea Dworkin. Puis, nous nous sommes frayé un chemin jusqu’à Broadway, au milieu des touristes, des enseignes au néon annonçant les spectacles sexuels sur scène, les librairies "pour adultes seulement" et les cinémas pornographiques. En scandant des slogans comme : "Plus jamais de profits tirés du corps des femmes", nous avons envahi toute la rue, paralysé la circulation et occupé complètement un bout de Broadway sur une longueur de trois pâtés de maisons. Pour la première fois, et pendant une heure, Broadway n’appartenait plus aux aboyeurs devant les guichets, aux proxénètes ou aux pornographes, mais à des milliers de femmes, à leurs chants, à leurs voix, à leur colère et à leur vision. 2. Georges Bataille, L’érotisme, Paris, Union générale d’éditions, 10/18, 1970, p. 21. 3. Ibid., p. 22. 4. D.A.F. de Sade, Oeuvres complètes du marquis de Sade, Édition définitive, Cercle du livre précieux, 1966, tome 8, p. 391. 5. N.D.T. : Allusion aux boycottages de ces produits organisés par la gauche pour soutenir les luttes des travailleurs exploités par les producteurs.
Le Permis de Chasse par Bernard Noel
source : Arabesques
Imaginez que depuis l’au-delà de votre mort, vous regardiez votre assassin. Il s’avance vers vous, l’air arrogant et satisfait, puis lâche ces mots dans votre direction :
- Excusez-moi, je vous ai tué par erreur !
En vérité, il vous a tué du premier coup, mais comme il ne vous trouvait pas assez mort, il vous a mortellement frappé encore onze fois. Vous aviez beau être mort avec obstination, cela ne lui suffisait pas pour la raison qu’il désirait, à travers vous, exterminer tous vos semblables.
Il est dommage pour les bourreaux que leur victimes ne meurent qu’une seule fois : ils les tueraient de mieux en mieux tant qu’ils les ont sous la main. A défaut de ce raffinement, les bourreaux trouvent leur plaisir dans la récidive et dans la quantité. Ainsi, depuis qu’il est privé de son abattoir libanais, Monsieur Ehoud Olmert assassine chaque jour quelques palestiniens. En fait, cet exercice de chasse à l’homme est un sport qu’Israël pratique depuis longtemps, mais Monsieur Olmert l’a renouvelé en rendant son permis continu. Et il doit se proposer de faire mieux puisqu’il vient de nommer vice-premier ministre un certain Avigdor Lieberman, qui souhaite nettoyer la Palestine de tous les Arabes.
Pas de jours, depuis trois mois, sans que des femmes et des enfants palestiniens ne figurent au tableau de chasse, mais les hommes y sont assez rares. C’est qu’en Palestine, l’homme est moins commun que l’activiste, lequel de toute évidence n’a rien d’humain et doit être abattu. Qu’est-ce en effet qu’un « activiste » ? C’est un résistant qui n’accepte pas d’être occupé, d’être humilié, d’être affamé. Il a tort bien sûr de se révolter contre la condition que veulent pour lui des Elus à tous égards ses supérieurs.
Et puis, qu’on le sache une fois pour toutes, un mort est responsable de sa mort : tout autre point de vue est bêtise et superstition. La chose est d’ailleurs si évidente que pas un gouvernement occidental ne condamne le sport israélien ni son garde-chasse en chef. Après tout, le monde est accablé de misérables et en supprimer quelques-uns ne peut que le soulager. De plus, cette suppression exige l’expérimentation d’armes nouvelles, qui seront bénéfiques au marché du travail, tout comme de méthodes nouvelles de surveillance et de démoralisation.
Les opprimés sont coupables de l’être. La preuve : tous les media occidentaux parlent du chaos palestinien, de la guerre civile entre factions politiques rivales, d’une corruption endémique. Ils avaient reconnu que le Hamas accédait au pouvoir d’une manière très démocratique, mais un même mot d’ordre leur fait dire que le Hamas fait le malheur du peuple qui a voté pour lui. Pourquoi ? Parce qu’il est incapable de payer ses fonctionnaires et d’assurer le pain quotidien.
Pas un de ces media n’explique que si le gouvernement palestinien n’a plus un sou, c’est d’abord parce qu’Israël ne lui reverse pas sa part des droits de douane (plus de cinq cents millions de dollars lui sont dus) et tous trouvent normal que nos grandes démocraties aient suspendu leur aide en décrétant que la victoire démocratique du Hamas était intolérable. Il faudra bien qu’un jour ce peuple, qui parasite son propre territoire, comprenne qu’il est de trop chez lui et que l’esclavage est plus désirable que la résistance.
A moins qu’Israël ne préfère disposer d’une réserve dont il contrôle absolument les clôtures et qui, en connivence avec son Grand Allié, lui sert à sélectionner les diverses variétés de gibier humain, de la forte tête dont on fait des cibles, au pauvre indic qu’on achète pas cher. Où trouver un meilleur endroit pour entraîner les troupes au mépris de l’adversaire et des droits de l’homme ? Avouez qu’après soixante ans d’exodes, de camps et de tueries, si les Palestiniens s’entêtent à prétendre qu’ils sont les seuls habitants légitimes de leur pays, c’est qu’Israël entretient chez eux cette illusion afin d’exciter parmi ses citoyens une volonté de domination qui cimente leur unité. L’Arabe de Palestine est un épouvantail pratique pour maintenir Israël sur pied de guerre : sa chasse fournit un entraînement peu coûteux et sans grand danger.
Il n’y a pas une grande différence entre un bon chasseur et un bon tueur, sauf que le premier est muni d’un permis qui légalise ses actes tandis que le second peut toujours être désavoué par ceux-là même qui l’incitent à tuer. Il serait dans l’intérêt d’Israël, dont l’économie souffre de ses dépenses guerrières, d’organiser des battues d’activistes avec dégâts collatéraux mis secrètement aux enchères. Cela pourrait lui rapporter gros, le monde ne manquant pas de Républicains et d’Evangélistes prêts à payer fort cher pour avoir le permis de chasser au nom du Bien.
Bernard Noel
Résister, c’est vivre. - Philippe Val
ALORS, HYPOCRITE LECTEUR, mon semblable, mon frère, parlons-nous franchement. Le monde est cruel, barbare, injuste ? Ce n’est pas nouveau. Il a atteint des sommets dans l’horreur au XXème siècle ? C’est vrai. La course du monde est chaotique. Y a-t-il ou non progrès ? Allez savoir...
Du plus loin que l’on observe l’humanité, il y a toujours eu des collabos de la barbarie et des résistants de la civilisation. Regarde les collabos de la barbarie ce sont de tristes cons. Leur sourire est de circonstance. Leur lyrisme est mécanique. Regarde les affiches de Le Pen qui tapissent la France, en ce moment il ouvre les bras à tous les pauvres types, les aigris, les ratés, et, quand ils s’y seront réfugiés, il refermera les bras pour étouffer la liberté, et faire un inonde de crimes, de souffrances et de mort.
Avouons-le une bonne fois pour toutes, lutter, résister aux chasseurs, aux aficionados, aux fascistes, aux requins ultra-libéraux, aux crétins vulgaires de la télé, aux pollueurs, aux empoisonneurs, à la bêtise au front de taureau qui emperlait de sueur les tempes de Flaubert corrigeant, réécrivant rageusement chaque paragraphe de Bouvard et Pécuchet, avouons-le, dégommer les traditions imbéciles, les idées reçues, les coutumes assassines nous fait jouir. Donne un sens à notre vie.
Avouons le plaisir, la joie — et parfois le bonheur — que l’on a à affronter la bête. Observer la jubilation dans le trait d’un Cabu, d’un Willem, d’un Gébé. Dans les petites phrases méchantes de Charb. Constater une saloperie, et se retrousser les manches pour la dénoncer, lui nuire, la faire reculer, ça donne un sens à notre vie. Le sculpteur makondé dont je parlais la semaine dernière, l’écrivain, le chanteur, le poète, le dessinateur, le philosophe qui s’échinent à faire reculer la laideur, sont heureux de faire ce qu’ils font avec les armes non mortifères qu’ils ont choisies. Ils sont fiers de se battre avec des formes, des idées, des mots, des sons, quand d’autres en sont encore à recourir à la violence physique pour sortir du moindre de leurs dilemmes.
AVOUONS QU’ON NE SE SACRIFIE JAMAIS à une cause, à moins d’être un curé ou un imbécile. On tire une justification joyeuse de nos vies à tenter de mettre au monde quelque chose qui nous plaît à la place de quelque chose qui nous déplaît. Résister rend heureux. C’est la soumission à l’inacceptable qui est désespérante. Lutter contre le F.N. n’est pas une punition. C’est accepter le fascisme qui est mélancolique. Le fait qu’il existe n’est pas réjouissant, mais les ennemis de l’humanisme ont toujours existé sous des formes diverses. Tout ce qui se crée ou s’invente se fait contre une vieille vérité devenue mensonge, et ce n’est pas triste du tout.
Résister, c’est vivre.
C’est marrant. On s’y fait des amis de qualité. Une journée sans indignation, c’est comme un plat de nouilles trop cuites. Nos neurones ne nous enivrent qu’en fonctionnant. Leur engourdissement soumis nous tue. Enivrons-nous, comme nous exhorte à le faire Baudelaire. De vin, de vice et de vertu, à notre guise, mais toujours en résistant, en contredisant ce qui nous est présenté comme naturel et fatal. Sans attendre de reconnaissance pour le bien que l’on fait, qui n’est qu’une conséquence accidentelle du plaisir que l’on prend à satisfaire nos désirs. L’air sinistre que prennent ceux qui défendent les grandes causes est la preuve de leur hypocrisie curaillonne. La question de savoir si, alors, il faut dire « vive la misère et la souffrance qui nous permettent d’avoir la joie de lutter contre elles » n’est pas de mise. Pauvre paradoxe oiseux. De toute façon, la misère et la souffrance existent, et, en arrivant au monde, nous sommes condamnés à faire avec elles. La feuille blanche est une métaphore de nos vies. Surmonter la dépression qu’elle suscite en nous est un plaisir à savourer jusqu’à la dernière goutte sans chercher à faire croire qu’on s’est sacrifié sans contrepartie. Un philosophe qui ne rit jamais, c’est comme un facteur qui prétendrait distribuer le courrier sans jamais toucher de salaire. Il faut se méfier des philosophes qui ne rient jamais. Généralement, ils vivent plus longtemps que leurs disciples.
Philippe VAL
samedi 17 novembre 2007
Terre, planète bleue par Hubert Reeves
Terre, planète bleue
Terre, planète bleue, où des astronomes exaltés capturent la lumière des étoiles aux confins de l’espace.
Terre, planète bleue, où un cosmonaute, au hublot de sa navette, nomme les continents des géographies de son enfance.
Terre, planète bleue, où une asphodèle germe dans les entrailles d’un migrateur mort d’épuisement sur un rocher de haute mer.
Terre, planète bleue, où un dictateur fête Noël en famille alors que, par milliers, des corps brûlent dans les fours crématoires.
Terre, planète bleue, où, décroché avec fracas de la banquise polaire, un iceberg bleuté entreprend son long périple océanique.
Terre, planète bleue, où, dans une gare de banlieue, une famille attend un prisonnier politique séquestré depuis vingt ans.
Terre, planète bleue, où à chaque printemps le Soleil ramène les fleurs dans les sous-bois obscurs.
Terre, planète bleue, où seize familles ont accumulé plus de richesses que quarante huit pays démunis.
Terre, planète bleue, où un orphelin se jette du troisième étage pour échapper aux sévices des surveillants.
Terre, planète bleue, où, à la nuit tombée, un maçon contemple avec fierté le mur de briques élevé tout au long du jour.
Terre, planète bleue, où un maître de chapelle écrit les dernières notes d’une cantate qui enchantera le cœur des hommes pendant des siècles.
Terre, planète bleue, où une mère tient dans ses bras un enfant mort du sida transmis à son mari à la fête du village.
Terre, planète bleue, où un navigateur solitaire regarde son grand mât s’effondrer sous le choc des déferlantes.
Terre, planète bleue, où, sur un divan de psychanalyse, un homme reste muet.
Terre, planète bleue, où un chevreuil agonise dans un buisson, blessé par un chasseur qui ne l’a pas recherché.
Terre, planète bleue, où, vêtue de couleurs éclatantes, une femme choisit ses légumes verts sur les étals d’ un marché africain.
Terre, planète bleue, qui accomplit son quatre-milliard-cinq cent-cinquante-six-millionième tour autour d’un Soleil qui achève sa vingt-cinquième révolution autour de la Voie Lactée.
Hubert Reeves
Pour la fin des “oiselles” : La Parité commence par l’appellation des femmes
De la mauvaise herbe...
Lu sur Mauvaiseherbe’s Weblog...le nouvel espace de dandi... très bel espace dédié au féminisme, aurait-il pu en être autrement ?...
Vous y découvrirez aussi toute la sensibilité exacerbée de ses univers musicaux et iconographique qui ne pourront vous laissez indifférent/e.
Je ne saurai que trop vous inciter à lui rendre visite après avoir signé toutefois cette pétition, bien sur !
L’usage de ce terme « Mademoiselle » est bien une atteinte à la vie privée, c’est une telle évidence, son usage administratif si coutumier nous fait l'admettre et nous confine à l’intégration de cet assujettissement aux normes patriarcales dévalorisantes, infériorisations si bien admises qu’il nous faut combattre pour réinvestir notre statut de sujet à part entière.
Et je ne peux m’empêcher de me souvenir d’un titre de film, il s’agit de « Femmes de personne », être une femmes libre pourquoi est-ce si mal perçu ?...
Une femme pour être reconnue comme telle doit-elle se soumettre à la norme androcentrée , avoir mari et enfant(s), je vous pose la question ?
Sa réalisation passe-t-elle nécessairement par le mariage, l’enfantement, une sexualité admise socialement, une sexualité obligatoire.
Nous vivons dans une société du désherbant et des haies bien taillées et nous en voyons les effets pernicieux à tous les niveaux…
Aussi soyez de cette herbe que l’on dit mauvaise !...
Soyez rebel/le !
Revendiquez votre droit à l’insurrection !
sémaphore
Signer la pétition :
http://www.lapetition.com/sign1.cfm?numero=1099
Information aux signataires :
le panneau “N’oubliez pas d’appeler…. ” qui s’affiche après votre clic sur “SIGNER” n’est aucunement obligatoire pour l’enregistrement de la signature, qui est GRATUIT.
Pour la fin des “oiselles” : La Parité commence par l’appellation des femmes
jeudi 6 avril 2006
par Mathilde sur http://www.chiennesdegarde.org/…
Agissez avec nous : Merci de signer notre pétition (voir au bas de l’article) aux Parlementaires et à la Ministre de la cohésion sociale pour l’abrogation du terme « Mademoiselle » et de la rubrique « Nom de jeune fille », discriminatoires et contraires au droit français
Dirigeante de mon entreprise, femme et célibataire, j’ai été étonnée, au moment de signer la promesse de vente de mon prochain appartement dans une étude notariale réputée de Paris, que le notaire m’impose à-priori de signer l’acte sous “Mademoiselle Nom de naissance” , alors que je suis connue depuis des années sous l’intitulé “Madame Nom de naissance”. Lors de cet achat, devant contracter un emprunt, j’ai également eu la surprise de voir l’agent bancaire, un homme jeune ( 25 ans au plus), s’entêter à m’appeler “Mademoiselle” après avoir eu connaissance de ma déclaration d’impôts, alors que je lui avais bien signifié que ce n’était pas l’appellation que je souhaitais avoir.
Ayant collecté les informations existant à ce propos (circulaires de la Fonction Publique FP 900 et FP1172, qui reconnaissent le droit à l’appellation “Madame” aux “mères célibataires”- et non aux “femmes célibataires” - réponse ministérielle 5128 du 3 mars 1983 JO Sénat du 14 avril 1983 - plus complète mais sans valeur de texte applicatif, j’ai bien eu confirmation que l’usage “Mademoiselle” n’était fondé sur aucun texte législatif, et qu’une femme, quel que soit son âge ou son statut - mariée, célibataire, mère ou sans enfant- peut, de son plein droit, se faire appeler “Madame Nom de naissance”.
Ce thème m’interpellant, et m’étonnant que l’usage Mademoiselle persiste, malgré la réponse ministérielle- qui date de plus de 20 ans -, j’ai discuté à ce propos avec d’autres femmes célibataires. Certaines apprécient de se faire appeler Mademoiselle, qui les renvoie à leur valeur de “fraîcheur consommable” et leur confirme qu’elles sont encore désirables ou encore fertiles, sans se rendre compte qu’elles perpétuent ainsi la soumission aux valeurs machistes : la femme désignée dans sa valeur d’objet , objet “sexuel” ou “ventre porteur”.
D’autres auraient le sentiment, avec l’intitulé « Madame », d’usurper le nom de leur mère (mariée) - ce qui n’est pas un problème pour les hommes et le nom de leur père (marié). Il faut donc en conclure que l’usage a créé une tradition qui profite au sexisme et à la discrimination des femmes, puisque l’usage du Mademoiselle signifie que l’on confère une valeur différente à la femme, selon qu’elle est ou pas mariée et/ou mère, valeur qui s’exprime par un diminutif : “oiselle” (désigne une « jeune fille niaise » dans le dictionnaire Robert).
D’ailleurs, “mademoiselle” était utilisé dans les films des années soixante pour désigner les vendeuses ou les bonnes, mêmes mariées, ou bien les secrétaires (aujourd’hui encore).
Comment se fait-il que tant de personnes - femmes et hommes confondus - ignorent en 2006 :
- que l’identité, en droit français, est fondée uniquement par le nom de naissance (nom patronymique) et le prénom ;
- qu’existe le droit pour tous de demander à porter en plus un « nom d’usage » réunissant le nom du père et de la mère ; ce qui permettrait aux jeunes « filles » qui le souhaitent de se différencier de leur mère, avec l’intitulé “Madame” - au fait, on devrait dire « jeunes femmes », car parle-t-on de jeune « fils » ? il est vrai que le féminin de « garçon », la « garce », ni « fille de » ses parents, ni « femme de » l’homme, a de quoi rebuter ;
- pour les personnes qui se marient (hommes et femmes indifféremment), la possibilité - mais en aucun cas l’obligation légale - d’adjoindre le nom de leur conjoint(e) à leur nom de naissance. (JO n° 153 du 3/07/1986, pp 8245 à 8247)
Quant à l’usage du « mademoiselle »,qui date de l’époque médiévale, il ferait sourire si on le rendait symétrique : appeler “Mon Damoiseau” un homme célibataire …
Le choix Madame/Mademoiselle implique qu’une femme donne des indications sur son état de disponibilité, en particulier sexuelle…et la boîte aux lettres n’a pas vocation d’agence matrimoniale…
Conclusion :
- Nom patronymique , nom d’usage, voilà les deux seules rubriques pertinentes pour les formulaires administratifs, au lieu de “Nom”/ “Nom de jeune fille”
- Madame, Monsieur, pour désigner le sexe.
Un point c’est tout, pour être conforme au droit français
On s’étonne que si peu de femmes parviennent à des postes de pouvoir, mais l’aptitude au pouvoir s’apprend dès les premières années de la vie, et le terme “mademoiselle” traduit un regard « diminutif » sur nos filles, qui fait d’elles de « petites choses « pas finies, jamais vraiment autonomes, qui n’accèderont à leur état d’adulte que lorsqu’elles “trouveront un mari” ou “seront mères d’un enfant”. Comment voulez vous qu’elles n’intègrent pas la soumission à leur rôle d’épouse ou de mère comme une donnée normale et nécessaire ?
Peut-être trouverez vous que c’est une question de détail, de vocabulaire, mais c’est aux mots utilisés que l’on reconnaît l’esprit d’un groupe social : la tolérance du “mademoiselle” n’est pas cohérente avec la volonté affichée d’une parité professionnelle hommes/femmes.
Alors, à quand le texte applicatif publié au J.O pour l’abolition du “Mademoiselle” et son corollaire, “Nom de jeune fille”, dans les imprimés administratifs ? Les USA et la Grande-Bretagne nous ont devancé sur ce terrain.
Animaux « nuisibles » et « mauvaises » herbes par Hubert Reeves
@ Dandi...alias Mauvaise herbe...
De l’éducation à la biodiversité...contre l’étroitesse d’esprit et la pensée unique !
Herbe sauvage, va ! (- ;
sémaphore
Animaux « nuisibles » et « mauvaises » herbes
par Hubert Reeves
Émission du 3 janvier 2004, in chroniques sur France culture
L’emploi des mots, les psychologues nous le répètent depuis longtemps, influencent nos prises de position et notre comportement. Il y a des expressions qu’il importerait d’extraire de notre vocabulaire, à cause de leurs connotations négatives injustifiées.
Dans un contexte écologique, je veux évoquer ici les expressions « mauvaises herbes » et « animaux nuisibles ». Ce sont, bien sûr, de vieilles expressions, nées dans des contextes aujourd’hui dépassés. Leur utilisation prolonge un état d’esprit que nous avons toutes raisons de vouloir faire disparaître, à cause des implications négatives nocives qu’ils perpétuent.
Les vivants existent de leur plein droit, et n’ont pas à se justifier d’exister. Les mots « espèces nuisibles » et « mauvaises herbes » ne sont que le reflet d’un préjugé séculairement ancré, selon lequel les plantes et les animaux sont là pour nous servir ou nous réjouir, et que nous avons sur eux un droit discrétionnaire. Ces mots sont la traduction directe de notre égocentrisme (ou anthropocentrisme), de notre ignorance et de notre étroitesse d’esprit. Les animaux considérés comme nuisibles ne le sont que par nous , et il en est de même des herbes prétendues mauvaises.
En réalité, nous ne sommes qu’une espèce parmi tant d’autres. Ajoutons, en passant, que, face aux extinctions multipliées d’espèces dont nous sommes aujourd’hui responsables, nous mériterions, seuls, le qualificatif d’espèce hautement nuisible à l’harmonie et à la préservation de la biodiversité.
Les études scientifiques des dernières décennies ont profondément transformé notre regard sur la nature et sur les organismes vivants qui cœxistent avec nous. Sur notre planète, toutes les espèces vivantes sont intégrées dans des écosystèmes dont elles sont toutes dépendantes, et dans lesquelles elles jouent un rôle spécifique. Les populations sont maintenues en équilibre par un jeu permanent de reproduction et de prédation.
Quelles sont les implications de ces réflexions dans le monde concret dans lequel nous vivons ?
La prolifération de certaines espèces peut devenir indésirable par rapport aux objectifs des êtres humains : cultures, élevages, préservation de l’habitation et du territoire. Souvent ces proliférations sont dues à l’élimination, par notre zèle intempestif, des prédateurs naturels qui contribuaient à l’équilibre des populations.
