lundi 7 avril 2008

Interview d'Isabelle Alonso pour la revue Prostitution & société

- Pourquoi cet intérêt pour la prostitution ?

Parce qu’elle m’est apparue comme un raccourci de la condition des femmes. Un point extrême. En regardant de plus près, j’ai vu un monde de violences, de contrainte, mais paré de paillettes, de "glamour", d’idées de subversion et de liberté.

C’est un sujet souvent ressenti comme marginal, alors qu’il est un paroxysme de la condition féminine. Toutes les femmes ont un rapport économique, un rapport marchand avec les hommes, dont la limite extrême est la prostitution. Le fait qu’elle existe rejaillit sur toutes les femmes. Pour moi, c’est une forme évidente d’esclavage. Je ne comprends pas que soient criminalisés des gens qui, en se droguant, ne font de mal qu’à eux-mêmes, et banalisé un système où quelqu’un fait du mal à quelqu’un d’autre. Car une prostituée est quelqu’un à qui on fait du mal.
Et qu’on ne me parle pas d’aménagement, de statut, de sécu ! On n’a jamais parlé d’aménagement pour les esclaves.

- Vous l’affirmez rondement : "Ce qui choque dans la prostitution, ce n’est pas le cul, c’est l’argent."

On a tendance à faire des mouvements anti-prostitution des ligues de vertu à l’américaine. Comme si être contre la prostitution, c’était être contre le sexe. Pas du tout ! On est pour la liberté sexuelle, on a été les premières à l’être.

Ce qui nous gêne, c’est le pognon ! Le fait qu’on achète les femmes, qu’elles deviennent une marchandise. Tant qu’il reste des femmes prostituées, toute femme reste une marchandise en puissance. Et ça, ça doit devenir insupportable.

(...)

Le client ne se sent coupable de rien, ça fait partie de sa vie. Le plus souvent, il a une femme en même temps. Il est en plein dans la séparation "la maman et la putain". Et ça aussi, ça rejaillit sur toutes les femmes. Il faudrait arriver par la publicité, les messages, les prises de conscience à faire comprendre ce qu’est vraiment la prostitution et le mal que font les clients. TI faudrait qu’ils en arrivent à éprouver la même gêne morale que si on leur proposait un esclave dans leur salon. Qu’ils s’interrogent sur ce que leur comportement révèle de leur relation à toutes les femmes.

(...)

Et puis, la prostitution touche toutes les femmes. Nous qui ne sommes pas prostituées avons toute légitimité pour en parler. Comme du travail des enfants dans les mines. Après tout, l’enfant pourra toujours dire qu’il est content comme ça et qu’il fait vivre sa famille. Ce qui sera vrai.
À l’aune individuelle, on peut justifier n’importe quoi.

C’est le système qu’il faut analyser. En matière de prostitution, on s’aperçoit que les discours sont précalibrés, tous semblables. On peut flairer la manipulation quelque part.

- On vous dira qu’il existe bien une prostitution forcée, et une autre qui est une liberté...

On assimile souvent la prostituée à la femme "libre". (...) En mai 68 aussi, celle qui disait "non", ou "si je veux, quand je veux", celle-là était coincée. La liberté de la femme étant de se mettre de son plein gré à la disposition des hommes...

Quant à la prostitution "libre", nous possédons en France une loi éthique : on ne vend pas le corps humain ni ses organes. Le corps est le siège de la liberté individuelle, oui, mais il n’est pas une marchandise.

P.-S.

Interview issue de Prostitution et Société numero 123 / octobre - décembre 1998.

source : http://www.pourunesocietesansprostitution.org/-Arguments-

2 commentaires:

Emelire a dit…

j'aime beaucoup ce qu'elle dit et la manière franche et directe "La liberté de la femme étant de se mettre de son plein gré à la disposition des hommes..." cette phrase est savoureuse !

sémaphore a dit…

...(sourire)
ô combien!!!
Oui! Savoureuse...être à la disposition des hommes!tsss(-;
Outre le dessin tu soulignes fort bien!