C’est ici que l’attitude globale face à la nature doit intervenir. Elle imposera ses exigences sur le choix de l’action à entreprendre. Une intervention peut-être justifiée, à la condition qu’une étude scientifique appropriée ait désigné sans ambiguïté l’espèce ou les espèces responsables du problème.
De même, il importe de s’assurer que la nature de l’intervention ne va pas causer de nouveaux problèmes. En ce sens, l’utilisation de poisons est particulièrement déconseillée à cause de l’impact de ces produits sur d’autres organismes non visés, et par la pollution chimique qu’elle entraîne. Les appâts toxiques déposés dans les étangs pour combattre les ragondins ou les anti-coagulants destinés aux campagnols, mais tuant des rapaces, en sont de regrettables illustrations.
Mais revenons à notre question de vocabulaire. Que suggérer pour remplacer ces expressions ?
Au lieu de « mauvaises herbes », on peut dire par exemple « herbes sauvages ». Dans notre jardin, nous utilisons « plantes non invitées ». Et l’on peut remplacer « animaux nuisibles » par « animaux indésirés ».
Chacun ici peut faire preuve d’imagination. Toutes les suggestions sont bienvenues …
Cette importance donnée au vocabulaire n’est pas, soulignons-le, injustifiée, loin de là. C’est tout notre rapport à la nature qui est en jeu. Et dans le contexte de la crise planétaire que nous traversons, une modification profonde de ce rapport devient une nécessité fondamentale.
vendredi 16 novembre 2007
« La littérature suspend la mort »

« La littérature suspend la mort »
Entretien avec Hélène Cixous
Propos recueillis par René de Ceccatty
Article paru dans l’édition du 16.12.05 .Journal Le Monde
Trois publications portent le nom de l’écrivain et dramaturge : le récit d’une passion, un album de portraits par la photographe américaine Roni Horn et une présentation critique et biographique
> Pouvez-vous parler de l’intime, de cette circulation qu’il y a, dans vos textes récents et dans « L’Amour même dans la boîte aux lettres » en particulier, entre le familier, le familial, le confidentiel et une réflexion, disons, plus publique ?
Rien de plus intime, dira-t-on, que l’amour, là où l’on fait l’amour. Mais que fait-on avec l’amour, en tant qu’être humain et animal ? C’est une question de vie ou de mort, bien sûr, mais c’est une question universelle, la première. C’est elle qui subvertit, qui hante toutes les scènes dans lesquelles nous nous déplaçons, toutes celles qui semblent être professionnelles, extérieures, « extimes », politiques, etc. Pour moi, il s’agit toujours de mise en question de l’amour. L’amour à son tour met en question les scènes à rôles, où nous tenons des rôles, où nous avons des fonctions, où, pourrais-je presque dire, l’amour se heurterait à deux espèces d’incarnation d’inimitié : d’une part, son contraire, la haine, l’hostilité, la guerre et, d’autre part, ce qui fait limite à tout - sans que moi-même, à titre personnel, je veuille accepter que cette limite soit - et qui est la mort. L’amour s’avance comme une sorte de fleuve vital, côtoyé par les puissances hostiles à l’amour et par les puissances avec lesquelles nous pouvons entretenir une sorte d’infini dialogue. Ce que je souhaiterais appeler amour, c’est un renoncement à la réquisition d’un moi voulant exercer un pouvoir sur l’autre, un renoncement qui accepterait, sans s’incliner, donc de bon cœur, de se livrer, d’ouvrir, de donner lieu à l’autre en le respectant, et c’est ça, l’amour même. Un amour qui comprend qu’il s’agit de se rendre, au sens de partir, de s’envoler, mais aussi de rendre les armes, puisque, hélas, tout est toujours mesuré à la guerre.
> Dans ce texte, qui n’est pas chronologique, puisque vous racontez l’histoire à rebours, vous fournissez des dates qui remontent à quarante ans plus tôt. Comment votre mémoire s’organise-t-elle quand vous décidez de raconter un événement en rapport à d’autres événements de votre passé ?
Je suis tout à fait consciente que, quand j’inscris quelque chose dans une temporalité, il s’agit d’une temporalité autobiographique. J’exclus totalement ce qui serait de l’ordre du roman historique. Je ne peux pas. Je pourrais le faire de façon métaphorique ou en prenant un passage d’une œuvre littéraire du passé qui aurait une dimension contemporaine. Mais je ne peux pas alimenter ainsi un texte, sauf à puiser dans ma mémoire, dans mon expérience personnelle qui a mon âge, si je puis dire, plus ce qui m’a été rapporté par la génération précédente, c’est-à-dire, ma mère. Ma mère me « raconte » tellement que, quand j’étais petite, j’avais le sentiment d’avoir une double enfance ! Je n’ai jamais su si c’était mon enfance ou celle de ma mère. Je revivais, en un conte de fées réel, l’enfance de ma mère comme la mienne. Cela m’a permis de remonter comme témoin jusqu’au début du XXe siècle, en pouvant me reporter historiquement à la façon dont un sujet aura vécu la première guerre mondiale, la transformation complète de l’Europe, la disparition d’empires (à travers ma grand-mère). J’ai besoin de ça. Autrement, je fabriquerais et je n’aurais pas les éléments concrets dont j’ai besoin pour étayer mes textes, exactement comme pour le théâtre. Ce que je garde vivant n’a presque pas d’âge.
> Paradoxalement, dans votre cas, l’oralité a une importance très grande, professionnellement - vous enseignez, vous commentez oralement ce que vous vivez et ce que vous lisez, vous écrivez des pièces pour le Théâtre du Soleil - et familialement, d’une manière exceptionnelle chez un écrivain. Et pourtant votre œuvre est un hymne d’amour à l’écrit.
Cela pourrait passer pour un paradoxe, mais ça ne l’est pas. Quand je donne la parole à d’autres ou (insuffisamment à mon goût, mais je ne peux pas faire plus) à ma mère, mon bonheur (il ne s’agit pas seulement d’un bonheur terrestre) est de m’appliquer à entendre le secret des langues. Chacun d’entre nous parle en français et, à l’intérieur du français, dans son propre idiome. Pour les auteurs reconnus comme des maîtres de la langue, on forge des adjectifs, comme rimbaldien, balzacien, proustien, mais pour les êtres humains en général, on ne va pas jusque-là. Pourtant beaucoup d’entre nous ont un idiome et j’y suis très sensible. Cet idiome est à la fois vocalisé, musicalisé et aussi sémantique : chaque personne un peu riche dans l’âme a son vaste jardin de mots, de phonétique aussi. De temps à autre, j’entends quelque chose dans la langue de l’autre, dans l’idiolecte, je perçois cette qualité poétique. Ce n’est pas toujours facile. C’était facile avec Derrida et vice versa. Lorsque nous parlions, j’entendais le « poétique philosophique ». Je le relevais. Nous jouions à ça.
>Votre œuvre est parcourue d’événements très violents. Est-ce que vous vous êtes posé la question : y aurait-il un événement si violent qu’il empêche l’écriture et la vie ?
Si, bien sûr que j’y pense. Mais je crois que ce qui paralyserait l’écriture, ce ne pourrait être que le ligotage, l’arrêt du sujet à l’intérieur du sujet. Cela peut arriver quand on est atteint dans ses forces vives. Et je me dis très humblement que c’est la maladie, la vraie maladie, celle du corps, qui introduit un étranger ennemi et méconnaissable, qui peut dérober, étrangler la force vitale de l’écriture. Moi, je peux en porter le témoignage malheureux. Lorsqu’il y a cette interruption, l’écriture est mise en souffrance. Mais si la maladie est levée, comme on lève un écrou, l’écriture reprend. Je ne parle pas des moments d’impuissance, liés à une détresse psychique, à une dépression. Car il y a des situations où l’on ne peut pas écrire : la déportation, tout ce qui est « déportation du moi ». Dès qu’il y a activité, il y a possibilité d’écrire. C’est une réponse à la violence. Dans les camps mêmes. L’exercice de la littérature ne rend pas heureux, mais elle suspend la mort, tant qu’elle se manifeste. C’est ce que Blanchot appelait l’ « arrêt de mort ». Elle arrête la mort par la vie. De même, lorsque l’on rêve, toute douleur est suspendue. Elle vous attend. De même, lorsque l’on se réveille de la littérature, la douleur vous attend.
> Vous êtes-vous posé ces deux questions : est-ce que j’ai la capacité d’écrire ce que je veux écrire et est-ce que j’ai le droit d’écrire ce que j’écris ?
Oui, tout le temps. Le droit, tout le temps. C’est un débat intérieur et explicité. Je ne peux que plaider littérature, fiction. C’est au-delà du droit, si c’est fiction. Cela se passe au-delà de toutes les assignations à dire la vérité. Ce qui est vérité-mensonge est déplacé par la littérature. La littérature, c’est le déplacement même. Ce n’est ni vrai ni faux. Personne ne pourra le prouver. La littérature n’est pas appelée à rendre des comptes. Je fais constamment l’épreuve d’avoir un besoin et un désir d’avouer. Je voudrais avouer certaines choses, en suivant ce que j’ai découvert avec émerveillement quand j’étais petite, en lisant Dostoïevski. Si on pouvait avouer ses crimes ! On s’aperçoit que la littérature est piégée. Même dans la littérature de confession, l’inavouable est infini. On ne peut pas déposer l’inavouable dans un livre. C’est la grande illusion. Quand on a pratiqué suffisamment la littérature, on le sait. On pourra avouer tout ce qu’on voudra, l’inavouable demeure inavoué.
> Vous avez une pensée politique qui s’exprime en dehors de vos livres. Et là, la ligne de démarcation entre le bien et le mal ne peut pas être flottante. Mais elle n’est pas nette.
On peut, en croyant faire du bien, faire du mal. En ce qui concerne la scène politique, finalement je sens que je ne suis d’aucun parti. Je suis du parti de l’écriture. Je ne peux pas imaginer adhérer à un dogme, ça me fait horreur. C’est la sphère des rapports de forces. Mais si je n’ai pas de parti, j’ai des principes, très simples. Faire le moins de mal possible et le moins mal possible, aussi bien en littérature que dans la société, dans l’espace citoyen. Je n’ai qu’une ligne à suivre, mais elle est très difficile à suivre. C’est pourquoi je suis très mal à l’aise dans l’action, parce qu’il faut toujours trancher entre oui et non. Toujours dans des situations binaires. En politique, c’est toujours cela. Même chose dans la sexualité. Quand je remplis mon visa pour les Etats-Unis, on me demande : mâle ou femelle ? Et zut à la fin ! Heureusement qu’en anglais le mot female contient le mot male, il y a les deux en même temps. Ça va, je veux bien écrire female. Je détesterais écrire male, parce qu’il y aurait la moitié en moins. Disons que, chaque fois que ça se dichotomise de cette manière, je suis épouvantée. Comme lorsque je dois voter. Le mot élection est un mot trompeur, parce que justement on n’« élit » jamais. On choisit entre deux possibilités, ce qui n’a rien à voir avec l’élection qui devrait être de choisir entre d’innombrables possibilités. C’est une obligation de mentir, qui est une obligation citoyenne. Ce n’est pas de l’hypocrisie. Je me vois faire et je me dis que je ne peux pas faire autrement, parce que je ne veux pas m’abstenir. Ce sont les apories de la vie citoyenne. Je n’ai jamais cela en littérature. Il n’y a pas de « binarisme ». A cette question qui hante tous mes textes : « Sommes-nous dehors, sommes-nous dedans ? », je ne veux pas répondre.
> Comment voyez-vous la menace de la folie qui vous a visitée ?
Je me dépêche de fuir quand je la revois : il n’y a rien de plus terrifiant. Folie et terreur, c’est la même chose. C’est comme si je perdais de vue la raison de la vie. Pourquoi vivre ? La vie apparaît alors comme sur le pas de la mort. C’est une tentation qui se produit quand la mort, dans ce combat incessant avec l’ange, a raison de la vie. On laisse alors tomber les clés de la vie. C’est une chute, terrifiante. C’est une cavité qui se creuse dans le moi, mais qui, en général, est causée par un accident. Je ne parle pas des folies qui condamnent à l’asile, qu’on ne peut pas diagnostiquer ni soigner, puisqu’on ne sait pas quelle est la part chimique, biologique. Je parle ici de ce qui peut nous frôler et qui peut se résoudre sous des formes atténuées, comme des névroses. Je m’abandonne, moi abandonne je. Franchement, je ne tiens pas du tout à séjourner dans ces parages-là ! Mais, quand ça vous tombe dessus, on perd les commandes. En général, je ne crois pas avoir moi-même les clés. Il m’arrive de les confier à d’autres, comme dans l’amour. Ou dans la mort de l’autre.
Untitled from Anatomy lesson, Roni Horn
nb : Je vous invite à découvrir l’oeuvre de cette photographe américaine, Roni Horn, et tout particulièrement ses "dessins-photographiques", comme elle les nomme elle-même, autour de la figure emblématique du clown.
Sémaphore
L’écriture et l’identité féminine
L’écriture et l’identité féminine
Michèle Bolli
source : écriture et identité féminine
"... ton prochain comme toi-même ".
Comment s’aimer soi-même - incontournable condition pour parvenir à un altruisme sain - si les images du féminin présentes dans les lieux quotidiens sont largement dévalorisantes, pour ne pas dire méprisantes ? Question que se posent nombre de femmes placées dans de telles circonstances aujourd’hui.
Prenez leur rapport à la langue : elles y font doublement l’expérience de leur infériorité, de leur discrimination, d’un côté, par la manière dont on leur apprend à l’utiliser, et de l’autre, par la façon dont l’usage courant du langage traite de leur genre. Ces deux aspects ont tendance à reléguer les femmes dans des fonctions de subalternes. Ils lui enseignent lentement que sa place n’est pas celle d’un sujet à part entière
( R. Darcy, Le féminin ambigu, Le Concept Moderne, Genève,1989 ).
Pourtant, des femmes sont parvenues à utiliser à leur avantage cet instrument, la langue. Elles ont retourné cette épée contre leurs détracteurs. Et plus encore, elles ont tenté de produire en son sein, un espace - l’écriture - qui signifie leur beauté, leurs savoirs, leurs images ; en un mot leur point de vue sur le monde. Elles vivent d’une pratique de sujet. Ou faudrait-il plutôt dire, avec certaines d’entre elles, de sujette ? Approchons-nous des habitantes de l’écriture et cherchons à saisir quelques facettes de leur position.
Des femmes s’approprient l’écriture
Le point de vue de l’être-au-monde féminin s’inscrit dans des formes d’écriture qui, telles des veines nourricières, parcourent le grand corps produit par les écrivains d’une société donnée. Repérons-en quelques-unes. La poésie consiste à créer des images visuelles et sonores - à tendre la toile arachnéenne sur laquelle apparaissent des images anciennes - des images en pleine transformation, Ophélie, par exemple, y apparaît tombant dans l’eau, mais aujourd’hui, elle ne s’y noie plus ; elle devient nageuse et sait émerger de cet élément qui l’avait tout d’abord rendue absence, absorbée et abolie.
Enfin, on y voit s’esquisser des images toutes neuves qu’il faut aller y découvrir. La littérature fournit des histoires de vie, des récits qui mettent aux prises des héroïnes avec toutes sortes de situations et donnent à voir la manière dont y naît la conscience des femmes. La philosophie cherche à élaborer les formes d’un "penser au féminin". De là s’est découvert un genre mixte - la fiction/théorie - dans laquelle imaginer et comprendre ne s’excluent pas, mais s’entraident.
Elles vivent leur spécificité dans le mouvement du venir à l’écriture
Laisser naître de soi une écriture conduit les écrivaines à entrer dans une activité de production d’images, de représentations, de formes littéraires et philosophiques qui servent deux importantes perspectives.
Premièrement, après avoir développé une critique de leur situation, elles font un pas hors de la position de victime (dans laquelle se complaît trop souvent encore une certaine forme de féministe) et commencent une appropriation, de soi et de l’outil que constitue la langue, par l’usage personnel qu’elles font des mots.
Produire un texte c’est aujourd’hui le signer - c’est donc assumer son identité par son nom et se placer symboliquement parmi ceux qui en portent un - c’est-à-dire se considérer comme une personne - issue d’une histoire familiale - d’un réseau d’alliance ; et, qui a, elle aussi, à développer le mouvement de sa propre histoire. C’est être amenée à prendre la mesure de sa propre liberté en la déployant ici par l’écrit.
Ecrire oblige encore, celle qui pratique cet art, à se représenter non seulement son nom mais encore son genre - femme particulière parmi d’autres femmes et en communication avec un ou des hommes, humains appartenant à l’autre genre. C’est donc assumer sa différence, d’une part, au sein du groupe des mêmes et, d’autre part, dans les échanges avec le groupe différent. Est ainsi produit un lieu, l’écrit, dans lequel peut se lire un jeu de miroir pour celle qui écrit et parvient à y reconnaître certaines facettes de sa personne en positif ou en négatif, sous une forme imagée ou abstraite. Ce faisant elle parvient souvent à parfaire la connaissance qu’elle a d’elle-même et de ce que peut signifier ’ être une femme’ dans le milieu socioculturel dans lequel elle vit.
Ecrire, enfin, invite à s’assumer une et plurielle. A laisser se former dans l’écriture des traces qui se fraient un chemin du lointain de son histoire, du temps où la petite fille était reine : humour - images-souvenirs - rapport aux adultes. C’est les laisser se mouvoir en ce vivier - le texte - y côtoyer les expressions et les formes issues de la fonction de mère et de partenaire d’un homme, membre d’une société donnée à un moment précis de l’histoire humaine. Femme est le nom de cet ensemble chatoyant, multiple, fait de contrées froides ou désertiques ou encore luxuriantes, chaleureuses, rassemblées sous un nom unique duquel est envoyée une parole portée par le désir de communiquer avec autrui.
La capacité de reconnaître la particularité et la spécificité de son point de vue sur le monde se développe plus facilement si la femme peut confronter ce dernier à celui des autres. Il faudra donc, une fois ce dernier constitué, le confronter, le mesurer, l’agrandir par ceux d’autres femmes, voire le mettre en jeu dans le dialogue avec l’autre masculin. En effet, ce n’est qu’à travers ce second temps que se constituera à ses yeux, d’un côté, ce qui relève du féminin social, et de l’autre, ce qui appartient à la coloration propre à sa personnalité issue de ce qui tient ensemble les éléments qui forment son je.
Lire d’autres écritures, agrandir sa conscience et sa représentation du féminin
Deuxièmement, rejoignant la préoccupation qui vient d’être repérée, les écrivaines cherchent à saisir, par le miroir qu’offrent les écrits des autres femmes, de nouvelles dimensions de l’être-femme au présent, en vue d’amplifier et d’affiner leur conscience et d’améliorer leur communication avec autrui. H. Cixous reconnaît ce besoin d’autres voix :
"Nous ne pouvons pas apaiser notre faim avec des assiettes de soupe, nous ne pouvons pas nous réchauffer l’âme en mangeant. Nous avons besoin pour garder la vie de sentir que des femmes vivent tout près de nous" (L’heure de Clarice Lispector, 1989 ; et j’ajoute : des hommes aussi mais cela paraît plus évident). Leurs textes foisonnent de représentations qui ne viennent ni des hommes ni d’une organisation sociale dans laquelle le féminin est conduit à jouer un certain rôle. Elles arrivent de l’intérieur de l’être-au-monde de femmes qui sont, mieux que d’autres, capables de les communiquer. Ce sont elles qui invitent leurs lectrices et lecteurs à découvrir ce point de vue, à contribuer à le créer, à le mettre au monde par l’écriture ou par d’autres voies.
Dans notre type de société, il semble plus difficile à la femme qu’à l’homme de former des symbolisations de son genre. Pourtant, de nouvelles identifications trouvent parfois les formes qui leur permettent de prendre place dans la conscience. Par exemple, chez H. Cixous :
"Pas la séduction, pas l’absence, pas le gouffre paré de voiles", trois représentations négatives de la femme. Elle poursuit, mais : " la plénitude, celle qui ne se regarde pas, qui ne se réapproprie pas toutes ses images de reflet en visage, pas la mangeuse d’yeux. Celle qui regarde avec le regard qui reconnaît, qui étudie, respecte, ne prend pas, ne griffe pas, mais attentivement, avec un doux acharnement, contemple et lit, caresse, baigne, fait rayonner l’autre, ramène au jour la vie terrée, fuyarde, devenue trop prudente. L’illumine et lui chante ses noms" (La venue à l’écriture, 10-18, Paris, 1977 )
Se situer parmi les écrits des autres femmes, en prendre connaissance, c’est aussi chercher à renforcer le contact avec une part de sa propre spécificité. Très souvent, dans les écrits de femmes, la présence d’une autre femme est esquissée de manière explicite ou implicite - ce que Béatrice Didier (L’écriture-femme, PUF, Paris, 1981) lit comme une façon de maintenir le contact avec soi-même, de s’assurer doublement de ne pas se perdre. Nécessité née d’un contexte socioculturel dominé par le masculin ?
Fréquenter ces lieux d’écriture incite à mettre en pratique un rapport positif avec sa/ses semblables, être capable de recevoir d’elle des idées, des images, des critiques, de se laisser déloger de ses propres images, de découvrir des territoires encore inconnus, de sortir de sa propre normativité, d’entendre des expressions positives à l’égard de ses semblables, de sa mère par exemple : " Voici que s’accomplit au rivage de cette nuit le miracle de la naissance Que je te veux de reconnaissance pour cette extrême nudité où m’a forcée, si dur, si doux, si tendre et si acharné ton corps d’amour. Toi aussi, toi encore, ma mère, ma douce tourmentée, ma folle laborieuse qui m’expulse dans l’aurore..."( A.Leclerc, "La lettre d’amour" dans La venue à l’écriture, op.cit. ).
Pour celui ou celle qui veut enrichir sa représentation du féminin, ce sont là des voies à emprunter qui permettent de sortir des images réductrices, telles celle que rappelle volontiers l’adage populaire qui restreint toute la femme à sa matrice. Ou encore, dans un autre registre, celle de l’Eve pécheresse : tentatrice par laquelle - selon une partie de la Genèse - le mal trouve un accès à l’homme, alors qu’on oublie trop facilement de rappeler frayer un chemin de Salut avec Jésus-Christ.
Ne constituent-elles pas un antidote au langage du mépris tenu à l’égard du féminin ?
Etre convié-e à vivre dans une perspective égalitariste
Atteintes par de telles écritures, des femmes guérissent des blessures reçues, du regard dévalorisant que trop souvent la société a posé sur elles. Elles font un pas, puis un autre, hors des conduites où de séculaires habitudes les ont confinées. Elles redécouvrent leur plaisir d’être au monde - femmes - et, vis-à-vis des hommes, différentes d’eux, et par là toujours susceptibles d’entrer en communication avec eux. Suscitées à la parole par cette différence-même. Et espérant trouver de véritables partenaires qui, eux aussi, auront hâte d’échanger leur point de vue avec elles.
Alors, dans l’espace allégé, surviendra le temps où l’écho de leurs rires signera de nouveaux chemins de vie.
publié dans Vivre au présent, avril 1991,pour le web-Vigo, Lausanne,2004.
Au pays des " Na " Une société matriarcale en voie de disparition par Francis
Au pays des " Na " Une société matriarcale en voie de disparition par Francis
Au pays des " Na "
Soumis par francis le Dim, 30/09/2007 sur http://www.segoleneparis.fr/node/3902
Une société matriarcale en voie de disparition
Les Moso sont une ethnie du sud-ouest de la Chine, à la frontière des provinces du Yunnan et du Sichuan, sur les contreforts de l’Himalaya, à proximité de la frontière avec le Xizang, la région autonome du Tibet. Les Moso constituent un sous-ensemble de l’ethnie Naxi. Le terme "Moso" désignait anciennement tous les Naxi ; il est maintenant repris par un sous-groupe, essentiellement les habitants de Yongning et des bords du lac Lugu, qui souhaitent souligner les différences entre eux et les Naxi de la ville de Lijiang et des environs. Les ethnologues préfèrent l’appellation "Na" pour l’ensemble des populations qui utilisent pour autonyme la syllabe "Na" ; cette appellation recouvre les "Naxi" de Lijiang et les "Moso" de Yongning et du lac Lugu. Ainsi, un livre (en français) consacré aux coutumes des "Moso" est intitulé "Une société sans père ni mari : les Na de Chine".
Cette petite ethnie de 30 000 habitants a longtemps préservé des traditions et des rites particuliers.
Traditionnellement, il n’existait pas de mariage, et les enfants demeuraient toute leur vie dans la maison de leur mère. Cela a valu à la région l’intérêt de nombreux ethnologues, et d’abondantes publications. Actuellement, les mariages sont de plus en plus nombreux, sous l’influence du modèle social chinois, véhiculé par les média, l’éducation (dispensée en chinois mandarin), et une propagande active en faveur du mariage.
Les mères sont les piliers de la société. Seule l’ascendance féminine est prise en compte et la transmission du nom comme des biens est exclusivement féminine. La notion de père n’est pas inexistante (il existe un mot pour "père"), mais elle est très marginale. Les hommes et les femmes ne vivent pas en couple mais chacun dans sa famille d’origine. Les couples d’amoureux se retrouvent discrètement le soir (au domicile de la femme). Le tabou de l’inceste est particulièrement strict, en particulier entre frères et sœurs (qui logent sous le même toit et se partagent les tâches de la maisonnée). Les liaisons se nouent et se dénouent sans contraintes sociales (même si elles s’accompagnent à l’occasion d’une collaboration privilégiée entre les familles concernées, lors des travaux des champs par exemple). Sans mariage ni infidélité, ce système exclut si radicalement la possession que la jalousie en devient honteuse.
Le partage des tâches entre hommes et femmes est réglé avec précision, mais d’une façon qui varie beaucoup d’une localité à l’autre (les coutumes au bord du lac Lugu ne sont pas exactement les mêmes que dans la plaine de Yongning voisine). Au lac Lugu, les femmes en groupe assurent l’essentiel du travail pour la subsistance quotidienne.
Les enfants sont élevés par les oncles de la mère qui remplacent le père et ils ont de l’affection pour eux comme un père. Les femmes sont fières de leur position sociale et en riant, expliquent que les hommes dans la journée doivent se reposer pour être plus vaillants dans leur lit la nuit durant. Certaines femmes disent demeurer attachées au maintien de ce mode de vie car elles estiment ne vivre avec leur compagnon que des moments d’amour et de sentiments partagés sans que les questions pratiques (du quotidien, de la famille...) s’immiscent dans cette relation. Les aspects matériels, les questions de propriété, les aspects de l’éducation des enfants, tous les sujets dont débattent nécessairement les couples qui vivent ensemble, n’ont qu’une importance secondaire dans la relation entre amants du peuple moso. Il n’y a pas de relations amoureuses (et encore moins de mariages) arrangés ou pire, forcés. Ils se sont choisis et lorsque l’homme se languit d’une compagne, il va la voir.
La mère a un rôle de premier plan dans la famille, ce qui a pu faire dire qu’il s’agissait d’une société "matriarcale" où la mère est chef de famille ; en réalité, les frères et sœurs gèrent ensemble les affaires de la famille (les aînés ayant plus d’autorité que les cadets) ; d’une famille à l’autre, ce peut être un frère ou une sœur qui a le plus d’influence. Une femme âgée prépare une de ses filles à sa succession ; il est indispensable qu’une fille lui succède, car si elle n’a que des descendants de sexe masculin, leurs enfants habiteront la maison de leurs mères respectives et la maisonnée privée de descendants s’éteindra. Il n’y a pas de partage du patrimoine à sa mort. La propriété familiale reste la même de générations en générations.
A l’heure actuelle, le système familial décrit ci-dessus est en mutation, et de nombreux villages (dont ceux de la plaine de Yongning) rejoignent rapidement le modèle chinois dominant, celui du mariage, où l’épouse rejoint la maisonnée de l’époux.
« La domination masculine est encore partout »
Anthropologie - Entretien avec Françoise Héritier
« La domination masculine est encore partout »
Propos recueillis par Emilie Lanez
Lu sur http://1libertaire.free.fr/FHeritier05.html
Cette anthropologue de renom, disciple de Lévi-Strauss, va faire grincer des dents *. Alors que l’époque salue la progression sociale des femmes, Françoise Héritier démontre que cette idée est fausse et qu’au contraire la suprématie masculine reste universelle.
Dans un précédent ouvrage, l’anthropologue Françoise Héritier démontrait que la différence des sexes est à l’origine de toute pensée. Elle racontait les premiers humains, observant la nature, regardant leur corps et découvrant qu’il y a du mâle et du femelle, du sperme et du sang, du jour et de la nuit, du chaud et du froid, de l’humide et du sec. Cette catégorisation binaire, faite « aux aubes de l’humanité », structure la pensée. Aujourd’hui, la disciple de Claude Lévi-Strauss, professeur au Collège de France, va plus loin. Elle démontre que la suprématie masculine est universelle. Elle s’est immiscée au coeur de la modernité, elle est présente dans les techniques de procréation médicale, dans le débat autour de la prostitution, dans la parité. Un voyage vertigineux, où l’on découvre que l’archaïque est encore dans nos têtes.
LE POINT : Au début donc, le masculin et le féminin. Puis, très vite, le masculin qui domine partout, toujours. Comment la hiérarchie s’est-elle insinuée dans la différence des sexes ?
FRANÇOISE HÉRITIER : Les observations, faites aux aubes de l’humanité, sont concrètes. Le sang est chaud et signifie la vie. L’homme ne le perd qu’accidentellement ou volontairement, en tout cas de manière active. Il est considéré comme constamment chaud. La femme perd son sang régulièrement, ce qui lui donne un caractère froid et humide, et elle le perd sans pouvoir l’empêcher, ce qui lui confère un caractère passif. Or, dans la plupart des sociétés, l’actif est masculin et supérieur au passif féminin. Le fait que ces catégorisations binaires soient hiérarchisées, au-delà de la simple différence, signifie que la hiérarchie provient d’une autre raison que ces différences sexuées. En effet, parmi toutes les observations faites par nos ancêtres, il en est une particulièrement inexplicable, injuste, exorbitante : les femmes font leurs semblables, des filles comme elles, les hommes, non. Ils ont besoin des femmes pour faire leurs fils. Mais cette capacité de produire du différent, des corps masculins, s’est retournée contre les femmes. Elles sont devenues une ressource nécessaire à se partager. Les hommes doivent socialement se les approprier sur la longue durée pour avoir des fils. En outre, des systèmes de pensée expliquent le mystère de la procréation en plaçant le germe exclusivement dans la semence masculine. La naissance de filles est un échec du masculin, provisoire mais nécessaire. Dans cette double appropriation, en esprit et en corps, naît la hiérarchie. Elle s’inscrit déjà dans les catégories binaires qui caractérisent les deux sexes, car elles s’accompagnent nécessairement de dénigrement, de dépossession de la liberté et de confinement dans la fonction reproductive.
LE POINT : La domination du masculin serait universelle dans le temps et dans l’espace ?
FRANÇOISE HÉRITIER : Notre grille de lecture est toujours celle, immuable, archaïque, de ces catégories hiérarchisées. Les sociétés, même les plus évoluées, sont marquées par la survivance de ce type de pensée, que j’appelle le modèle dominant archaïque. Prenons un exemple. En avril 2000, le magazine Nature Neuroscience fait état d’une expérience portant sur la capacité à sortir d’un labyrinthe virtuel. La femme met 55 secondes de plus que l’homme. On montre, par ailleurs, que dans la réalité les femmes s’orientent par rapport à des critères sensibles, les hommes par rapport à des critères géométriques. Et, semble-t-il, rats et rates en feraient autant sur leurs territoires de chasse sans que cela ait d’effet sur le résultat respectif de leur quête alimentaire. On en conclut à une infériorité femelle, sur la base du postulat que savoir s’orienter rapidement selon des critères abstraits est supérieur à le faire plus lentement selon des critères concrets, car le rapide est supérieur au lent et l’abstrait au concret. Le jugement global n’est ainsi justifié que par rapport à une hiérarchie de valeurs archaïque et déjà présente dans la tête tant de l’expérimentateur que du lecteur. On voit là que prévalent des données sexuées, non questionnables. Il y a une bonne manière d’utiliser son cerveau - par les hommes - et une autre qui l’est moins - par les femmes.
LE POINT : N’y a-t-il pas eu des exemples de microsociétés fondées sur le matriarcat ?
FRANÇOISE HÉRITIER : Non, le matriarcat est un mythe au sens propre. Les mythes ont pour fonction de justifier pourquoi les choses sont comme elles sont. Ils ne racontent pas une réalité historique antérieure, mais une histoire qui justifie que les hommes dominent maintenant les femmes et détiennent le pouvoir. On raconte ainsi des histoires de temps anciens où les femmes avaient le pouvoir et le savoir, mais les utilisaient fort mal. Ce qui justifie l’intervention masculine pour les remplacer.
LE POINT : Mais il existe des sociétés matrilinéaires...
FRANÇOISE HÉRITIER : La confusion est souvent faite entre le matriarcat primitif mythologique et les sociétés matrilinéaires, où les hommes ont le pouvoir, mais où la filiation se fait par les femmes. Un clan se reconnaît par la transmission de la filiation par les femmes, mais ce sont les frères des femmes qui ont le pouvoir. La transmission des biens et des fonctions s’y fait de l’oncle maternel au neveu, fils de la soeur. Il existe quelques microsociétés de chasseurs-collecteurs dont on pourrait penser qu’elles sont égalitaires. Mais les décisions importantes, comme lever le camp, relèvent des hommes. Les femmes contribuent par la cueillette à 80 % de l’apport alimentaire nécessaire, mais c’est la nourriture apportée par l’homme, le produit de la chasse, qui est estimée et valorisée.
LE POINT : Quelques femmes illustres ont dirigé leur pays, dominé leur empire, régné... Cela ne contredit-il pas votre démonstration ?
FRANÇOISE HÉRITIER : Ce sont des femmes d’exception, dont la conduite a été considérée comme masculine. Cela n’a rien à voir avec la situation des femmes ordinaires. Femmes d’exception par la naissance ou par l’occasion, telles Hatshepsout, qui fut pharaonne d’Egypte, Judith, Elisabeth Ire, Catherine de Russie, etc. Par ailleurs, pour les femmes ordinaires, il y a des situations et des moments où elles disposent d’une « chaleur » analogue à celle des hommes, qui peut les rendre dangereuses, qu’il s’agisse de fillettes prépubères ou de femmes ménopausées. La virginité ou le célibat des femmes sont ainsi considérés comme des situations paradoxales puisqu’elles détournent les femmes de leur fonction de reproductrices, ce qui leur donne parfois la capacité de se comporter en quasi-hommes, telles Jeanne d’Arc ou la Grande Mademoiselle (qui de plus jouissait d’une naissance noble) dans notre propre histoire.
LE POINT : Lorsque des pays évoquent le relativisme culturel pour justifier l’excision, la polygamie, le mariage forcé, etc., s’agit-il, selon vous, d’un paravent commode ?
FRANÇOISE HÉRITIER : La notion de culture est certes respectable. Mais elle recouvre des systèmes d’oppo-sition particulièrement remarquables entre peuples qui jouissent de cultures différentes, qu’il s’agisse d’art, de religion, d’architecture, de nourriture, de manière de faire, de politesse, etc. Toutefois, lorsqu’on se sert de l’argu-ment culturel pour récuser l’application des droits de l’homme aux femmes (argument dont il faut noter qu’il a été jusqu’à présent admis par les Nations unies), ce qui est remarquable, ce n’est pas la diversité des usages, des comportements, des convictions à l’égard des femmes selon les différents Etats qui se réclament de ce paravent, mais au contraire l’écrasante uniformité d’un seul et unique argument : les femmes appartiennent aux hommes et ne peuvent avoir comme eux le libre usage de leur sexualité, de leur corps et de leur esprit.
LE POINT : La nature féminine serait une construction intellectuelle. Pourtant, n’est-il pas vrai que les femmes sont plus douces, plus faibles, plus fragiles ?
FRANÇOISE HÉRITIER :Les femmes ont peut-être la voix ou la peau plus douce, que les hommes, quoique cela ne soit pas une généralité absolue. De la douceur objectivement repérable de la voix ou de la peau, on fait découler des qualités féminines de passivité ou de soumission, ce qui ne va pas vraiment de soi. Il s’agit bel et bien d’une construction intellectuelle. Le physiologique sert ainsi à justifier la valence différentielle des sexes. Ces traits dits féminins sont d’ailleurs généralement assumés, voire revendiqués par les femmes comme étant l’apanage de leur sexe, leur identité, leur valeur refuge. L’ensemble du corps social érige ainsi artificiellement en qualités « naturelles », qui ne pourraient donc être modifiées, ce qui n’est que l’effet d’un prodigieux dressage mental et physique, qui existe et se pratique depuis des millénaires.
LE POINT : Première brèche dans la domination masculine : la contraception. Que vous considérez comme une conquête plus importante pour l’humanité que celle de l’espace...
FRANÇOISE HÉRITIER : Dans la longue marche vers l’égalité des sexes, on a toujours pensé que l’éducation est première. C’est vrai, et je crois aussi en la nécessité de l’éducation à l’égalité dès la naissance. Mais il y faut un préalable, me semble-t-il, et c’est au XXe siècle qu’il a trouvé sa solution. Si les femmes ont été assujetties et dominées par le seul fait de leur fécondité et de leur aptitude à faire des fils aux hommes, c’est en leur donnant le droit institutionnellement reconnu de la contraception qu’on leur accorde le statut de personne libre. C’est le premier pas vers l’égalité des sexes.
Ce n’était pas là le but recherché. Cet effet de la contraception a été accordé aux femmes pratiquement par erreur, en tout cas par mésintelligence des suites. En effet, les méthodes contraceptives peuvent être masculines ou féminines. En privilégiant la contraception féminine, les législateurs ont suivi la pente habituelle qui délègue aux femmes tout ce qui concerne les enfants, sans prévoir les conséquences d’une telle décision. Car la pilule est vraiment désormais l’instrument fondamental de l’émancipation féminine.
LE POINT : Lorsqu’on s’occupe de sexualité féminine, c’est pour inventer la contraception. Lorsqu’on s’occupe de sexualité masculine, c’est pour fournir aux hommes du Viagra, un médicament qui décuple leur puissance...
FRANÇOISE HÉRITIER : Si le politique avait simplement voulu contrôler efficacement les naissances, le meilleur moyen eût été de prendre comme lieu de contrôle le corps des hommes. Mais c’est là une utopie ! La contraception médicalisée masculine est difficile à aborder en général et aussi dans nos pays, car elle est dans l’imaginaire masculin associée à l’impuissance et, toujours dans l’imaginaire, rien ne doit entraver l’acte sexuel masculin, où fécondité possible et plaisir sont mêlés. Si la contraception masculine est un échec, en revanche, le succès du Viagra est phénoménal dans le monde entier. C’est une substance dont l’usage s’inscrit dans la logique de la domination masculine.
LE POINT : Les technologies de la reproduction peuvent-elles modifier le rapport entre le masculin et le féminin ?
FRANÇOISE HÉRITIER : En elles-mêmes, absolument pas. Le professeur Jean-Louis David, initiateur des Cecos - Centres d’étude et de conservation des oeufs et du sperme -, s’étonnait qu’il n’y ait jamais eu de reportage dans la presse sur des couples ayant eu recours à l’insémination artificielle avec donneur (IAD) ou sur des enfants nés de cette façon. A l’inverse, les premiers enfants nés par fécondation in vitro et transfert d’embryon (fivete), comme Louisa Brown en Grande-Bretagne ou Amandine en France, ainsi que leurs parents, ont été surmédiatisés. La stérilité que la FIV permet de pallier est celle de la femme, il n’est donc pas choquant d’en parler. La stérilité palliée par l’IAD est masculine, elle est très mal vécue, le recours à un donneur doit rester caché aux yeux du monde. La stérilité du couple a toujours et partout été considérée comme quasi exclusivement d’origine féminine. Nous en voyons ainsi la trace dans notre propre système de valeurs. La technologie, même la plus sophistiquée, se coule aisément dans ce schéma archaïque de la domination masculine, y compris conceptuelle.
LE POINT : Et le clonage ?
FRANÇOISE HÉRITIER : Le clonage ne modifiera en rien le rapport de domination. Si le clonage était réservé aux hommes, il leur faudrait se procurer des ovules de femmes dont on ôterait le noyau féminin et des utérus pour y placer l’ovule, dont le noyau a été remplacé par une cellule somatique masculine. Dans cette optique, le corps des femmes serait instrumentalisé. Elles seraient esclaves des intérêts masculins. A la limite, pour poursuivre dans la science-fiction, seules les femmes pourraient s’autoreproduire. Il suffirait de ponctionner un ovule, de l’énucléer, de remplacer le noyau par une cellule somatique prélevée sur leur organisme et de réimplanter le tout dans leur propre utérus. Une société pourrait être ainsi constituée uniquement de lignées féminines clonées différentes, à condition de conserver quelques paillettes de semence congelée pour renouveler de temps en temps l’espèce. Le genre masculin pourrait ainsi disparaître. Ce serait le triomphe absolu du privilège exorbitant de la féminité, non plus de produire le différent mais de se reproduire exclusi-vement, dont l’histoire de l’homme montre qu’il a toujours voulu l’asservir et s’en servir. Pour ma part, je pense que les gouvernements ont eu raison d’interdire le clonage reproductif, non pas parce qu’il est attentatoire à la dignité humaine, mais parce qu’il est attentatoire à la nécessaire reconnaissance et au nécessaire recours à l’altérité pour la constitution du social.
LE POINT : Vous prenez vigoureusement position dans le débat en cours autour de la prostitution, qui oppose les partisans d’une réglementation aux défenseurs de l’abolition. Vous rejetez ces deux positions ?
FRANÇOISE HÉRITIER : On objecte toujours qu’en matière de prostitution il n’y a rien à faire, qu’il s’agit d’un mal nécessaire, que c’est le plus vieux métier du monde, etc. Pourquoi ? Je réponds à cela qu’il s’agit simplement du fait que, par un accord tacite et dans tous les pays du monde, tout le monde s’accorde à penser que la pulsion sexuelle masculine n’a pas à être contenue, qu’elle doit suivre son cours, la seule limite étant celle de la convention sociale qui veut que l’on ne peut normalement user du corps des femmes qui sont sous le contrôle et l’autorité d’un autre homme, père, frère, mari - sauf en cas de guerre où l’attentat au corps de la femme est aussi une atteinte à l’honneur de l’homme ou à celui de la famille. On trouve normal que les jeunes gens jettent leur gourme, que les hommes s’épanchent dans des corps accueillants, parce qu’ils ne peuvent pas se retenir, que leur désir est irrépressible. Ce postulat inquestionnable est faux. C’est donc lui qu’il faut remettre en question, par l’éducation certes, mais aussi progressivement en maîtrisant de l’intérieur tous les systèmes d’expression tels que la publicité qui exploitent à la fois l’idée que le corps des femmes est offert et appartient à tous les hommes et que cette appropriation est leur droit d’homme parce que la pulsion sexuelle masculine est absolument licite et n’a pas à être maîtrisée.
LE POINT : Et là, vous notez qu’un homme public est un homme de pouvoir, une femme publique, une prostituée ?
FRANÇOISE HÉRITIER : Ce paradoxe terminologique a été relevé par l’historienne Michelle Perrot. C’est un chiasme parfait. La femme publique est celle qui fait de son corps le déversoir des humeurs sexuelles d’individus singuliers, activité considérée comme basse et méprisable. L’homme public est celui qui consacre sa pensée, son action, sa vie à l’action politique conçue comme une oblation au bien de la société.
LE POINT : Revenons à la prostitution. Quelle réponse apportez-vous ?
FRANÇOISE HÉRITIER : Il faut apprendre aux enfants que la pulsion sexuelle des hommes n’est pas irrépressible et que nombre d’entre eux savent la canaliser. Il faut aussi admettre que le désir féminin, quoique occulté, existe et qu’il a toujours été férocement réprimé, même s’il l’est moins à notre époque dans nos sociétés occidentales. Il faut aussi faire comprendre très tôt la différence entre pulsion et désir pour un partenaire choisi. Mon point de vue est qu’il n’y a pas de prostitution libre dans la mesure où elle n’existe que comme réponse à une demande qui tient à ce caractère inquestionnable de l’irrépressibilité et de la liciéité de la pulsion masculine. Par ailleurs, la punition du client n’est pas envisageable comme moyen éducatif tant que rien n’est fait pour faire comprendre aux intéressés qu’user, contre argent, du corps de quelqu’un est un abus de pouvoir.
LE POINT : Le paysage du masculin/féminin que vous dressez est bien sombre. Le politique peut-il le modifier ?
FRANÇOISE HÉRITIER : Le politique ne se saisit guère de la question et, quand il le fait, il lui apporte des réponses insatisfaisantes. Comme l’instauration de la parité dans la Constitution et par la loi, qui reconnaît ainsi institu-tionnellement une différence naturelle, fondamentale entre les sexes. Plus généralement, les mesures qui cherchent à établir l’égalité sont des mesures de rattrapage : rattraper un retard, rattraper celui qui est devant. Cela serait peut-être possible dans un système inerte où celui qu’on doit rattraper reste sur place. Ce n’est pas le cas. On le voit par exemple dans les astuces électorales mises en place pour empêcher concrètement la parité de se faire dans nos assemblées. En fait, les mesures efficaces seraient celles où l’on ferait se rapprocher les activités des deux sexes et non l’un courir derrière l’autre.
LE POINT : Par exemple ?
FRANÇOISE HÉRITIER : Je me félicite de ce point de vue de l’instauration d’un congé de paternité, signe avant-coureur, je l’espère, d’autres gestes plus efficaces. Il faut croire en l’efficacité des symboles pour parvenir au changement dans les esprits, même si ce changement, pour être universel, devra encore prendre quelques milliers d’années. Mais quelques milliers d’années pour l’humanité, ce n’est rien.
* « Masculin/féminin, volume II. Dissoudre la hiérarchie », de Françoise Héritier (Odile Jacob, 220 pages, 24,50 euro).
Françoise Héritier Elle est née le 15 novembre 1933 à Veauche (Loire). Anthropologue célèbre, ses travaux ont porté le plus souvent sur la parenté, l’inceste, la violence et la symbolique des corps. Ses ouvrages principaux : « L’exercice de la parenté » (Seuil-Gallimard) et, chez Odile Jacob, « Les deux soeurs et leur mère », « De l’inceste », « Masculin/ féminin, vol. I, La pensée de la différence », « De la violence I et II » et « Contraception : contrainte ou liberté ».
Le lien d’origine : http://www.lepoint.fr/edito/document.html ?did=122421
« Débander la théorie queer », un livre de Sheila Jeffreys : Par Elaine Audet
« Débander la théorie queer », un livre de Sheila Jeffreys : Par Elaine Audet
Unpacking Queer Politics, Cambridge UK, Polity Press, 2003.
Par Elaine Audet
Mise en ligne le mardi 1er février 2005 sur http://multitudes.samizdat.net/spip.php ?article1886
C’est dans un contexte d’expansion du courant queer dans les grandes capitales et au sein des universités qu’a été publié en 2003 l’essai critique de Sheila Jeffreys, professeure de science politique à l’Université de Melbourne en Australie, dont le titre Unpacking Queer Politics (1), pourrait se traduire littéralement par Débander la théorie queer. Dans les années 90, on a assisté au sein de la communauté lesbienne au phénomène du « packing », nom donné au port d’un godemiché sous le pantalon afin de simuler l’existence d’un pénis. Cette pratique, note Jeffreys, révèle chez ses adeptes le culte de la virilité et l’abandon de la lutte féministe contre les rapports hiérarchiques de genre.
Au départ, le terme « queer » (pédé) était une insulte homophobe. Le courant queer a repris par dérision l’appellation à son compte et regroupe celles et ceux qu’on a accusé-es de perversité, de déviance, les parias, les inclassables qui vivent dans les marges de l’identité sexuelle et de la normalité. On y retrouve des transsexuels, des bisexuels, des adeptes du sadomasochisme, du fétichisme, de l’automutilation corporelle, de la pédophilie.
Ce courant originaire des États-Unis a fait irruption partout dans les années 80-90. Au Québec, on se rappellera l’engouement pour les outrances de l’universitaire américaine Camille Paglia, les spectacles de la star porno Annie Sprinkle et le livre de Nathalie Collard et Pascale Navarro, Interdit aux femmes - Le féminisme et la censure de la pornographie qui se porte à la défense de la pornographie (2). Et, plus récemment, le livre d’Élisabeth Badinter, Fausse route (3) qui fait aussi la promotion de la libéralisation de la sexualité en dénonçant le « nouvel ordre moral féministe ».
On voit apparaître un peu partout les bars fétichistes et sadomasochistes, la mode du cuir, des chaînes, du piercing et du tatouage, la vogue des drag queens, du transsexualisme, les automutilations publiques de groupes comme Jackass et le défilé de la fierté gay qui consacre la récupération commerciale du mouvement contestataire gay et lesbien des années 70.
En 1998, dans la mouvance du post-modernisme et du néolibéralisme dominant, un collectif sous la direction de Diane Lamoureux publie Les Limites de l’identité sexuelle (4), qui définit le queer comme une libération individualiste de toute forme d’identité contraignante et limitative. La même année, lors du congrès de l’ACFAS, Line Chamberland s’interroge, pour sa part, sur la remise en question par le courant queer de la base identitaire du mouvement lesbien et des perspectives féministes de résistance politique à la domination patriarcale.
Sheila Jeffreys, militante de la Coalition contre le trafic des femmes (CATW), a déjà publié, en 1993, The Lesbian Heresy (5), un essai qui dénonce l’emprise de l’industrie du sexe au sein de la communauté lesbienne, le sadomasochisme, la pornographie, les jouets sexuels désormais considérés comme parties intégrantes de la sexualité lesbienne. Elle y signale le regroupement sous l’appellation queer « de s/m, lesbiennes, gay, activistes pédophiles, tout autant que de libertaires socialistes et radicaux plus conventionnels » qui rejettent le lesbianisme « puritain et moraliste » comme une contrainte au même titre que l’hétérosexualité. Le modèle sadomasochiste mis de l’avant par le queer réaffirme, au nom de la libération sexuelle, la primauté du modèle patriarcal dominant/dominée.
Dix ans plus tard, dans Unpacking Queer Politics, Jeffreys montre le cheminement du mouvement lesbien féministe des années 70 jusqu’à son absorption par le mouvement gay et queer des années 80 qui, en choisissant de parodier la virilité et la féminité dans les rapports butch-femme, de normaliser la violence et l’autodestruction dans des rapports sexuels sadomasochistes entre femmes, reproduit les rapports patriarcaux de domination masculine et de subordination féminine qu’ont toujours combattus les lesbiennes féministes. En agissant ainsi, affirme Jeffreys, le courant queer nie le principe d’égalité dans les relations et les rapports sexuels pratiqué par la communauté lesbienne féministe.
La revendication gay de droits égaux au sein du système patriarcal remplace la remise en question radicale des rapports de pouvoir patriarcaux par les lesbiennes radicales des années 70. Ainsi, la lutte gay pour le mariage, considéré par les lesbiennes féministes comme l’institution patriarcale par excellence, va à l’encontre de leurs principes identitaires fondamentaux, en intégrant dans les relations de même sexe les stéréotypes hétérosexuels qui reflètent les rapports sexuels de domination. À l’instar du travail du sexe, toute sexualité déviante est promue comme un choix transgressif et libérateur, selon le principe du droit de faire tout ce qu’on veut de son propre corps.
Jeffreys montre comment le queer est devenu une immense industrie lucrative, ses membres étant ciblés par le marché de la chirurgie transsexuelle, du piercing, des mutilations corporelles, de la pornographie, des vêtements et de la coiffure exprimant l’identité butch, femme ou drag queen, la multiplication des bars spécialisés, etc. Le queer valorise la masculinité et, les lesbiennes qui en font partie, au lieu d’affirmer leur identité de femme lesbienne, cherchent à devenir semblables aux hommes par tous les moyens jusqu’à l’utilisation de la chirurgie et de la prise d’hormones qui les convertira en hommes, seule identité acceptable dans la perspective queer.
Pour justifier le viol, on prétend que la violence fait partie inhérente de la sexualité. Pour le courant queer, les rapports de pouvoir sont à la base du plaisir. Plus les rapports sadomasochistes sont poussés, plus le plaisir est grand. Dès lors, rien d’étonnant à ce qu’on y ridiculise les lesbiennes féministes en les traitant de puritaines, de politiquement correctes et d’anti-sexe.
Incompatibilité entre lesbiennes féministes et queer
Selon Jeffreys, la théorie queer apparue dans les années 70 allait à l’encontre des principes de libération des gay et lesbiennes féministes et marquait un ressac quant à la possibilité d’un changement social radical. La plupart des écrits queer tentaient d’intégrer les lesbiennes et les gay dans une théorie de la citoyenneté sexuelle qui reposait sur la subordination des femmes et l’élimination de tout point de vue féministe.
Le retour à une sexualité hypervirile serait une réaction à la stigmatisation vécue par les homosexuels qualifiés d’hommes manqués, d’efféminés. Le mouvement gay, composé d’hommes blancs, de classe moyenne, avec une minorité de lesbiennes et de personnes de couleur, donna petit à petit la primauté aux seuls problèmes vécus par les hommes gay et abandonna l’analyse de l’oppression, qui l’animait auparavant, pour se consacrer à la lutte pour l’égalité avec les hétérosexuels et le partage de leurs privilèges, sans remettre en question la suprématie masculine.
Les lesbiennes féministes se retirèrent vite de ce nouveau courant ne se reconnaissant pas dans le modèle masculin agressif de liberté sexuelle basé sur des rapports sexuels multiples et impersonnels dans les lieux publics, les toilettes, les saunas, les bars etc. D’autre part, elles jugeaient insultante l’imitation exagérée par les drag queens des pires stéréotypes féminins, conséquences même des rapports de domination et d’inégalité vécus par les femmes.
L’amour des femmes prôné par les lesbiennes n’avait pas de place dans la théorie queer et, bientôt, celles qui demeurèrent dans ce mouvement ne se contentèrent plus de jouer le rôle de butch, mais entreprirent de se transformer, non seulement en hommes mais en hommes gay, en subissant des opérations mutilantes et en prenant de la testostérone.
Dans les années 80, des lesbiennes, comme Gayle Rubin, se mirent à faire campagne pour défendre la pornographie soit au nom de la liberté d’expression, soit parce qu’elles voulaient la rendre accessible aux femmes. Rubin considère que les féministes sont intégrées à la société hiérarchique dominante et doivent être traitées comme des ennemies. Dans Penser le sexe (6), elle poursuit son apologie de toutes les minorités sexuelles dissidentes et se concentre surtout sur la défense de la pédophilie en refusant d’y voir une forme d’exploitation sexuelle. Pour elle, toute loi visant à régir la sexualité constitue « un apartheid sexuel » destiné à renforcer les structures du pouvoir en place. Jeffreys montre que la sexualité est le point de divergence fondamental entre le féminisme lesbien et le courant queer.
La masculinité étant considérée la plus haute valeur au sein de la culture queer mixte, l’amour des femmes est mal vu et celles qui s’en réclament sont traitées de « politiquement correctes ». Jeffreys remarque que le courant queer n’a jamais remis en question le système patriarcal et a capitulé devant les impératifs économiques de l’époque. Des pratiques résultant de l’oppression sexuelle sont mises en marché par la promotion des bains publics, des bars, du piercing, de la chirurgie transsexuelle. Un nouveau secteur économique gay tire d’énormes profits de l’industrialisation de la pornographie et de la prostitution.
Les travaux de Foucault, en développant la notion de « transgression », fournissent une base théorique populaire au courant queer. Jeffreys constate que le philosophe français, gay et sadomasochiste, n’a cependant pas jugé bon d’inclure l’expérience spécifique des femmes dans sa réflexion sur la sexualité et l’homosexualité. Pour Judith Butler, penseuse importante du queer, la transgression au niveau de l’habillement et de la représentation est révolutionnaire et capable de renverser les rapports sociaux fondés sur le sexe. De son côté, Jeffreys montre que la volonté postmoderne de refuser toute certitude identitaire a été utilisée par des théoricien-nes queer pour signer l’arrêt de mort du lesbianisme. Pour elle, la théorie queer vient d’un courant historique anti-libération, individualiste, anti-matérialiste et sexiste.
La commercialisation néolibérale de la sexualité
Jeffreys cite Max Kirch (7), pour qui la théorie queer rend impossible toute transformation sociale, par l’importance accordée à la fluidité de l’identité et à la relativité de toute expérience. Il y voit la conséquence et la défense d’un stade particulier du capitalisme qui requiert l’existence d’individus repliés sur eux-mêmes afin d’atteindre ses objectifs économiques de profits au moyen de la croissance illimitée de la production et de la consommation. Selon Kirch, la théorie queer déconstruit la collectivité, encourage l’indifférence politique et relativise la sexualité et le genre.
Ce qui était, il n’y a pas si longtemps une communauté gay ou lesbienne est maintenant devenu un secteur commercial. Dans certains milieux, le queer est commercialisé par le « piercing », le cuir, les coiffures en pics. Les privilèges de classe et la glorification du capitalisme font partie intégrante de l’industrie queer. Plusieurs universitaires écrivent sur ce fétichisme consommateur et inventent un discours queer qui reflète leur dépendance envers la mode et la consommation de masse.
La chirurgie transsexuelle de femme en homme (FTM) rapporte beaucoup. On en estime le coût entre 50 000 $US à 77 000 $US, un coût qui repousse beaucoup d’aspirantes vers des charlatans et des vendeurs d’hormones illégaux. Il donne aussi à penser que les profits des compagnies pharmaceutiques et des chirurgiens sont des facteurs importants pour expliquer la promotion contemporaine de la transsexualité comme solution pour les lesbiennes malheureuses.
On assiste à l’introduction du capitalisme dans des activités sexuelles pratiquées par les hommes gay depuis des décennies. Le culte de la virilité avait besoin de cette commercialisation pour s’enraciner et prendre de l’expansion. C’est ainsi qu’on s’est mis à faire la promotion d’un « style de vie rebelle ». Le discours sur la liberté sexuelle est appuyé par des forces commerciales puissantes (propriétaires de bars, de bains publics, producteurs de porno) qui visent à tirer un profit maximal de la sexualité gay. Ce sont les intérêts commerciaux qui ont transformé le comportement sexuel gay d’avant les sorties du placard (coming out) en un marché lucratif à travers la création de lieux publics d’échanges sexuels.
Les échanges sexuels ont lieu sur la place publique, dans les toilettes, les parcs, dans les salles arrières des bars ou des librairies, où il y a des isoloirs à cet effet, dans les saunas et bains publics, les clubs qu’on a modelés souvent en forme de toilettes ou d’autres terrains de drague. Le sexe public signifie en général l’exploitation sexuelle en vue du profit, soit des hommes gay eux-mêmes, qui paient un espace pour avoir des rapports sexuels entre eux ou d’hommes et de garçons qui sont payés pour leurs services sexuels dans la prostitution et la pornographie.
On peut comprendre pourquoi, dans un tel contexte, des promotrices du queer, comme Gayle Rubin et Pat Califia, s’attaquent au « féminisme moraliste » qui s’oppose à la pornographie, à la pédophilie, au sadomasochisme et aux rapports sexuels publics.
Le mariage et le droit aux autres privilèges hétérosexuels
Jeffreys explique clairement pourquoi est contraire aux intérêts des lesbiennes et des femmes en général un projet d’égalité gay qui cherche à tenir hors de toute analyse politique une sphère « privée » d’exploitation sexuelle, tout en demandant un accès égal aux privilèges hétérosexuels, indissociables de la subordination des femmes. L’égalité dans le domaine public ne peut découler de l’esclavage « privé ».
Un autre point commun entre le mouvement de libération gay et celui de libération des femmes des années 70 consistait à remettre en question le mariage et la famille nucléaire. Les deux mouvements considéraient le mariage comme un contrat légalisant l’exploitation et la domination masculine parce qu’il reposait sur la division sexuelle inégale des rôles. L’essayiste rappelle que le mouvement de libération gay, loin de plaider pour le droit au mariage, le remettait radicalement en question comme une forme d’oppression. Ainsi, le courant actuel gay pour l’égalité est fort problématique puisqu’il implique les fondations mêmes de l’oppression historique des femmes et revendique, notamment, le droit pour les hommes gay de se marier, incluant celui d’acheter le ventre de mères porteuses afin de pouvoir se reproduire.
Une perspective féministe lesbienne considère au contraire qu’une telle possibilité ne devrait être permise à qui que ce soit, parce qu’elle s’appuie spécifiquement sur l’exploitation des femmes et la perpétue. Alors que le mariage gay défend une institution oppressive, l’utilisation gay de mères porteuses entérine directement l’oppression des femmes.
Les mères porteuses sont des ramifications de la lucrative industrie des technologies de reproduction. Les théoriciennes et militantes féministes ont lutté contre la mise en marché de ces technologies, parce que leurs procédures sont nocives pour les femmes, qu’elles en sont au stade expérimental et que les chirurgiens n’ont souvent d’autres expériences que sur les vaches et se servent des femmes comme cobayes. Ainsi, le corps des femmes et des enfants est mis en marché, comme le dénonce Janice Raymond dans son essai sur l’esclavage de la reproduction (8).
L’argent est probablement la raison pour laquelle ces femmes acceptent d’être des mères porteuses. La femme reçoit 18 000 US $ pour porter le bébé, en plus d’un bonus pour les procédures envahissantes d’insémination. En fait, il s’agit d’une entreprise commerciale de vente d’enfants, protégée contre celles qui tenteraient d’abandonner le projet en cours de route, leurs intérêts et ceux de leurs enfants ne pesant pas lourd. Au lieu de s’en réjouir, il faudrait s’inquiéter du fait que des hommes gay participent dans cette mise en marché du corps des femmes. Le droit à l’égalité dans l’exploitation sexuelle est une voie qui est en contradiction directe avec les intérêts des femmes.
Dans plusieurs pays, les femmes continuent à être achetées et vendues dans le mariage et, dans la plupart des pays du monde, leurs corps continuent d’appartenir légalement à leurs maris. Avec la prostitution et la pornographie, la commande d’épouses par la poste et l’industrie des mères porteuses, la marchandisation des femmes est une industrie en pleine expansion.
Les femmes engagées dans des relations lesbiennes ont déployé une somme considérable d’énergie dans la création de façons inédites de se lier sans recourir à un scénario de jeu de rôles. Jeffreys cite John Stoltenberg (9), auteur gay, pour qui : « Un mouvement politique qui tente d’éradiquer l’homophobie en laissant intacte la suprématie masculine et la misogynie ne saurait fonctionner. » La théorie queer fait disparaître les lesbiennes sous le terme générique « queer » et entraîne ses adeptes lesbiennes à répudier la féminité et le corps féminin au point de devenir des hommes. Pour l’auteure, il est de la plus haute importance de prendre conscience que l’expansion actuelle d’une pratique sexuelle intime de domination et de soumission dans des secteurs de plus en plus nombreux de la sphère publique est contraire aux intérêts de l’ensemble des femmes.
Le féminisme lesbien comme alternative de transformation sociale
Pour Jeffreys, l’adoption par les lesbiennes d’un terme spécifique, définissant les femmes qui aiment les femmes, a été crucial dans l’affirmation de leur existence et de leur différence. Le terme « lesbiennes » définit leur fierté de ne pas représenter une espèce inférieure d’homme gay, mais des femmes insoumises et rebelles qui refusent toute subordination. En fait, les féministes lesbiennes ont lutté beaucoup durant vingt ans pour mettre sur la carte politique ce terme qu’elles ont choisi pour exprimer leur histoire, leur culture, leur pratique et leur pensée spécifiques.
Les lesbiennes féministes considèrent qu’il ne saurait y avoir de libération qu’en détruisant le pouvoir des hommes sur les femmes. Les principes du féminisme lesbien, qui se distinguent clairement de la théorie queer d’aujourd’hui, sont l’amour des femmes, une organisation, une communauté et une pensée autonomes, la conviction que le lesbianisme est une question de choix et de résistance, que le personnel est politique. Le féminisme lesbien est une critique radicale de la sexualité basée sur la suprématie masculine et l’érotisation de l’inégalité, il rejette sans équivoques les rapports de pouvoir sous forme de jeux de rôles et de sadomasochisme qui sont la marque de commerce du courant queer.
Dans cet essai critique d’une grande perspicacité, traversé par une révolte non dénuée de compassion pour celles et ceux qui se sont laissé abuser par ce mirage sinistre de toute-puissance, Sheila Jeffreys a su exposer un à un tous les intérêts en jeu, tant économiques qu’idéologiques, derrière le développement de la culture queer et de son discours de libération qui ne fait, en réalité, que perpétuer la suprématie masculine et les rapports sexuels de domination. Elle montre clairement que ce n’est pas de cette sexualité autodestructrice et violente dont les lesbiennes et l’ensemble des femmes ont besoin, mais de rapports amoureux fondés sur l’égalité afin d’en finir avec l’exploitation sexuelle et d’être capables de décider librement de leur vie.
Notes :
(1) Sheila Jeffreys, Unpacking Queer Politics, Cambridge UK, Polity Press, 2003.
(2) Nathalie Collard et Pascale Navarro, Interdit aux femmes - Le féminisme et la censure de la pornographie, Montréal, Boréal, 1996.
(3) Élisabeth Badinter, Fausse route, Paris, Odile Jacob, 2003. ( 4) Diane Lamoureux (dir.), Les limites de l’identité sexuelle, Montréal, Remue-ménage 1998.
(5) Sheila Jeffreys, The Lesbian Heresy, Melbourne, Spinifex Press, 1993.
(6) Gayle Rubin, Penser le sexe. Pour une théorie radicale de la politique de la sexualité, Marché au sexe, EPEL, 2001.
(7) Max Kirch, Queer Theory and Social Change, London and New York, Routledge, 2000.
(8) Janice G. Raymond, Women as Wombs, Melbourne, Spinifex Press, 1993.
(9) John Stoltenberg, « Gays and the propornography movement : having the hots for sex discrimination. » In Michael S. Kimmel (ed.), Men Confront Pornography, New York, Meridian, 1991.
Suggestions de Sisyphe
Bourcier, Marie-Hélène, « Foucault et après : théorie et politiques queers, entre contre-pratiques et politiques de la performativité », dans Queer zones : politiques des identités sexuelles, des représentations et des savoirs, Paris, Balland, p. 175-194.
Bourcier, Marie-Hélène, La fin de la domination (masculine) : pouvoir des genres, féminismes et post-féminisme queer, 2003. Voir le site : multitudes.samizdat.net
Butler, Judith, Gender Trouble : Feminism and the Suversion of Identity, New York, Routledge, 1990.
Califia, Pat, "A secret side of lesbian sexuality/. In Pat Califia, Public Sex, The Culture of Radical Sex, Pittsburgh and San Francisco, Cleis Press, 1994, 157-64. Jagose, Annamarie, Queer Theory : An Introduction, New York, New York University Press, 1996.
Rue Descartes, Queer : repenser les identités
Sedgwick, Eve Kosofsky, « Construire des significations queer » dans Didier Éribon (dir.), Les études gay et lesbiennes, Paris, Éditions du Centre Pompidou, p. 109-116.
F (emale) to L (esbian) Pour un nouveau genre de visibilité
F (emale) to L (esbian) Pour un nouveau genre de visibilité
Communication au colloque lesbien de Rome, mai 2005 : "le sujet lesbienne. Subvertir la pensée hégémonique pour une récriture de symbolique"
Jacqueline Julien
Résumé
Il y a de quoi se demander : pourquoi le CORPS lesbien, s’étant visibilisé et montré dans toute sa "fierté" au long de fiers défilés, disparaît ensuite régulièrement de la scène sociale et du champ symbolique ? A moins qu’on ne le fasse disparaître ?
Mais de quelle disparition s’agit-il ? Et disparition de quelle idéale idée d’identité ?
Si l’on évoque celle qui s’efface dans la course gaie à l’homologation, celle qui se fond dans la sexision female, ou se réduit à 1/4 de portion dans l’occulte sigle LGBT, la voici, notre corporéité lesbienne, pourtant unique dans son potentiel d’implosion des catégories de sexes, rétrécie au summum de l’effacement : la lettre L.
Mais qui est L . Comment avons-nous pu permettre une telle dilution ? Il ne s’agit pas seulement de poser les questions mais d’y répondre, et vite si nous voulons reproposer celle de notre visibilité - donc de l’eternel retour à l’invisibilité - , en somme si nous ne voulons pas souscrire au contrat homohétérosocial qui structurellement nous anéantit.
Je me propose d’introduire mon intervention avec ces deux composants : la colère et le pessimisme.
Naturellement j’essaierai de montrer que mon pessimisme est étroitement surveillé par ma colère , puisque c’est la colère qui anime - et j’ajoute nécessairement - mon pessimisme. Nécessaire plus que jamais, la colère. À mes yeux aujourd’hui dénutrie , dans ce que nous-mêmes appelons communauté lesbienne. Nous devons accomplir à nouveau beaucoup d’efforts pour accéder collectivement, donc singulièrement, "l’une après l’autre" , à un état de fureur permanent.
Paradoxalement, nous aurons plus de mal à remobiliser cette colère du fait qu’elle a déjà été éprouvée et agie (année 70-80-90), et ensuite nous l’avons en partie perdue (début de la fin des années 90) (1) . Il nous faudra donc également affiner, radicaliser notre pessimisme, qui donne à voir cette perte. Les deux composants , colère et pessimisme, je le précise, ne sont pas contradictoires. Aujourd’hui, ils sont dialectiques, et tactiques.
Depuis un certain nombre d’années, la fureur lesbienne fuit. Elle fuit par le haut (les Anciennes sont fatiguées ou casées ou mortes), par le bas (les Nouvelles sont enthousiastes et/ou inconscientes, ou au contraire inexistantes car trop opprimées) et par le milieu, comme chez les lesbiennes gay-ysées ou queerisées que j’appellerai domestiquées.
Mais il y a sûrement des espaces où on peut encore trouver cette fureur. Non ?
Par fureur j’entends une fureur volontaire, facile d’accès et non autodestructrice, à condition qu’elle soit armée du même poids de jubilation radicale, à condition de l’étayer par notre ardeur à " réinventer le monde " . la fureur est la base mentale nécessaire à toute action d’éclat, préalable à tout labeur de réécriture de l’existant. Quant au pessimisme, il n’est pas une résignation, n’est pas un lamento d’Ariane, ce qu’il serait sans la colère. Il n’entrave nullement des fonctions vitales comme rire aux éclats (le rire de la Méduse ?), faire l’amour- seule ou accompagnée-, ni ne vous prive de cultiver des plantes en pots sur votre balcon.
Le pessimisme ne doit pas être un épouvantail, au contraire : contre l’épouvante du demain, il nous permet de nous ériger, menaçantes car indignées, luttant stratégiquement contre ce que nous révèlent nos pires cauchemards : la réalité d’aujourd’hui.
Toutefois, pour être vraiment fonctionnel, notre pessimisme a besoin, à part être furibond, d’être lubrifié par une autre huile essentielle : la lucidité, je dirais même la volonté de lucidité. (NB : " lucide ", de lucidus, eut le premier sens de clair, lumineux ; et la " lucidité " fut d’abord synonyme- fin XVe s. - de gloire et d’éclat.)
Puissions-nous retrouver éclat et gloire dans l’exercice de la lucidité ? Or si je veux parler de cette " réalité d’aujourd’hui " - ce qui demande lucidité, cette fois au sens de clairvoyance, perspicacité -, je ne peux le faire sans pessimisme, voire désespoir. Et s’il nous faut contrer ce réel du jour qui est celui de demain, j’estime que nous, lesbiennes ayant soi-disant conquis la fierté de l’être avons besoin surtout, ici et maintenant, de désespoir. Et cela afin de RE-agir. (Nous verrons ensemble de quel ordre et où : localement ? nationalement ? ou au moins au niveau européen - en attendant mieux ?)
Ayant formulé cela, je suis consciente de provoquer quelque remous. mon discours sera incompréhensible à qui oublie de quelle phénoménale en-rage nous provenons, ou à qui estime que nous avons conquis des droits et qui pour cela trouve des raisons d’être confiante quant au partage final et global de tous les privilèges de l’hétérosociété.
Nous avons peut-être cru car espéré être devenues socialement visibles parce que nous avons défilé sous l’arc-en-ciel de la fierté (Gay & ) lesbienne. ces défilés n’ont pas été inutiles. Les premiers ont même été une réelle ébriété, à nous voir ainsi nous voyant , toutes et chacune, ô dykes, à l’air libre. ces fiertés ont eu aussi, bien entendu, leur fonction d’électrochoc dans l’establishment hétérolobotomisé ; d’ailleurs, si l’on pense aux pays infiltrés/gouvernés par un fondamentalisme religieux d’Etat, comme la Pologne, impossible de nier qu’une manifestation gay et lesbienne y assume son pouvoir de subversion et d’éveil (et il fallait les entendre et les voir, les huées de haine contre la Pride de Cracovie en 2004, pour se rappeler ce que c’est, une " Pensée hégémonique " en action... ) Désormais, à l’ouest, nous sommes LGBT, et je ne doute pas que les dykes polonaises accéderont sous peu à un tel privilège (2).
Hélas, les initiales de ce nom de code, contenants évacués de leur contenu, traduisent l’érosion du vouloir révolutionnaire, ne manifestant au mieux qu’un potentiel subversif contre l’ordre moral. Mais le lesbianisme est bien plus qu’une subversion de l’ordre moral. Dans cette " fierté " mixée aux consones cryptées, les lesbiennes, comme d’ailleurs leurs collègues GBT, sont dé-nommées, de-substantivées en épithètes ; et même pas, car si en grec epitheton signifie " ajouté " , l’épithète qualificatif lesbienne a même disparu, désormais réduit à cette initiale, à cette seule et muette majuscule : L. Soit le 1/4 de portion du fameux sigle fédératif ( pour fédérer quoi au juste ? ) et abusivement consensuel (pour quel consensus may I ask ? )
Tout cela n’est pas sans conséquences.
Mais qui est L ?
A l’heure actuelle n’est à voir dans cet L que ce qu’il n’est pas mais qui " saute aux yeux " si on peut le dire - d’une disparition : effet escamotage dans le mixage queerisé des objectifs gay-les-bi-trans, L traduit une caméléonique invisibilité sociale, donc économique, donc politique, donc culturelle, parce que linguistique, donc symbolique. Et j’ajouterais " graphique " . Donc tragique. Quant à l’histoire, fût-elle récente, " (...) ne dites pas, il y a eu des périodes de chaos. Comme si nous avions connu d’autres temps. Âge sombre après âge sombre, telle a été notre histoire. " Ainsi admonestaient Monique Wittig et Sande Zeig (pour la définition du mot histoire) dans le Brouillon pour un dictionnaire des amantes. C’était en 1976. Dans La Pensée straight (3) , Wittig réitérait son indignation, volontairement pessimiste, évidemment lucide et se donnant les moyens de l’être en glorieuse éclatante : " Il n’y a aucun doute, une guerre a été entreprise contre le lesbianisme. La destruction systématique des textes issus de cette culture, la clandestinité dans laquelle elle a été plongée l’attestent " .
Contre cela, cette suppression suprême et principielle (nier toute culture aux dominé-es est la stratégie princeps, et qui plus est durable), ne devrions-nous pas être animées d’une rage cosmique ? Non, si l’on contemple notre incapacité tactique, évidemment empreinte de lassitude, à stopper net la vague légaliste de l’homologation lesbienne (L) réclamant son bon droit d’exister (de disparaître) dans l’hétéro-homosocialité (4) . Le déplorable manque de colère qui caractérise l’oecuménisme, ou disons le grand gay brassage LGBT, nous décourage d’afficher nous-mêmes-s notre colère radicale. Au lieu que nous manifestions d’être révoltées, rageuses, agressives, implacables (je ne parle pas ici d’individues mais de capacité de mouvement), nous laissons courir le courant au titre d’esprit de communauté compatissante, laissons enfler le mainstream des aspirations familialistes des lesbiennes à enfants, de toute cette homolesbitude pacsée domestiquée et gay gay marions-nous (5) . Serions-nous redevenues en lesbianisme ces " filles à papa " vilipendées par Valérie Solanas ?
Il se pourrait même que certaines lesbiennes plus jeunes, celles qui n’ont pas été socialisées par le mouvement féministe mais par les gays, soient entrées de plain- pied dans l’ère du fratriarcat analysé par Rosanna Fiocchetto (6) Voici donc, du moins en France, toute une nouvelle génération de petites-soeurs, zélées ferventes de leurs grands-frères. Contrairement à celles qui, bien que n’ayant pas connu générationnellement le mouvement des femmes des années 70-80, sont, elles, avides de culture lesbienne féministe, les petites-soeurs-des-pauvres - dans ce cas des pauvres gays sidéens, des pauvres trans- (à chouchouter en particulier : les Male to Female , et intersexué-es - ne pensent pas lesbien. mais de même qu’on demandait : " Comment peut-on penser femme à l’ombre des hommes ? " , on est en droit de redemander, avec Brigitte Boucheron : Comment peut-on penser lesbien à l’ombre des homos ?
Tout cela, à savoirentendre, est très fatiguant.
Cette fatigue, elle nous sape le moral, nous ôte la confiance en un possible redéploiement radical, comme si on se croyait incapables politiquement (théoriquement/pratiquement) de contrer avec éclat ce rouleau compresseur consensuel de l’homofratriarchie, inaptes à annuler l’amnésie de la violence hétéropatriarcale et des moyens de cette violence. Nous qui avons défilé en 2003 à Bari (8) , ville du Grand Sud de l’Europe, et qui n’y avons PAS subi de violence violente, voudrions oublier pour autant qu’une des tactiques les plus efficaces du fondamentalisme hétérosocial, quand n’est plus considéré " esthétique " de trucider l’homosexuel-le, est celle de digérer la sédition de ses autres différents ? Naturellement qu’on ne l’a pas oublié. Mais cela ne nous rend pas plus aptes.
Et tout cela nous met (souvent) de mauvaise humeur.
Le problème de la mauvaise humeur, contrairement à une fureur ontologique, c’est qu’elle reste dans l’anecdotique et fait alliance avec la résignation - ce quant-à-soi qui reste chez soi -, le silence. Ainsi, de " silenciées " (mot outil de Michèle Causse), nous voici mutifiées. Disparues du champ sociétal mais participant de cette disparition, clandestines ou dans l’esquive, nous ne savons plus être activistes (ces rebelles " trépidantes, énivrantes " , pour re-évoquer Solanas !), nous ne parvenons pas à transformer notre humeur massacrante en action véritablement " éclatante et glorieuse " . Le fait est, éclat-et-gloire font bien défaut à la lettre L, plutôt éteinte derrière les paillettes des défilés gay-bi-trans : font défaut, certes non pas par " manque " de paillettes et de plumes ! - et qu’on me fasse grâce ici de l’accusation de pudibonderie " normative " : notre REFUS des oripeaux F(emale), fussent-ils de provocation/dérision, est la base et le tout de notre REFUS politique des classes de sexes.
Alors balayons les paillettes et revenons au fait : nous lesbiennes radicales n’avons plus la mine glorieuse-éclatante. Les anciennes, parce qu’elles sont anciennes et fatiguées de projeter leur corps dans un espace public homo/hétéro hostile à leur pensée, ignorant du corpus lesbien ; quant aux Moins Anciennes... elles sont certes moins fatiguées mais l’éclat et la gloire ne sont pas non plus évidents chez elles : se sentant elles aussi minoritaires ou minorisées par l’homohégémonie, elles préfèrent entretenir leurs propres espaces d’alliance et de séparation des corps (9) . séparées, donc, du courant majoritaire... qui le leur rend bien ! Cloison de verre, et pas de forces, assez, pour le faire exploser.
Depuis 40 ans, les Anciennes, rejointes par les Moins Anciennes, écrivent articles et livres implacables. Problème, pour le moins de visibilité puisqu’il s’agit de lisibilité : ces articles, ces livres ne sont ni lus ni traduits, et d’ailleurs peu publiés et presque jamais réédités (10)
Allons, ne parlais-je pas d’un pessimisme qui devrait " se convertir en action " comme l’exigeait Audre Lorde à propos de la colère (11) ? Las, creusons la plaie : " dans le passé, écrivait George Orwell dans 1984, chaque tyranie finissait, un jour ou l’autre, par être renversée, ou au moins combattue, parce qu’ainsi le voulait la nature humaine, éprise comme il se doit de liberté ( ? le point d’interrogation est le mien, nda). Rien ne nous garantit que cette "nature humaine" soit immuable. Il se pourrait tout autant que l’on parvienne à créer une race d’hommes (sic : nous sommes chez un auteur androlectal même si lucide sur certain point pour lequel je le cite, nda) n’aspirant PAS à la liberté, comme on pourrait créer des vaches sans cornes " .
...Comme on pourrait créer des vaches sans cornes
Ma consternation, voyez-vous, est de faire partie demain d’une communauté de vaches sans cornes.
Un : parce que mon amour pour les vaches en souffre.
Deux : parce que je suis au désespoir de ne pouvoir comprendre (ou trop comprendre ?) le sens de cette immolation collective, de cet effacement lesbien (toujours au nom de la solidarité avec les autres-différents) dans le jeu de piste des intertersexué-es et des transgenres. Le lesbianisme à son préalable est tout autre qu’un jeu de classe sexuelle mais bien une guerre déclarée à la bicatégorisation des sexes. je répète, la révolution lesbienne n’oeuvre pas à la seule subversion d’un Ordre moral (prisée surtout par les gais), mais au renversement du mythe de la féminité, au démantèlement des rôles imposés à la différence femelle. Nous avons nous-mêmes initié la démolition théorique de la dualité des sexes - l’enjeu véritable, et non le jeu (ou alors l’en-je), étant de faire rendre gorge à l’héteronorme donc à LA norme, de faire imploser l’hétérosexualité donc LA sexualité, de déminer l’hétérosociété donc LA société. Si chez Wittig, comme chez Causse, le lesbianisme radical opère dans le champ littéraire, c’est qu’il est " le lieu privilégié pour faire advenir un sujet un jour.
Tout cela est très excitant.
Mais voilà un enjeu tellement considérable, pour les lesbiennes et pour les femmes du monde, qu’il y a de quoi se demander si ce n’est pas l’énormité de cette déconstruction/reconstruction révolutionnaire qui a amené certains et certaines à l’éclater, à la compartimenter dans des propositions architecturales apparemment encore plus " osées " , censées être plus expertes à déconstruire le mono/logos, la monolithique loi des genres ; ces petits bungalows ou mobil-homes, très mobiles en effet, n’offrent en réalité qu’une façade ultra-kitsch. Leur pomponnage post-postmoderne masque dramatiquement et scandaleusement la réalité des fondations du pouvoir qu’elles prétendent défier.
Alors, question : le lesbianisme radical est-il seul capable aujourd’hui de faire sauter la banque ? Cette banque mondiale du sperme qui régit les consciences et où maintenant vont s’approvisionner les goudous en mâle d’enfant ? Je parle cru, car la menace est crue. Et cruelle.
Dans le cadre de la digestion des diversités en un Universel, lequel régit la bicatégorisation des sexes, le complot de l’homologation DES sexualités à LA sexualité est désormais médiatique. (Je dis bien des sexualités y compris lesdites " différences " de la-normale.) Florissante, l’idéologie du nombre Deux, seul horizon du couple fût-il LGBT, s’incruste. (et Danielle Charest décolle cette croûte idéologique, impitoyablement (12) ). On nous sert jusqu’à en vomir de ces documentaires indigents sur nos " histoires de vie " , estampillées au sceau de cette NORME-alitée à deux. On y apprend que les lesbiennes, scoop fracassant, couchent - mais oui couchent, et que certaines sont même acquises au hard sex (Allons, foin de préjugés, semblent insinuer les journalistes avec des airs gourmands de pornographes (13) .) Tandis que les gays bénéficient de l’allusion à une production, ne serait-ce que livresque ou filmique, les lesbiennes n’apparaissent quasiment jamais, dans ces docu-menteurs mortels, comme productrices d’écrit, génératrices de concept ; ni au passé (et de grâce passons sur Sapho qui n’est au mieux qu’une étiquette d’origine controlée, dans le grand public), ni au présent ni au demain.
Face à l’insulte recurrente et l’acculturation systématique (violence inouïe aux rarissimes exceptions, voir note précédente), que faisons-nous ?
Comment démanteler la " tolérance répressive " (expression de Marcuse (14) ) qui suffoque nos écrits, nos voix et a contaminé telle une MST nos amies en homosexualité ? " Voilà pourquoi je suis fatiguée de la tolérance, dit Edda Billi (15) dans un récent communiqué, ce mot sournois qui va jusqu’à nous ouvrir des créneaux dans le balayage médiatique, offrant nos visages et nos corps, exploitant hypocritement nos intelligences comme on exhibe les guenons au zoo." Le dominant nous hait tranquillement le mal nous anéantit mais "ça ne se voit pas " . pire encore, nous ne le voyons pas, puisqu’il paraît que nous sommes (mieux) tolérées.
L’opposé de la lucidité serait donc bien l’oubli des capacités digestives de l’androcratie, l’aveuglement sur la fonction répressive, puisque de contrôle , de la tolérance ; aussi cette partie sur le péril des vaches sans cornes se conclut-elle avec le risque déjà annoncé : l’abandon du désir de liberté.
À l’instar de l’installation mondiale de l’ultralibéralisme et de pensée Unique -pensée inique- un Nouvel Universel s’est insensiblement imposé, persuadant un grand nombre de lesbiennes d’en être les naturelles ayants droit. cette nouvelle universalité de la " différence normale " (16) alliée ou du moins associée des autres-différents caractérise l’homolesbianisme à la sauce mixte. Lequel a abandonné - paradoxe - le désir de liberté alors même qu’il semble réclamer toujours plus de " libertés " : pluriel d’abondance, à la façon de ces énormes packs de supermarché proposés comme plus avantageux et contenant dix fois plus que ce dont on a réellement besoin.
Ainsi les lesbiennes qui se veulent à la fois aussi " normales " que les hétéros (couchant, s’épousant, pondant) mais différentes à l’intérieur d’une " communauté " dominée par les gays, gays-queers, gay-trans, gays-bi, se retrouvent invisibilisées par cette " différence " même. La " différence " ne fait plus la différence ! elle est à la fois rejointe (assimilée) par les " autres-différences " et va se fondre unanimement dans le " Tous-Genres " , défendus au nom même de la subversion des genres. (Performativité ma soeur...) Cela ne fait pas bouger d’un iota l’édifice hétéropolitique, ni ne remet en cause le corps féminin F(emale) obligatoire dans l’hétérosocialité et sa " présomption d’hétérosexualité " , selon la formule de Teresa de Lauretis (17) . Légalistes, Gentilles, Braves et Tranquilles, les lesbiennes " gay-isées " du courant mixte LGBT ont donc été rattrapées par le différentialisme qui régit la société toute entière.
Tout cela nous menace grandement.
Où avons-nous égaré notre pouvoir terrifiant de la lavender menace imaginée par Nicole Brossard, formalisée par Monique Wittig ?
Devrions-nous encore toucher le fond du désespoir, donc atteindre le summum de la lucidité pour enfin RE-agir " méchamment " ?
Contre le Nouvel Universel, casser le fil (du Lamento) d’Ariane
L’idée d’une nouvelle normalité, on l’a vu, est non seulement une voie sans issue, dangereuse comme une impasse la nuit, mais elle est peut-être aussi l’expression d’une nouvelle mélancolie, d’un refus du malheur travesti en désir de jouir. Comme dans toutes les époques de profonde dépression, de crise-de-société, il y a toujours des petits futés qui viennent réclamer avant tout, non pas un salaire égal à compétence égale, mais de " jouir sans entrave " - c’est bien ce que proclamaient non pas les filles, mais les petits mâles de 68, ayant vite saisi les avantages immédiats qu’ils allaient tirer d’une imminente " révolution sexuelle " .
Eh bien tope là, jouissons sans entrave et que la sexualité - to have sex - nous tienne lieu de gaîté, qu’elle anticipe le discours et l’évacue. que le gode soit notre bâton de pèlerin et grossissons le flot des nouvelles converties en Tous-Genres. En magasin, nous avons aussi la tentation du neutre ou de l’androgyne. Allons donc : dépasser l’espace d’indétermination sexuelle et de genre réclamée par les queers, n’offre qu’une marge étroite, car cet espace est extrêmement exigu. Mais déjà dit et redit mille fois par les radicales. Faut-il encore et toujours se répéter ?
" Le procédé qui consisterait à neutraliser tous les termes en employant systématiquement le masculin n’aurait pour résultat, en l’état actuel de la langue, que l’occultation, dans le texte, des femmes et ne ferait que perpétuer la tradition. Se trouveraient évincés du discours, non l’oppression, mais l’opprimée, non le féminin, mais les femmes.(18) "
Et j’ajouterai : évincé, non les genres, mais les lesbiennes. Puisque " le genre est une farce ontologique " (Monique Wittig, La pensée straight) je repose la question :
Qui est L ? De quelle " visibilité " identitaire ou de quel sujet est-elle la lettre d’impasse ?
Est-elle vouée à rester cette " anomalie qui réclame le nom caché " , de Djuna Barnes ? Et nous, ici, oeuvrons-nous toujours dans un projet révolutionnaire incarné ? Et quelle pensée non volatile incarne en 2005 un corps lesbien, plus de trente après la publication du Corps lesbien de Wittig ? (Le concept-image de volatile est emprunté à Causse dans l’interloquée : " Une pensée qui n’est pas soutenue par un corps est une pensée volatile (19) " )
Quel est alors ce "sujet lesbienne " de nos livres implacables ? Quel est même ce " nom " de lesbienne ? Katy Barasc a retravaillé ces questions, qui sont d’ordre philosophique, comme on travaille une pâte reposée sous la haute main de la généalogie (20) . Tout est à reprendre, même les interrogations. d’ailleurs " Il ne s’agit pas de trouver de nouvelles réponses à de vieilles questions (...) mais d’ouvrir les brèches pour un futur vivable (21) ." Le passé n’est pas vivable, on ne le sait que trop. Quant au demain, devrons-nous, comme nous avons porté les corps sanglants des femmes avortées dans l’illicite, porter longtemps le fardeau mental des homosexuelles ?
Oh redonnez-moi la Babel de nos pensées NON volatiles !
" Une lesbienne est radicale ou n’est pas lesbienne, disait ( avec beaucoup d’autres choses) Nicole Brossard. Devrions-nous alors, non pas nous séparer mais nous réparer, et pour cela demander réparation -oh symboliquement- à celles qui nous freinent, les satisfaites, qui nous pèsent et nous retiennent de tout leur ancrage dans la fratriarchie ? Celles, les " excisées mentales ", à qui peu ne chaut, entre autres, des excisées réelles ? Comment redéployer notre agency, notre puissance d’agir ?
Peut-être, nous, Anciennes, oubliant notre fatigue, nous re-exercer à la jouissance ? Triompher de la mise sous silence ou de l’in-signifiance ? retrouver le goût le défi le panache le rien-à-perdre ? Ranimer cette lavender menace que nous représentons et qui nous a tant et tant fait rire ? Notre langue est difficile. Mais " une langue difficile peut changer un monde brutal " - et comment ne pas être d’accord, dans ce cas, avec Judith Butler ! laquelle précise, parlant d’or, qu’une langue remettant en question le sens commun " peut aider à déterminer les voies d’un monde socialement plus juste (22) " . Semble lui faire écho Michèle Causse (mais cela 20 ans plus tôt - elle le disait en 1988 ! ) : "Récupérer le sujet de l’énonciation exige aussi la maîtrise de l’énoncé (23) " .
Alors : Voulons-nous la maîtrise de l’énoncé ? Voulons-nous re-agir sur le SUJET de l’énonciation, au lieu de le laisser être "récupéré " par d’autres, plus pressé-es (cf. " jouir sans entraves " ! ) ou moins scrupuleuses ? Lorsque sous ma bouche la raison du monde ruisselle... (24)
Alors : je... Ou j/e ? Quel en-je ? En tout cas : cette elle en chacune qui disais-je n’a " rien à perdre " , qui peut dire " d’après-moi " ou " en-ce-qui-me-concerne " , cette je-e-là dit que notre désespoir doit sans cesse être réinvesti dans son dépassement.
La dialectique dialogale entre désespoir et colère, entre fureur et jubilation n’est certes pas la voie la plus calme (il m’arrive d’être très-énervée) et le " moi " ne sait parfois plus où donner de la tête, sic.
Mais lorsque sous ma bouche la raison du monde ruisselle ...
C’est aussi avec la poésie que je veux conclure. Revenir au poème : comme pour y protéger la paix au coeur de ma colère. Le faire exprès signifie partager avec vous l’humour nécessaire au désespoir. C’est qu’il ne s’agit pas d’être " à moitié " pessimistes, ni " à moitié " lucides, ni donc " à moitié " furieuses, il faut l’être " à la perfection" .
Comme c’est étrange le
le bruit des explosions dans les cafés
le nombre des martyrs
des illetrés
des buveurs de bière et de thé
le nombre des morts mon amour c’est étrange
deux femmes qui s’aiment dans l’angle
du plaisir fou c’est étrange le plaisir
le nombre des saisons qui diminue
le futur qui rétrécit dans le silence
comme si nous rêvions avec une ardeur
sans nom
pour cogner dans l’histoire
en pleine crise d’espoir
c’est si étrange
le trafic des êtres et des bêtes
les visages, les cornes, les défenses
les sexes
comme c’est étrange
que pour éviter le pire
l’âme laisse les épines se multiplier
dans les ruelles, les bars
les musées et les jardins
c’est étrange comment
tu dis vouloir recommencer à plier par en dedans
la planète pour qu’il y ait
du vent dans les traductions,
qui augmente la passion
comme c’est étrange quand
tu me dis sors de ta solitude
et que je n’entends rien
les yeux branchés sur la nuit
donne-moi une allumette
il fait noir dans notre humanité
C’est étrange, Nicole Brossard, (inédit)
Mon amour, je te la donne cette allumette.
Pour illuminer notre langue.
Notre langue est difficile.
Pour changer un monde brutal.
Notre désespoir sera sans fin réinvesti dans son dépassement.
Jacqueline Julien Rome, mai 2005
[1]
[1] Notes :
1-Sur l’histoire de la visibilité lesbienne en france, lire de Brigitte Boucheron "La visibilité lesbienne en France, it’s a long way " , Lesbia Magazine, N° de juillet-août 2005. Panoramique extra-documenté en version remaniée et élargie de "France, années 90 : la décennie lesbienne " , conférence donnée en 1999 au Séminaire Orientation et identités sexuelles, questions de genre - Équipe Simone, conceptualisation et communication de la recherche/femmes, université Toulouse-Le Mirail.
2-Déjà fait on dirait (ouf ! les lesbiennes polonaises n’ont même eu besoin de l’étape laborieuse du féminisme, elles/ils -puisqu’il faut les associer aux GBT -, sont passé-es directement au queer) : les 18-20 septembre 2005 à Bielsko-Biala, se tiendra le colloque : Queer community/ies, queer exclusion/s
3- In Questions féministes, mai 1980, n°8 ; - The Straight mind and others essays, Beacon Press, 1992, rééd. dans Monique Wittig, La pensée straight, Balland, 2001.
4-Voir Danielle Charest, " Intégrationisme : les contrats apparentés au mariage. Une fuite en arrière " in lesbianisme et féminisme, éds. N. Chetcuti et C. Michard, L’Harmattan, 2003. Et communication au colloque de Rome, " Le sujet lesbienne " , mai 2005.
5- Voir aussi Brigitte Boucheron (article cité note 1), qui commente ainsi la triste acculturation lesbienne : " Trop de lesbiennes sont acculturées, phagocytées par la culture hétérosexuelle et gay, trop peu souhaitent l’existence d’une culture lesbienne, trop peu sont porteuses d’une ambition lesbienne, trop peu souhaitent autre chose que l’aménagement d’un " territoire intérieur " , confortablement interné en l’hétérosexualité. "
6-Rosanna Fiocchetto, Phénoménologie et pratique de la fureur. Amazones d’hier et d’aujourd’hui (voir espace lesbien n°4, mais sa communication romaine au colloque de mai 2005 a été enrichie par un commentaire raisonné de la situation italienne en 2005)
7- Brigitte Boucheron, article cité.
8-Gay & Lesbian Pride de Bari, 6 juin 2003 (les desiderandae m’y avaient invitée pour "raconter Bagdam"). En Italie les fiertés nationales sont chaque année organisées par une (grande) ville différente. En 2000 ce fut à Rome (fierté nationale et mondiale) et malgré les intimidations et menaces pour la faire interdire (ou plutôt grâce à cela), cette Fierté s’est transformée en gigantesque manif ( 500 000 personnes !) de tous les laïques et gauche hétéro confondus et cette fois solidaires pour faire la nique au jubilé fondamentaliste catholique romain. Cette année 2005, ce sera à Milan, et il semble que cette Fierté soit organisée par le mainstream (droit au Pacs, enfants, etc.). D’où la colère de nos amies lesbiennes séparatistes, organisatrices du colloque de Rome.
9- Lire à ce sujet, et concernant l’Italie, Simonetta Spinelli, "L’espace du désir" : la réception de l’oeuvre de Wittig en Italie" , in Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes, eds M.-H.Bourcier et S. Robichon.,éd. gaies et lesbiennes, Paris, 2002.)
10-Concernant l’accès à nos oeuvres, difficultés de tous ordre dont les causes principales sont la mauvaise volonté éditoriale (même Le puits de solitude de Radclife Hall n’est pas réedité, alors que ce classique devrait être en livre de poche !) et le manque de moyens que nous investissons pour nous éditer et nous diffuser. En Italie, Wittig est introuvable et pratiquement impubliée. Voir Simonetta Spinelli, article cité.
11-Audre Lorde, Sister Outsider, The Crossing Press Feminist Series, Freedom California, 1984 ; - Sister Outsider, Essais et propos d’Audre Lorde sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme,.éd. Mamamélis (Genève, CH) et Trois (Laval, Canada), 2001.
12-Danielle Charest, article cité et communication au colloque de Rome, " le sujet lesbienne " , mai 2005.
13- Modèle du genre et dernier en date (mai 2005, sur TV5) : Mes questions sur... des femmes qui aiment les femmes, de Serge Moati. Fascination morbide de l’hétéromasculinisme, transpiration de curiosité agressive, le tout criblé d’arrogance et confondant d’ignorance. Mais, deux exceptionnelles exceptions à la règle : en étroite collaboration avec Bagdam Cafée, La sexualité lesbienne, de Catherine Muller-Feuga, France3-Sud, 1996, avec Marie-Jo Bonnet, Michèle Causse, Jacqueline Julien. L’autre divine surprise, ultra-récente, est le film réalisé par Michèle Causse, de Michel Garcia-Luna, Un écrivain en terres occupées, 50’. Bijou de didactisme sur le lesbianisme radical et le chantier entrepris par Michèle Causse sur le langage. Un DVD à commander : Luna.prod@wanadoo.fr
14-Tolérance repressive " (...) par laquelle les dominants, loin d’abandonner leurs tentatives d’imposer leurs normes, font mine d’accepter les différences pour mieux les contrôler " . Brigitte Boucheron, article cité.
15- Edda Billi, lesbienne féministe italienne " historique " , responsable administrative de la Casa internazionale delle Donne de Rome.
16- Voir à ce sujet la communication de Luki Massa qui rappelle sa stupéfaction consternée lors de la Fierté nationale italienne à Naples en 1996, où plusieurs associations lesbiennes proclamèrent (fièrement !) leur "normalité " (slogans chantés et banderoles).
17-Teresa de Lauretis : ce concept de la " presumption of heterosexuality " chez les femmes, figure entre autres dans son article " Quand les lesbiennes n’étaient pas des femmes " , in Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes, eds. M.-H Bourcier et S. Robichon, éd. gaies et lesbiennes, Paris, 2002. En Français, c’est hélas le seul article accessible de cette grande théoricienne italienne enseignant aux Etats-unis, dont l’oeuvre est traduite dans de nombreuses langues. Voir note 10.
18-Catherine Ecarnot, L’écriture de Monique Wittig. A la couleur de Sapho, L’Harmattan, 2002. Voir aussi sur ces sujets la brillante anthologie qui vient de paraître en anglais (fevrier 2005), éditée par Namascar Shaktini : On Monique Wittig Theorical, Political, and literary essaysed. Namascar Shaktini University of Ilinois Press, Urbana & Chicago, 2005. www.press.uillinois.edu Catherine Ecarnot et Namascar Shaktini ont toutes deux été intervenantes au 3e colloque de Bagdam (2002). Leurs superbes communications sur Monique Wittig sont à lire dans Espace lesbien n°3, " Le sexe sur le bout de la langue " , Bagdam Espace édition, sept. 2002.
19-Michèle Causse, L’interloquée, Les oubliées de l’oubli, Dé/générée, éd Trois, laval, Québec, Canada, 1991.
20-Katy Barasc, " Généalogie du mot lesbienne. Du subir au jouir " in Espace lesbien n°4, Fureur et Jubilation, Bagdam Espace édition, oct. 2004. Et communication au colloque de Rome, Le sujet lesbienne, mai 2005.
21-Françoise Armengaud, Avertissement à L’interloquée, op. cit.
22- Judith Butler, " Changer de sujet : la resignification radicale " in Humain, inhumain. Le travail critique des normes. Entretiens, éd. Amsterdam, Paris, 2005.
23-L’interloquée, op.cit.
24- Nicole Brossard, Picture Theory, Ed. Nouvelle Optique, 1982, rééd. L’Hexagone, Montréal, Québec, Canada, 1989.
Andrea Dworkin sur la danse-contact (ou Lap-dance)
Andrea Dworkin sur la danse-contact (ou Lap-dance)
source : http://netfemmes.cdeacf.ca/
Voici un texte d’Andrea Dworkin, féministe américaine, publié le 2 août 2002 dans le journal The Herald, de Glasgow (Écosse). Dans cette ville, des féministes ont réussi - après un long travail - à faire reconnaître comme dégradante pour les femmes la pratique prostitutionnelle de la "danse-contact" (lap-dance).
Andrea Dworkin est l’auteur de plusieurs livres importants : Scapegoat : The Jews, Israel, and Women’s Liberation ; Intercourse, Pornography : Men Possessing Women. Son dernier livre est : Heartbreak : The Political Memoir of a Feminist Militant.
traduction d’Annick Boisset
Il faut remercier Glasgow. Grâce à des organisations féministes efficaces, et travaillant ensemble depuis 30 ans à l’égalité et à la dignité des femmes, un nouveau discours est parvenu jusqu’à certains politiques. Sensibles à l’affront que la danse-contact représente pour l’intégrité des femmes, ils sont décidés à l’interdire. L’objectivisation des femmes est reconnue pour ce qu’elle est : la déshumanisation d’un groupe inférieur en vue d’une domination sexuelle et sociale. La marchandisation de la sexualité féminine est reconnue pour ce qu’elle est : l’utilisation insultante du corps des femmes considérées comme des produits de consommation de masse. La dansecontact est vue pour ce qu’elle est : de la pornographie vivante. La lutte pour cette prise de conscience a été longue et difficile. Elle est maintenant relayée par le conseil municipal et une commission de censure. L’idée que l’exploitation sexuelle est incompatible avec l’égalité est reconnue et partagée par un groupe de personnalités en vue. Ces personnalités ont fait preuve de courage en refusant de céder aux pressions de ceux qui organisent la danse-contact, et des "viandards" qui la consomment.
Le premier problème est celui du statut des femmes, qui sont inévitablement rabaissées, et traitées comme des sous-êtres, ou des objets à plus ou moins mal utiliser. Ce n’est que lorsqu’on défend l’objectivisation sexuelle dans la prostitution, et dans les phénomènes parallèles (danse-contact, strip-tease, pornographie) que les femmes peuvent devenir des "adultes consentantes". Dés lors, si elles abandonnent leur corps pour de l’argent, c’est la preuve de leur assentiment.
En Californie, un certain Lawrence Singleton a violé une adolescente et lui a coupé les bras ; pour finir, il a jeté un billet de 10 dollars sur son corps agonisant. Elle était d’accord, a-t-il dit, et il espérait clairement que cette largesse prouverait son consentement. S’il ne lui avait pas coupé les bras, le billet de 10 dollars aurait pu lui valoir un acquittement.
Quand le Marquis de Sade agressait et empoisonnait des prostituées, l’échange d’argent était (et est toujours) considéré comme une preuve de consentement. Si le marquis était poursuivi pour violence caractérisée par l’une de ses victimes non prostituée, et qu’elle acceptait un dédommagement financier, elle prouvait par là le vice de sa nature : elle n’avait que ce qu’elle méritait. Elle faisait plus que consentir : Il abusait d’elle parce qu’elle le voulait bien ...afin de recevoir de l’argent .
De nos jours, la même arithmétique a cours quotidiennement dans les tribunaux américains. L’argent payé pour un rapport sexuel lave l’homme de toute responsabilité : on considère que la femme a consenti à tout ce qui lui est arrivé, ou qu’elle l’a cherché.
Le conseil municipal de Glasgow, ainsi que le comité de censure ont refusé d’accepter cet axiome patiarcal. A la place, ils se sont préoccupés du sort de toutes les femmes, y compris de celles qui pratiquent la danse-contact. L’exploitation sexuelle commerciale a été considérée comme la porte ouverte à toutes les violences contre les femmes.
Les hommes n’ont tout de même pas été jusqu’à justifier l’exploitation des plus faibles par l’argent.
Des gens, que je considère comme des exploiteurs, proclament que des femmes de la classe moyenne se précipitent aux hyper-marchés du sexe ; pourtant, la danse-contact est d’abord pour les pauvres, les malmenées, les sans-espoir. Ce prétendu travail est plus harassant et plus fastidieux que n’importe quel travail à la chaîne. De plus, il y a la question de la vulnérabilité : celles qui sont dénudées sont vulnérables, ceux qui sont habillés et qui agitent des billets de banque ne le sont pas. Sans compter que les hommes sont si grands et si forts !
L’argument toujours mis en avant en faveur de la danse-contact est d’ordre économique. Même si les femmes en général ne veulent pas être pauvres, elles sont pauvres malgré tout. Les danseuses-contact sont considérées comme des travailleuses indépendantes. Elles paient 80 dollars la nuit, plus 15% sur leurs pourboires, pour le privilège d’être un produit sexuel. On dit qu’elles gagnent la grasse somme de 25.000 dollars par an.
Toute femme, dit le mouvement féministe, est à un homme de distance du bien-être physique et moral. Pour les danseuses-contact, il faut bien plus qu’un homme. Les femmes ayant les mêmes métiers que les hommes sont toujours moins bien payées que leurs homologues masculins.
Mais personne ne pourrait envisager une épidémie de danse-contact masculine.
Certaines formes de dégradation sont exclusivement féminines.
Comme pour la plupart des soi-disant travailleuses du sexe, les danseuses-contact sont plus près du servage que de la "cochonocratie" capitaliste.
Il est difficile d’imaginer le temps où les hommes ne trouveront plus de moyens pour exploiter le corps des femmes, en vue de leur divertissement sexuel.
La danse-contact est la folie du jour, à un cheveu de la prostitution, ou combinée à elle. Il vaudrait sans doute mieux réhabiliter les combats publics d’ours et de chiens, plutôt que de faire de chaque entrecuisse masculine un royaume au dessus duquel des serves glamour donnent un spectacle de danse pour lui apporter le plaisir de la nudité pornographique en action. Pour lui, rien que pour lui. ...le roi du monde !
La prolétaire sexuelle doit le convaincre qu’elle est sur son entrecuisse, à lui, seul et unique au monde, parce qu’elle a envie d’y être. Voyez-vous, son entrecuisse n’est pas celui de n’importe qui, puisqu’à chaque fois, elle doit passer par l’épreuve de lui donner deux fois sa taille normale. Virginia Woolf n’imaginait pas qu’un homme puisse avoir un miroir de ce genre, des femmes vivantes, nues et dansantes ...grâce auxquelles il s’élargit et se met en valeur.
C’est une mécanique gourmande, ce consommateur d’autres êtres humains vivants. Il pense que les femmes n’ existent que pour lui ; le nouveau jeu, en ville, est qu’elles doivent se rapprocher le plus près possible de son pénis en érection, sans le toucher ; il leur donne alors l’argent. Dans les règles de ce jeu, l’homme évolue entre impuissance et masturbation. Bien sûr, la logique implicite est que la femme touche quand même, s’il le lui demande ; et alors, juste à ce moment, elle reçoit une somme d’argent supplémentaire : elle a franchi la frontière. De danseuse, elle devient prostituée, une femme authentiquement en marge, qui fera, et à qui l’on peut faire, n’importe quoi.
La danse-contact est l’avant-dernier échelon de l’echelle, la prostitution en est le dernier.
La chute est inévitable, car la danse-contact est le prologue, et non l’événement principal. Les hommes sont excités par la nouveauté, par le surgissement de cette nudité pornographique et vivante tout près d’eux : des inconnues femelles, et purement sexuelles, n’attendant rien d’autre que quelques billets. Les hommes sont excités par leur propre comportement, la domination "des filles" par l’argent qu’ils ont, eux, et que "les filles" n’ont pas. Chaque homme, pris individuellement, est le roi du monde quand il fait briller le fric !
Pour être défenseur ou amateur de danse-contact, un homme doit croire qu’il est lui-même une fascinante image sexuelle. Ainsi, il lui est possible de dire qu’il répond au désir de la femme d’être nue et d’onduler pour lui.
L’arrogance de la présomption est inouïe. Il devrait être évident que la succession des hommes, l’un après l’autre, provoque un ennui profond ; mais apparemment, en même temps qu’il célèbre son propre charisme, l’homme pense que les femmes n’ont ni cerveau, ni coeur, ni vie digne d’être vécue. Il croit qu’il se suffit à lui-même, qu’il a suffisamment de rationalité, et qu’il peut de ce fait la condamner à une existence dégradée.
Pourtant, s’il accepte de voir une femme comme un produit sexuel , cela signifie que l’homme en question n’a ni cerveau, ni coeur, ni vie digne d’être vécue.
Pensez-y. L’idiot moyen (en incluant dans cette catégorie les hommes haut placés qui utilisent des danseuses-contact) a un droit, que lui et ses semblables revendiquent, celui de se servir de la vie d’une femme, de la faire le toucher ou non à sa guise, de l’avoir devant lui, nue et ondulante, en s’appropriant sa sexualité pour de l’argent... Pas seulement sa sexualité, mais aussi son envie de vivre, son énergie vitale, des années de sa vie. C’est comme si finalement on avait laissé sortir l’ours de sa cage, parce qu’on aurait appris à un autre groupe d’ours à lécher, et non à mordre.
Les femmes en question sont des rebuts humains, et la plupart finissent vraiment comme prostituées. Les mêmes hommes leur rendent visite, et ils jouent maintenant un rôle plus dur, plus violent, plus dépravé. Dans la danse-contact, comme dans la prostitution, l’homme a l’illusion d’avoir acheté le corps féminin. Elle est à lui pour trois minutes, ou cinq, ou 10. Il a l’illusion d’avoir le droit d’acheter ce corps.
Il ne se sent pas responsable de ce qui arrive par la suite à ce corps qu’il a fini de besogner : "elle" est une chose, et son corps lui tient lieu d’humanité.
On doit se poser la question : les hommes sont-ils stupides à ce point ?
On prend alors conscience du principe sinistre qui préside à la tranformation de tous ces garçons ordinaires en hommes nuisibles, mais satisfaits. Faire du corps humain une marchandise est le principe de base de toutes les formes de cruauté systématique : le trafic des femmes, la vente d’esclaves au Soudan, l’utilisation de la violence contre un autre groupe, identifié par sa race, son genre, son identité nationale ou sa classe sociale. Les hommes courageux et forts qui sont adeptes de la danse-contact, pourraient le cas échéant se livrer à la danse du couteau à découper...
Andrea Dworkin
jeudi 15 novembre 2007
la sexualité exige-t-elle la domination pour s’incrire comme sensation ?... Andrea Dworkin répond
Andrea Dworkin ne croit pas que tout rapport sexuel hétéro est un viol
Traduction de l’article de C. Johnson par M.Dufresne
jeudi 10 août 2006
par Charles Johnson
source : chiennes de garde
Rad Geek (Charles Johnson) est un webmestre proféministe qui, tous les lundis, démantèle dans sa chronique Internet « Mythe historique du lundi » une légende urbaine, un « mythe » aussi répandu que factice. En 2005, il s’est penché sur une notion uniformément attribuée à Andrea Dworkin.
Aujourd’hui, ma chronique « Mythe historique du lundi » fait un peu le pont entre le passé et l’actualité.
Le mythe en question est la scie éculée mais continuellement rabâchée selon laquelle Andrea Dworkin prétendrait que tout rapport sexuel hétéro est un viol. Eh ! bien non, elle ne prétend pas cela ; elle ne l’a jamais écrit ou dit, et l’a nié explicitement quand on lui a posé la question directement. Ce mythe est historique, en un sens, puisqu’il concerne l’issue de certains écrits clés du féminisme de la deuxième vague, durant les décennies 1970 et 1980. Il est d’actualité dans la mesure où le récent décès d’Andrea Dworkin (9 avril 2005) semble avoir relancé pour un tour cette affirmation idiote, qui continue à faire surface sans égard au nombre de fois où elle est démentie. Mais qu’on le perçoive comme du passé ou du présent, ce mythe demeure pure foutaise.
Si tant est qu’ils prennent la peine de citer quoi que ce soit de son oeuvre - ce qu’ils ne font habituellement pas - les diffamateurs de Dworkin citent habituellement hors de contexte une phrase de son livre Intercourse, habituellement, par exemple, quelque chose comme cet extrait :
« Un être humain a un corps qui est inviolé, et quand il est violé, il est agressé. Une femme a un corps qui est pénétré dans le coït ; perméable, sa solidité corporelle est un leurre. Le discours de la vérité masculine - la littérature, la science, la philosophie, la pornographie - appelle cette pénétration une violation. Il le fait avec une certaine cohérence et une certaine confiance. La violation est un synonyme pour le coït. En même temps, la pénétration est considérée comme une utilisation, pas un abus ; une utilisation normale ; il est approprié d’entrer en elle, de pousser à travers (« violer ») les limites de son corps. Elle est humaine, bien sûr, mais selon une norme qui n’inclut pas la vie privée physique. Elle est, en fait, humaine selon une norme qui forclos la vie privée physique, puisque tenir tout homme à l’extérieur pour de bon et pour la vie est déviant à l’extrême, une psychopathologie, une répudiation de la façon dont elle est censée manifester son humanité. »
- Andrea Dworkin, Intercourse, chapitre 7
Ou celui-ci :
« Mais la hiérarchie viriarcale des genres semble immunisée contre toute réforme, qu’elle soit justifiée par la raison ou par une vision ou par des changements de styles sexuels, soit personnels, soit sociaux. Cela tient peut-être à ce que le coït est lui-même immunisé contre toute réforme. La femme y est l’inférieure, stigmatisée. Le coït demeure un moyen ou le moyen d’inférioriser physiologiquement une femme : en lui communiquant cellule par cellule son statut d’infériorité, en le lui inculquant, en l’imprimant en elle par scarification, poussant et poussant sans relâche jusqu’à ce qu’elle cède - ce que le lexique mâle qualifie d’« abandon ». Dans l’expérience du coït, elle perd la capacité d’intégrité parce que son corps - fondement de la vie privée et de la liberté dans le monde matériel pour tous les êtres humains - est pénétré et occupé ; les limites de son corps physique sont - pour parler de façon neutre - violées. Ce qui lui est enlevé dans cet acte n’est pas récupérable, et elle passe sa vie - voulant, après tout, obtenir quelque chose - à faire semblant que le plaisir tient à être réduite à l’insignifiance par le biais du coït. »
- Andrea Dworkin, Intercourse, chapitre 7
Mais interpréter ces passages pour prétendre que Dworkin croit que tout rapport sexuel hétéro (ou tout coït) est un viol équivaut à un malentendu - soit parce que le lecteur ou la lectrice ne se voit servir que des passages comme ceux-là, hors contexte, dans un catalogue du genre ‘musée des horreurs’, soit parce qu’elle ou il n’accorde pas à Dworkin la générosité d’interprétation qu’elle ou il aurait n’importe qui d’autre. Ces deux conditions semblent hélas très communes ; de ce fait, les énoncés faits par Dworkin au sujet de la signification du coït sont couramment interprétés à tort comme des énoncés faits de sa propre voix (in propria voce) quand il s’agit en fait d’énoncés sur la signification attribuée au coït par la culture viriarcale (male-supremacist) et imposée par les conditions matérielles (vulnérabilité économique, violence) que vivent les femmes sous le patriarcat. Il s’agit de significations que Dworkin entend critiquer, entre autres choses. (Toute personne qui a dû rédiger une exposition détaillée d’une perspective systématique dont elle disconvient pourrait probablement être interprétée à tort de la même façon.)
L’argumentation que déploie Dworkin dans Intercourse ne dit pas que les caractéristiques anatomiques du coït en font l’équivalent d’une coercition. Dworkin n’a aucune tolérance pour l’essentialisme biologique - ce que devrait savoir toute personne ayant lu des essais comme son « Biological Superiority : The World’s Most Dangerous and Deadly Idea ». Intercourse n’est pas un manuel d’anatomie ; c’est un examen du coït comme pratique sociale et comme expérience vécue pour les femmes, dans les conditions culturelles et matérielles d’une société viriarcale. Lorsqu’elle décrit le coït comme, par exemple, une occupation, elle ne veut pas dire que l’acte biologique lui-même implique une occupation ; elle parle du coït comme il est constamment dépeint dans une culture viriarcale et comme il est constamment agi dans une société où le viol et une sexualité phallocentrique sont défendus à l’extrême, excusés culturellement et même valorisés. Cela ne signifie pas que l’égalité exige la fin du plaisir sexuel ou, spécifiquement, du coït hétérosexuel ; cela signifie qu’elle exige un changement radical de la façon dont il est pensé et approché (Dworkin soutient que cela impliquera, entre autres, une sexualité qui ne soit pas centrée sur le coït de façon monomaniaque ; mais ça, c’est une autre revendication).
Dans des passages comme le second, Dworkin répond aussi aux libéraux sexuels (sexual liberals) et à certaines féministes (dans ce cas, Victoria Woodhull) qui posent plus ou moins en principe la légitimité de la sexualité centrée sur le coït et du coït tel qu’il est couramment pratiqué - et qui tentent de résumer toute perspective éthique sur la question à une discussion strictement limitée au consentement formel ou (dans le cas de Woodhull) à quelque notion plus robuste de l’autonomie sexuelle des femmes, et cela sans contester la centralité culturelle du coït ou la façon dont le coït est systématiquement façonné et mandaté par les conditions culturelles et matérielles environnantes que les hommes imposent aux femmes dans une société patriarcale. C’est une question de contexte ; et en parlant du coït tout autant qu’en lisant le livre, le contexte ne devrait pas être mis de côté comme tactique pour imposer ses vues, quelles qu’elles soient.
Si je devais tenter de résumer brièvement ce que dit Dworkin, je proposerais le digest suivant, beaucoup trop sommaire, de ses principales thèses. Elle dit :
- 1 que la culture patriarcale fait du coït hétérosexuel l’activité paradigmatique de toute sexualité ; les autres formes de sexualité sont habituellement traitées comme « pas de la véritable sexualité » ou comme de simples préliminaires au coït, constamment discutées en des termes qui les limitent à une comparaison au coït ;
- 2 que le coït hétérosexuel est typiquement décrit de façons systématiquement phallocentriques qui dépeignent cette activité comme initiée par et pour l’homme (comme la « pénétration » de la femme par l’homme, plutôt que comme l’« engloutissement » de l’homme par la femme, ou le fait pour la femme et l’homme de « se joindre » - cette dernière idée est représentée par le mot « copulation », mais celui-ci est rarement utilisé dans le langage courant au sujet des hommes et des femmes) ;
- 3 que les attitudes culturelles reflètent et renforcent des réalités matérielles comme la prévalence de la violence exercée contre les femmes et la vulnérabilité de beaucoup de femmes à la pauvreté extrême, réalités qui contraignent substantiellement les choix des femmes en ce qui concerne la sexualité et particulièrement le coït hétérosexuel ;
- 4 que les éléments (1) à (3) constituent un obstacle sérieux au contrôle des femmes sur leurs vies et leurs identités, obstacle à la fois très intime et très difficile à surmonter ;
- 5que le coït tel qu’il est actuellement pratiqué a lieu dans le contexte social des éléments (1) à (3) et donc que le coït, à titre d’institution sociale réelle et d’expérience réelle dans les vies individuelles des femmes, est façonné et contraint par des forces politico-culturelles et non par le seul fait de choix individuels ;
- 6 donc, que le fait de réduire toute perspective éthique sur la sexualité au seul consentement formel individuel plutôt que de considérer les conditions culturelles et matérielles qui encadrent cette sexualité et ce consentement formel, empêche les libéraux et certaines féministes qui écrivent sur la sexualité de percevoir la vérité de (4) ;
que -7 ces personnes en viennent à collaborer, soit par négligence, soit par adhésion, avec le maintien de (1) à (3), au détriment de la libération des femmes ;
et - 8 que la politique féministe exige de contester ces écrits et (1) à (3), c’est-à-dire de contester le coït tel qu’il est habituellement pratiqué dans notre société. Cependant, bien que j’espère que ceci clarifie un peu les choses, vous devriez vraiment lire vous-même le livre pour comprendre ce qui se passe.
Ce mythe en est un qu’Andrea a combattu durant des années. Voilà ce qu’elle avait à en dire dans une entrevue accordée en 1995 à l’écrivain Michael Moorcock :
« Michael Moorcock : Après Right-Wing Women et Ice and Fire, vous avez écrit Intercourse. Un autre livre qui m’a aidé à clarifier des aspects confus de mes propres relations sexuelles. Vous soutenez que les attitudes en matière de coït conventionnel consacrent et perpétuent l’inégalité sexuelle. Plusieurs critiques vous ont accusée d’affirmer que tout coït était un viol. Je n’ai trouvé d’indice de cela nulle part dans le livre. Est-ce bien ce que vous disiez ?
Andrea Dworkin : Non, je ne disais pas cela et ne l’ai dit, ni à cette époque, ni jamais. Il y a une longue partie de Right-Wing Women dédiée au coït dans le mariage. Mon argument était que, tant que la loi autorise une exemption statutaire du mari de toute accusation de viol, aucune femme mariée n’est légalement protégée du viol. J’ai aussi soutenu, à partir d’une lecture de nos lois, que le mariage mandatait le coït - c’était obligatoire, un élément du contrat de mariage. Dans ces circonstances, ai-je dit, il était impossible d’envisager le coït dans le mariage comme l’acte libre d’une femme libre. J’ai dit que lorsque nous examinons la libération sexuelle et la loi, nous devons regarder non seulement quels actes sexuels sont interdits mais également quels sont ceux qui sont imposés.
Toute la question du coït comme expression ultime de la domination masculine pour notre culture en est venue à m’intéresser de plus en plus. Dans Intercourse, j’ai décidé d’approcher le sujet comme une pratique sociale, une réalité matérielle. Cela tient peut-être à mon histoire personnelle mais je crois que l’explication sociale de la calomnie selon laquelle j’associerais toute sexualité à un viol est différente et probablement simple. La plupart des hommes et bon nombre de femmes ressentent du plaisir sexuel dans l’inégalité. Comme le paradigme de la sexualité en a été un de conquête, de possession et de violation, je crois que beaucoup d’hommes sont convaincus d’avoir besoin d’un avantage injuste, qui à l’extrême serait appelé le viol. Je ne crois pas qu’ils en ont besoin. Je crois que le coït et le plaisir peuvent et vont tous deux survivre à l’égalité.
Il est important de dire, aussi, que les pornographes, et particulièrement Playboy, ont publié la calomnie ‘toute sexualité est un viol’ de façon répétée depuis des années, et elle a été reprise par d’autres publications comme Time qui, invité à justifier cette affirmation, n’a pu citer une seule source de cette assertion dans mon oeuvre. »
Et voici ce qu’elle et Nikki Craft ajoutent sur la page Web intitulée « Andrea Dworkin Lie Detector » :
« Dans une nouvelle préface à l’édition du dixième anniversaire d’Intercourse (1997), Andrea explique ce pourquoi ce livre continue à être interprété erronément, à son avis :
[Si] l’expérience sexuelle de quelqu’un a toujours été, sans exception, basée sur la domination - non seulement des actes manifestes mais aussi des a priori métaphysiques et ontologiques - comment peut-il lire ce livre ? La fin de la domination masculine signifierait - à l’esprit d’un tel homme - la fin de la sexualité. Si l’on a érotisé un écart de pouvoir qui autorise la force comme élément naturel et inévitable du coït, comment peut-on comprendre que ce livre ne dit pas que tous les hommes sont des violeurs ou que tout coït est un viol ? L’égalité dans le champ de la sexualité est une idée antisexuelle si la sexualité exige la domination pour s’inscrire comme sensation. Bien que cela m’attriste de le reconnaître, les limites du vieil Adam - et le pouvoir matériel qu’il possède encore, notamment dans le monde de l’édition et des médias - ont imposé des limites à la parole publique (tant celle des hommes que des femmes) au sujet de ce livre. [pages ix-x]. »
J’espère que ce texte a contribué un peu à éclaircir la question. Ce traitement peut sembler un brin superficiel, tant la question a déjà été traitée, par le web-magazine feministe, entre autres, et bien sûr par Andrea Dworkin elle-même (via les créations Web de Nikki Craft). Néanmoins, ce mythe ne cessant de resurgir, je crois que cela vaut la peine de continuer à river le clou et - à tout le moins - de rédiger quelque chose pour Google sur la question et de rendre un peu plus repérables par Google d’autres articles qui traitent du même problème. Si j’arrive à démanteler ce mythe dans la tête d’au moins une personne, je serai vraiment heureux ; et si j’arrive à convaincre une ou deux personnes de prendre la peine de lire Intercourse avant de se mettre à réclamer à hauts cris son autodafé, alors je serai tout à fait aux anges.
Auteur : Charles Johnson, le 10 janvier 2005
Texte original : Rad Geek People’s Daily
Ce texte a été traduit et légèrement adapté de l’anglais par Martin Dufresne et il est diffusé avec la permission de Charles Johnson, qui en autorise toute utilisation sans frais aux termes du protocole copyleft, à savoir que toute personne ayant en main le texte (dans ce cas-ci, sa traduction) est autorisée à en faire libre usage à condition d’en créditer l’auteur et de laisser le texte sous copyleft
De la prostitution et des viandards selon Florence Montreynaud
Je m’ insurge contre la vision fataliste de la prostitution.
"le plus vieux métier du monde" disent-ils de manière emphatique, et cynique, c’est la racine du mal/du mâle dans son rapport à l’argent, à la violence et au sexe, c’est le viol de l’autre, sa mort, la jouissance du/dans le/ mépris !
Oui ! Éduquer les hommes !
Lutter contre la banalisation obséquieusement obscène, contre les "parce que cela a toujours existé, alors.."
Et bien NON !
Avec ce genre de posture on est prêt à tout accepter, et la prostitution c’est bien l’inacceptable en soi !
Lutter contre la prostitution c’est lutter contre cette morgue de l’argent-Roi
C’est lutter contre cette violence extrème faite aux femmes
Lutter contre la prostitution c’est rendre sa dignité à l’humanité !
sémaphore
« Je paie, donc j’ai le droit… »
NON aux « viandards » !
La prostitution, ça NOUS regarde !
(tract rédigé par Florence Montreynaud )
Le corps d’un être humain n’est ni un jouet, ni un outil, ni une marchandise, parce qu’il n’est pas un objet : il est le corps d’une personne.
Les demandes des « viandards », ces millions d’hommes qui paient pour un acte sexuel, justifient la prostitution et les trafics, régis ou récupérés par des réseaux criminels internationaux.
Ces « viandards » sont nos pères, nos maris, nos frères, nos voisins. Ils louent l’accès à un sexe, à un corps humain ; ils ne se préoccupent pas de ce que la personne prostituée vit ou ressent ; ils la paient pour l’utiliser comme de la viande.
Que faire pour que nos fils et nos petits-fils ne deviennent pas des « viandards » ?
Disons NON à cette exploitation !
Enseignons aux garçons et aux hommes le respect de l’autre !
Demandons aux pouvoirs publics et à nos élu-es**
- d’affirmer leur volonté de lutter contre la prostitution de la sexualité.
- de donner aux personnes prostituées la protection qui leur est due en tant que victimes d’une violence spécifique.
- de lutter plus efficacement contre le proxénétisme et les réseaux
- de financer des recherches scientifiques sur le sujet si mal connu des « viandards », de ces hommes qui paient pour « ça ».
- d’organiser un ample travail de prévention, en particulier à destination des jeunes, afin que le recours à des actes sexuels payés diminue et tende à disparaître.
Nous espérons en l’amélioration de l’humanité.
Nous voulons un monde sans prostitution.
Utopie ?
« L’utopie d’aujourd’hui est la réalité de demain. » (Victor Hugo)
NON AUX « VIANDARDS » ! OUI AU RESPECT !
Se prostituer : est-ce l’un des droits humains ?
par Florence Montreynaud
source : http://encorefeministes.free.fr/
(texte paru dans l’Humanité du 5 sept.-02 sous le titre « Mon corps est à moi ? »)
« Mon corps est à moi, j’en fais ce que je veux », disent certaines femmes prostituées en revendiquant la dignité de leur « métier », et l’appellation de « travailleuse du sexe » ou de « vendeuse de services sexuels ». Peut-on pousser aussi loin la logique de la revendication féministe des années soixante-dix — le droit de disposer de son corps ? Si « mon corps est à moi », c’est dans la limite d’une acceptation sociale qui, en Occident, va croissant. Je n’ai pas le droit de sortir nue dans la rue, ni de déféquer en public, mais je peux me mutiler, et je peux me suicider. En revanche, le corps d’autrui ne m’appartient pas. Il est interdit de mutiler quelqu’un, ou de l’aider à se suicider.
Refuser un rapport sexuel non désiré est un droit humain, et la connaissance de ce droit est l’un des progrès de la conscience humaine dus aux féministes. Renoncer à ce droit, en vendant l’accès à son sexe sans désir, en traitant son propre corps comme un moyen, est un acte qui ne concerne pas seulement une personne. C’est un marché qui engage deux personnes et, au-delà d’elles, une société qui le tolère, l’organise ou l’interdit. C’est un échange qui touche à une valeur universelle : la dignité humaine.
Il y a en France des millions de « viandards », de ces hommes qui louent un orifice d’un autre corps, de femme, d’homme, ou d’enfant, sans se soucier de ce qui a amené à se prostituer des personnes à l’itinéraire souvent marqué par des violences. Acheter l’accès au corps d’autrui serait-il l’un des droits de l’homme, ou plutôt du mâle français ? L’argent donne-t-il tous les droits ? Non, car le corps humain ne peut pas faire l’objet d’un marché. Non, car le corps humain n’est pas une marchandise. C’est un principe du droit français : le corps humain est inaliénable, c’est-à-dire que nul ne peut ni le vendre, ni l’acheter, ni le louer, en totalité ou en partie. Le Conseil d’État a déclaré illégale la location d’utérus (les « mères porteuses »). Sur quels fondements pourrait-on admettre, et à plus forte raison organiser, la location d’un vagin, d’un anus ou d’une bouche, le commerce de viande humaine ? Louer un orifice de son corps pour un usage sexuel n’est ni un service ni un métier comme les autres.
Certains défendent le droit de se prostituer, et le nomment prostitution « libre » ; ils se limitent à condamner le fait d’être prostitué-e, appelé prostitution « forcée ». Pourtant, une exploitation indigne, même consentie, même présentée par la victime comme le résultat d’une décision personnelle, reste une exploitation indigne.
Que des femmes prostituées cherchent à renforcer leur estime d’elles-mêmes par des déclarations d’auto-valorisation, cela peut se comprendre. Quand des personnes non prostituées leur font écho, il arrive qu’elles se laissent duper par des proclamations d’indépendance, souvent fallacieuses, car aucune prostituée ne peut reconnaître en public qu’elle est sous la coupe de proxénètes. Un des exemples les plus frappants est celui d’Ulla, meneuse de la révolte des prostituées lyonnaises en 1975 ; elle prétendait se prostituer librement mais, quand elle changea de vie, elle s’étonna : « Comment avez-vous pu me croire ? »
Se prostituer ne peut pas être un droit. Le droit qu’il faut gagner pour tous les humains est celui de ne pas se prostituer, le droit de n’être pas prostitué-e, tout en obtenant que les personnes prostituées aient des droits en tant que personnes et non en tant que prostituées. Il faut affirmer le droit de se soustraire à l’exploitation sexuelle et aider ceux qui cherchent à y échapper.
Il faut contester le droit que se donnent certains, de par leur argent, d’accéder au sexe d’autres personnes. Il faut expliquer les causes premières de la prostitution : la demande des « viandards », et la marchandisation de la sexualité.
Il faut dire qu’une personne n’est pas une marchandise.
Une personne est une personne.
Florence Montreynaud
Comment nommer ceux qui paient pour « ça » ? Remplaçons le nom « client » par un mot péjoratif !
par Florence Montreynaud
article publié dans un numéro spécial de la revue No Pasaran !
(hors série n°2, déc. 02)
1. Attention, vocabulaire !
Prostitution, prostituées, clients sont des mots employés couramment. Cet article a pour objet de réfléchir au contenu du nom « client » et de proposer un autre mot.
Je définis la prostitution comme le fait d’échanger de l’argent (ou un objet ou un service) contre un acte sexuel, c’est-à-dire un acte mettant en jeu au moins un organe sexuel d’une personne. Je ne traite pas ici des actes de domination, consistant en des souffrances et des humiliations reçues (le plus souvent) ou infligées, dans le cadre de pratiques payantes de cruauté dites « sado-masochistes » (en abrégé « sm »).
Les personnes qui vendent un acte sexuel sont appelées prostituées : c’est le nom correct de la langue écrite, et il vient du mot latin signifiant exposer. À l’oral, un mot grossier et familier est plus courant : « pute », comme dans les expressions « aller aux putes », ou « aller voir une pute » ; « pute » est un mot péjoratif, et aussi une insulte fréquente, exemples : « sale pute ! », « fils de pute ! »
Comment nommer celui (un homme dans l’immense majorité des cas) qui achète un acte sexuel ? Le mot usuel est client ; c’est aussi celui qu’utilisent les personnes prostituées et les proxénètes (ceux qui les exploitent), car les noms d’argot micheton ou miché sont vieillis. En anglais, le mot courant à l’oral est john, nom péjoratif (qui est aussi le prénom équivalant à Jean) et à l’écrit consumer (consommateur) ; en suédois, le mot officiel est acheteur et le mot d’argot péjoratif se traduit par morue. En français, morue est un mot d’argot pour désigner une prostituée, parmi des centaines d’autres dont beaucoup sont usuels, tels putain ou pouffiasse, ou encore fille, si banalisé que l’on n’en sent plus la charge injurieuse ; d’autres, comme tapineuse ou amazone, sont spécialisés, et de même pour call-girl, dite aussi « pute de luxe ». On emploie aussi des euphémismes, comme professionnelle ou péripatéticienne.
En français, il n’y a pas de symétrie entre les noms usuels des deux personnes engagées dans un acte de prostitution : pour la prostituée, le péjoratif « pute » ; pour l’homme qui paie, le positif « client », alors qu’il n’existe pas de nom péjoratif courant.
2. Le mot « client »
Le mot « client » est positif, par exemple dans le slogan publicitaire « le client est roi ». Il est lié à des mots du registre commercial comme fournisseur, marchandises, paiement, tarifs, etc. ; ou à des notions d’économie comme offre et demande, marché, ou solvabilité. Employer le mot « client », c’est se placer, consciemment ou non, dans la logique de ce gigantesque marché mondial qui brasse des milliards d’euros (au moins dix milliards dans l’Union européenne), avec une demande – des désirs masculins - qui entraîne et justifie une offre, incarnée par des personnes, femmes, hommes ou enfants, vendant sans désir l’accès à leur sexe ou à un orifice de leur corps. En France, une partie des personnes prostituées – entre 10 % et 30 % selon les villes — sont des hommes, pour la plupart travestis en femmes, et ceux qui les paient sont en majorité hétérosexuels. La prostitution, à l’exception de celle des personnes de moins de dix-huit ans, est libre. Seul le proxénétisme (l’exploitation de la prostitution d’autrui) est interdit, mais les effectifs policiers sont insuffisants et les condamnations sont rares.
2.a. la violence
Employer le mot « client », c’est négliger, occulter ou nier la dimension de violence qui caractérise le système prostitutionnel. Aujourd’hui, l’opinion publique connaît mieux cet aspect, grâce aux nombreux reportages sur les réseaux criminels de proxénétisme, sur leurs méthodes de tortures ou de chantage, et sur l’enfer que vivent des millions de personnes prostituées à travers le monde. Nul ne peut plus prétendre, comme des savants il y a un siècle, que, si des êtres humains en arrivent à vendre l’accès à leur sexe, c’est parce que la forme de leur crâne prouve leur prédisposition congénitale au « vice » ! L’on sait bien aujourd’hui que ce n’est jamais de gaieté de cœur que des personnes prostituées font vingt « pipes » à la suite, encore moins jusqu’à une centaine de « passes » (rapports sexuels payants) par jour. Pour résister, elles recourent à l’alcool et aux drogues ; pendant la « passe », elles disent s’absenter de leur corps, dissocier leur corps de leur esprit. De même, le grand public dispose depuis peu de quelques informations sur les hommes qui paient des personnes prostituées, femmes ou hommes : ce sont en majorité des hommes mariés ou en ménage, de tous les milieux sociaux, d’où l’expression « Monsieur tout le monde », qui est trompeuse quant aux profils psychologiques de ces hommes. Autre lacune : l’on n’a pas assez pris conscience que les demandes de prostitution sont un puissant moteur pour le trafic : c’est parce que des hommes sont prêts à payer que l’on met à leur disposition d’autres êtres humains.
Négligeant la violence du système prostitutionnel, ceux qui emploient le mot « client » en connaissance de cause privilégient l’aspect économique de ce qu’ils nomment des « transactions sexuelles ».
La prostitution est-elle un commerce portant sur la fourniture d’un service comparable à d’autres qui concernent aussi le corps humain, par exemple des soins ou des traitements ? Une fellation est-elle analogue à un massage du genou, ou à une teinture des cheveux ? N’y a-t-il aucune différence de nature entre ces deux actes : pénétrer dans un taxi en demandant au chauffeur d’aller à tel endroit, et pénétrer dans une bouche ou dans un anus avec pour objectif d’éjaculer ?
2. b. un service commercial ?
Oui, un acte sexuel peut être assimilé à un service sexuel, disent ceux pour qui un donneur d’ordre commande une prestation, accepte ou négocie un tarif avec une personne fournisseuse qui s’exécute, et encourt des reproches si le « client » n’est pas satisfait. Ils nomment ces fournisseuses « travailleuses du sexe », en anglais sexworkers ; pour eux, la prostitution est un métier, et ils avancent des revendications de type syndical portant sur les droits sociaux, la sécurité des conditions de travail, le refus de la concurrence déloyale, etc.
Selon eux, pour faire disparaître la dissymétrie entre les mots « pute » et « client », il faut utiliser l’appellation « travailleuses du sexe », qui revaloriserait le statut de ces personnes, victimes de l’opprobre injustement attaché à leur « métier ».
Ils ne remettent pas en question la légitimité des demandes, qui leur semble évidente, et justifiée par la « nature », compte tenu de spécificités attribuées, pourtant sans aucun fondement scientifique, à la sexualité masculine – besoins irrésistibles, recherche de la nouveauté, disposition à la polygamie ou au vagabondage, etc. ; en réalité, celles-ci ne relèvent pas de la biologie, mais de la culture machiste qui légitime la domination masculine tout en contraignant les hommes à prouver sans cesse leur virilité.
Honteuses pour certains « clients », revendiquées comme un droit par d’autres, ces demandes tirent aussi leur légitimité de leur caractère très répandu : en recoupant les résultats de diverses enquêtes, j’estime qu’en Occident un homme sur deux a, au moins une fois dans sa vie, payé pour un acte sexuel, et qu’un homme sur dix paie régulièrement pour « ça ».
2. c. un acte et deux personnes
La prostitution est-elle un service commercial comme un autre ? Pour ceux qui répondent NON, ce qui est mon cas, et qui refusent cette démarche banalisant la violence, la dissymétrie entre les mots « pute » et « client » devrait être modifiée par l’emploi, d’une part de l’expression « personne prostituée » plutôt que « pute », d’autre part d’un mot péjoratif pour remplacer « client ». Alors que « client » cautionne la légitimité des demandes masculines, cette nouvelle désignation pourrait attirer l’attention sur le caractère égocentrique de ces hommes, relevant d’une irresponsabilité sociale, d’une immaturité affective et aussi parfois d’une pathologie.
Répondre NON procède en effet d’une tout autre analyse de la sexualité humaine et de la prostitution.
Un acte sexuel ne met pas en jeu seulement des organes, des sexes, c’est-à-dire des morceaux de corps humain ; cet acte ne se limite pas à la zone génitale : il est aussi une relation sexuelle qui engage pendant un certain temps, non seulement un ou des sexes, mais aussi des corps humains dans leur ensemble ; au-delà de cette dimension sensorielle et matérielle, cet acte engage des personnes ayant chacune leur sensibilité, leurs émotions, leur histoire, leur avenir.
2. d. une demande qui prend une forme sexuelle
Même si l’acte de prostitution concerne un ou des organes sexuels, il est, plus fondamentalement, un acte de domination qui prend une forme sexuelle. En achetant une disponibilité sexuelle momentanée, des hommes cherchent aussi à assouvir un désir de domination sur un autre être humain. Pour se libérer des contraintes de la séduction virile, pour atténuer leur peur de ne pas être à la hauteur, ils se donnent à peu de frais l’illusion de plaire ou d’être séduits. Souffrant de frustrations, d’un sentiment d’échec, de timidité, ils cherchent une compensation avec le seul pouvoir de leur argent.
« Je paie, j’ai le droit » : cet argent leur donne aussi la possibilité de matérialiser un fantasme, ou de satisfaire un désir qu’ils ne peuvent exprimer dans d’autres conditions ; ils le font sans souci des conséquences pour l’autre, en toute irresponsabilité.
J’ai eu des entretiens avec beaucoup de ces hommes, et j’ai interrogé des travailleurs sociaux et des psychothérapeutes sur ce sujet très mal connu. Je discerne trois traits communs à la grande majorité des hommes qui paient pour « ça » :
- un déficit de l’estime de soi, qui remonte à l’enfance et qui se traduit par un mal-être ; ils cherchent à y remédier par la satisfaction d’un désir, qui leur donne l’illusion momentanée d’un pouvoir. On trouve le même manque chez bien des violeurs, ainsi que chez des hommes qui sont violents avec leur compagne ou avec leurs enfants.
- un goût du risque, par exemple chez ceux, très nombreux, qui proposent de payer le double du tarif demandé pour une « passe » sans capote ; ou les hommes connus qui mettent leur réputation en danger, par exemple l’acteur Hugh Grant, arrêté à Hollywood en 1995 pour une fellation par une personne prostituée dans une voiture. Cela s’explique aussi par l’attrait de l’inconnu, dans le cadre d’une pratique dont le déroulement immuable est rassurant ; sauf pour une minorité d’« habitués », ces hommes s’adressent à des personnes qu’ils n’ont pas encore « essayées » ; d’où la rotation de « chair fraîche », l’évolution permanente de l’offre et le développement des trafics.
- un clivage dans leur représentation des femmes, entre les femmes bien, sans sexualité, apaisantes et toutes-puissantes, que l’on respecte, et les autres, les « salopes » hypersexuées, fascinantes et excitantes, qu’il est facile de mépriser ; d’un côté, l’épouse, « la mère de mes enfants », figure maternelle à qui, disent-ils, « je ne peux pas, ou je n’ose pas, demander ‘ça’ » ; de l’autre, les professionnelles de « ça », qu’ils paient pour du sexe alors qu’ils voudraient plutôt oublier solitude, souffrance, problèmes de communication, et se rassurer en dominant ; ces femmes chez qui ils cherchent à la fois à se consoler de leur malheur et à se confirmer leur virilité.
Ce clivage est d’autant plus difficile à dépasser qu’il relève du machisme traditionnel, avec sa distinction entre « la maman et la putain », entre les femmes que l’on aime sans les désirer et celles que l’on désire sans les aimer ; comme si le respect était incompatible avec le plaisir, comme si la sexualité était dégoûtante…
3. D’autres noms
Si l’on refuse l’alibi du système prostitutionnel, avec sa représentation d’un marché solvable et de demandes à satisfaire sans s’interroger sur leur légitimité ni sur la violence de l’ensemble, comment appeler ceux qui paient pour disposer sexuellement d’une autre personne ?
3.a. putanier, prostituant, acheteur de corps
Au 14° siècle, on les qualifiait en France de « putaniers », mot dont on trouve l’équivalent aujourd’hui dans l’espagnol putañero ; comme pute ou putain, ces mots viennent du mot latin qui a aussi donné puer, sentir mauvais ; c’est insister sur le caractère sale, répugnant, aux sens propre et figuré, attaché à la prostitution. Au début du XX° siècle, des féministes françaises ont suggéré un autre nom ; prostituée étant un participe passé, cela suppose l’existence d’un agent de l’action, celui dont la demande crée la prostitution : d’où leur proposition du nom « prostituant ». En Suède, le nom officiel est « acheteur de corps de femme ». Cette expression renseigne sur la nature de la transaction, même s’il s’agit d’une location plutôt que d’un achat ; elle n’a ni la brièveté si efficace du mot « pute », ni sa charge injurieuse.
3. b un nouveau nom
J’ai cherché un nouveau nom, aussi péjoratif que « pute ». Dans la rue, le marché conclu, après une brève négociation, s’exprime le plus souvent en quelques mots, du type « trente euros la pipe » ou « cinquante l’amour » (dans le langage de la prostitution, le sens le plus courant du mot amour est « rapport sexuel avec intromission du pénis dans le vagin »). Ce n’est pas une personne qui intéresse l’acheteur dans ce corps dont il paie ainsi la disponibilité momentanée, ce n’est même pas un corps humain dans sa totalité, c’est une partie de ce corps, un morceau de viande humaine. Je vois ces hommes comme des acheteurs à une exposition de « viande sur pied », dans une foire aux bestiaux, ou devant l’étal d’une boucherie où des étiquettes avec le prix au kilo sont piquées dans des pièces saignantes.
Je me suis rappelé les paroles d’une femme, aux États-Unis, qui avait réussi à sortir de la prostitution et qui avait trouvé du travail dans un restaurant Mac Donald. À quelqu’un lui disant : « Vous gagnez moins qu’avant ! », elle avait répondu : « La différence entre la prostitution et le Macdo, c’est que dans la prostitution c’est moi qui étais la viande. »
C’est pourquoi je propose le nom viandard.
En français, le suffixe –ard est péjoratif, par exemple dans criard, bavard, flemmard, traînard, tocard, etc., avec souvent une idée de grossièreté et de brutalité, comme dans soudard, charognard ou salopard.
Depuis les années soixante-dix, le mot viandard s’est répandu pour désigner une sorte de chasseurs peu estimée : un tueur d’animaux, sans états d’âme ni alibi écologique, pour qui seule compte la quantité de viande abattue. Abattage est un mot courant dans le domaine de la prostitution : il désigne une pratique qui consiste à faire subir à une femme des rapports sexuels avec de très nombreux hommes, plus de cent par jour.
Les viandards trouvent sans peine le gibier prostitutionnel, qui s’expose dans les rues, sur les routes ou dans les bars, dans les prétendus salons de massage, dans les pages des quotidiens régionaux, sur Internet, par minitel ou par téléphone. Ils peuvent se prendre pour des chasseurs, à l’affût dans une rue sombre, ou devant leur écran, avec le frisson de l’aventurier à la découverte d’un monde inconnu, excitant, dangereux.
Ils peuvent se faire des illusions sur le pouvoir que leur donne leur argent, mais ils sont surtout remarquables par leur égoïsme et par leur inconscience. S’ils entendaient les personnes prostituées parler d’eux ! Mépris, haine, dégoût pour leur saleté, pour leurs mauvaises odeurs, pour leurs problèmes minables, ou pour leurs idées « tordues » ; seul leur argent compte. Le prendre, leur donner ce qu’ils demandent, le plus vite possible, et se débarrasser de ces pauvres types !
Conclusion : la prostitution de la sexualité humaine
La loi suédoise entrée en vigueur en 1999 et qui pénalise les « acheteurs de corps de femmes » assimile la prostitution à une « violence masculine dirigée contre les femmes ». Il faudrait inclure les hommes, les garçons et les filles prostitués à des hommes, et les femmes de pays riches qui sont de plus en plus nombreuses à payer de jeunes hommes pour un acte sexuel, notamment dans les pays pauvres où elles vont passer des vacances.
Je propose d’élargir le débat : outre le trafic de personnes, femmes, hommes et enfants, il s’agit aussi de la prostitution de la sexualité humaine, assimilée à une marchandise et faisant l’objet d’un commerce.
En France, cette dégradation concerne à la fois la représentation grossière et violente de la sexualité humaine dans la pornographie, son instrumentalisation dans la publicité sexiste et dans les injures sexistes, et la situation abominable de la quasi-totalité des personnes prostituées.
La prostitution en chiffres, c’est 98 % de viandards et 2 % de personnes prostituées.
En France, j’estime à un ou deux millions le nombre de viandards réguliers. Selon la police, il y a environ 20 000 personnes prostituées à plein temps. Cela constitue à la fois une somme de drames individuels, un problème collectif traité de manière hypocrite, et un sujet sur lequel toute volonté politique fait défaut.
Depuis l’abolition de la réglementation en 1946 (appelée fermeture des « maisons closes »), il n’y a jamais eu de débat public sérieux sur cette question — est-ce lâcheté, complaisance, ou complicité ? — tandis que de puissants groupes de pression s’opposent toujours au développement à l’école d’une éducation à une sexualité responsable, comme il en existe en Suède.
Ce sont les demandes des viandards qui justifient les offres de prostitution. Leurs comportements sont socialement admis, voire encouragés, et de même pour les agissements et les discours de ceux qui traitent le corps d’autres êtres humains comme de la viande, objet d’un commerce aussi légitime qu’un autre.
Or cela s’appelle de l’esclavage, et ici de l’esclavage sexuel. Or cela est indigne. Un espoir ? En 2000, dans un texte de l’ONU, les États se sont engagés à prendre des mesures pour « décourager la demande ».
L’existence de dizaines de millions de viandards est un défi à l’humanité. Elle pose la question de la sexualité, dimension importante de l’être humain. Instrument de domination machiste, arme de violence et de mort par le viol ou par la prostitution, la sexualité peut aussi devenir, dans la liberté, l’échange et la gratuité, une source de plaisirs magnifiques.
Merci à Annick Boisset, Henri Boulbés, Clara Dominguez, Claudine Legardinier, Malka Marcovich et Valérie Montreynaud-Blavignac, pour leurs précieuses remarques ! Merci à Denise Pouillon-Falco et à Suzanne Képès, qui ont guidé les débuts de ma réflexion !
Florence Montreynaud
mai 2002
mercredi 14 novembre 2007
Clown - Henri Michaux [Bernard Buffet]
Un jour,
Un jour, bientôt peut-être,
Un jour j'arracherai l'ancre qui tient mon navire loin des mers
Avec la sorte de courage qu'il faut pour être rien et rien que rien.
Je lâcherai ce qui paraissait m'être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D'un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements "de fil en aiguille"
Vide de l'abcès d'être quelqu'un, je boirai à nouveau l'espace nourricier.
A coups de ridicule, de déchéances (qu'est-ce que la déchéance?), par éclatement.
Par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j'expulserai de moi la forme qu'on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage
Et à mes semblables, si dignes, si dignes mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une immense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m'avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l'estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.
CLOWN, abattant dans la risée, dans l'esclaffement, dans le grotesque, le sens que toute lumière je m'étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l'infini-esprit sous-jacent ouvert à tous, ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée.
A force d'être nul
Et ras
Et risible...
Clown.
Henri Michaux
¡el pueblo unido jamás será vencido!

Vendredi 9 novembre 2007 à 22h15
Thema - Chili, une présidente, un pays
La fille du général
Documentaire de Maria Elena Wood
ARTE, Chili, Espagne, 2006, 54mn
Le 15 janvier 2006, la socialiste Michelle Bachelet était élue à la présidence du Chili. La documentariste chilienne Maria Elena Wood a suivi sa campagne et ses premiers pas à la tête de l'État.
En hommage à Michelle Bachelet dont arte nous a proposé dernièrement un excellent documentaire à la fois pertinent et sensible de la première femme présidente du Chili et quelle femme! J'ai été si émue à la fin du documentaire...Je me sentais chiliennne, l'envie si vive de crier victoire avec eux, d'être définitivement amnésique de nos propres élections, de leurs si funestes conséquences...Dussè-je choisir l'exil?...
El pueblo unido jamás será vencido,
¡el pueblo unido jamás será vencido!
De pie, cantad, que vamos a triunfar.
Avanzan ya banderas de unidad,
y tú vendrás marchando junto a mí
y así verás tu canto y tu bandera florecer.
La luz de un rojo amanecer
anuncia ya la vida que vendrá.
De pie, luchad,
el pueblo va a triunfar.
Será mejor la vida que vendrá
a conquistar nuestra felicidad,
y en un clamor mil voces de combate
se alzarán, dirán,
canción de libertad,
con decisión la patria vencerá.
Y ahora el pueblo que se alza en la lucha
con voz de gigante gritando: ¡Adelante!
El pueblo unido jamás será vencido,
¡el pueblo unido jamás será vencido!
La patria está forjando la unidad.
De norte a sur se movilizará,
desde el Salar ardiente y mineral
al Bosque Austral,
unidos en la lucha y el trabajo irán
la patria cubrirán.
Su paso ya anuncia el porvenir.
De pie, cantad que el pueblo va a triunfar
millones ya imponen la verdad.
De acero son ardiente batallón.
Sus manos van llevando la justicia
y la razón, mujer,
con fuego y con valor,
ya estás aquí junto al trabajador.
Y ahora el pueblo que se alza en la lucha
con voz de gigante gritando: ¡Adelante!
El pueblo unido jamás será vencido,
¡El pueblo unido jamás será vencido!
La Journée internationale contre les violences faites aux femmes
Les 24 novembre et 6 décembre : nous manifesterons contre les violences faites aux femmes
Pour information à l’ensemble de La Meute contre la publicité sexiste :
à ce jour, nous sommes 6 044 membres (personnes et associations) dans 43 pays.
1. Le 25 novembre est la Journée internationale contre les violences faites aux femmes. De nombreuses manifestations auront lieu à travers le monde.
À Paris, le Collectif national droits des femmes (dont fait partie La Meute) organise, la veille, le samedi 24 novembre à 15h30, place Vendôme, un rassemblement avec pour principaux thèmes : violences conjugales, femmes immigrées, et solidarité internationale.
Une délégation sera reçue au Ministère de la Justice.
Si vous pouvez venir à Paris, rendez-vous à la jonction de la place Vendôme et de la rue de la Paix.
>Si vous pensez venir, merci de l’indiquer en réponse.<
Nos belles banderoles nécessitent de nombreuses mains pour les tenir.
Celle de La Meute : Non à la publicité sexiste !
Celle de "Encore féministes !", avec la phrase de Benoîte Groult : « Le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours. » (vous pouvez l’admirer sur la page d’accueil du site http://encorefeministes.free.fr )
et celle des Chiennes de garde
Depuis quelques jours, me voici de nouveau à la tête des Chiennes de garde, le mouvement que j’ai lancé en 1999 contre les insultes sexistes publiques.
2. Paris-Montréal, 6 décembre
Comme chaque année, des membres du réseau "Encore féministes !" se rassembleront à Paris, le 6 décembre, à 19h, place du Québec, à Saint-Germain-des-Prés (au coin de la rue de Rennes et du bd St-Germain) pour commémorer le massacre anti-féministe qui eut lieu le 6 décembre 1989 à la Polytechnique de Montréal. (voir http://encorefeministes.free.fr/poly.php3).
Nous dirons notre refus de la haine et de la violence machistes.
>Si vous pouvez être à Paris ce jour-là, joignez-vous à nous !<
Des manifestations ont lieu dans d’autres villes du monde. Diffusez l’information autour de vous, afin qu’on n’oublie pas ces quatorze femmes, victimes de la violence antiféministe !
Adelphiquement*,
Florence Montreynaud
*Adelphiquement dérive de adelphité, mot qui désigne un sentiment entre fraternité et sororité. En français, sœur et frère proviennent de deux mots différents. Le mot adelphité est formé sur la racine grecque adelph- qui a donné les mots grecs signifiant sœur et frère.
La Meute contre la publicité sexiste
Maison des femmes, 163 rue de Charenton 75012 Paris
site : http://www.lameute.fr/index/
Pour vous joindre au réseau "Encore féministes !", qui organise des actions dans d’autres domaines, et dont le groupe parisien se réunit tous les mois, signez le Manifeste "Encore féministes !" sur le site http://encorefeministes.free.fr





