vendredi 13 juin 2008

"Un sanglant non-sens" Interview d'Élisabeth de Fontenay

"Un sanglant non-sens"

source : http://1libertaire.free.fr/EDeFontenay01.html

Élisabeth de Fontenay est professeur de philosophie à la Sorbonne. Elle a notamment consacré un ouvrage à la représentation philosophique des rapports entre les hommes et les animaux, des premiers temps de la philosophie grecque jusqu'à nos jours : le silence des bêtes (Fayard)

Le Figaro
Comment réagissez-vous face à toutes ces séries d'abattages systématiques en Europe ?

Élisabeth de Fontenay
Ma première réaction est de stupéfaction. Comment ne pas être frappé par l'insistance des médias sur les problèmes de santé publique et par la désinvolture qu'on manifeste face au destin cruel et absurde de ces bêtes abattues massivement et brûlées par dizaines de milliers sur des bûchers. Je prends la mesure de la difficulté qu'on rencontre à faire partager ce sentiment d'un scandale. Je crois avoir montré dans mon livre que tout dans cette civilisation productiviste et technicienne oublieuse de l'être de l'animal, nous menait à la possibilité de ce sanglant non-sens. Mais les choses ont pris de telles proportions et la plupart de ceux qui ont droit à la parole sont dans une si profonde inconscience de la signification de ce grand massacre que j'ai réagi par un mutisme dont je ne serai pas sortie si vous n'étiez pas venu me chercher. Ma seconde réaction est politique. Il faut dénoncer les responsables de ce désastre : la FNSEA, le Crédit agricole et le Ministère de l'agriculture en tant qu'unique instance où se confondent deux fonctions nécessairement conflictuelles : l'aide au développement de l'élevage, d'une part, les instances de contrôle, de l'autre.

Le Figaro
Que pensez-vous des images et des photos qui montrent ces abattages ?

Élisabeth de Fontenay
On est envahi par des images et des dessins complaisants d'animaux frappés de comportements erratiques dont on se moque, puis d'animaux morts tirés par des grues, complètement désarticulés, encore entiers mais grotesquement déformés, avec la langue pendante, les yeux égarés. j'ai l'impression que l'on photographie cela à la fois pour nous faire rire et pour nous faire peur : " Regardez comme ces pauvres grands corps effrayants sont cocasses."serions-nous tous devenus des équarrisseurs habitués et endurcis ? quand Rembrand et Soutine peignent un boeuf écorché ou un quartier de boeuf, ils pratiquent un humanisme de la forme, ils expriment une piété, une piété de la peinture envers ceux qui ont été tués pour que des hommes se nourrissent. Alors que ces photos et ces dessins me semblent extrêmement déshumanisant. On oublie la sensibilité qui caractérise tous ces "animés" et la conscience du stress dont sont pourvus les mammifères, on tient pour nul et non avenu le rapport immémorial, le lien symbolique fort et profond, la communauté des vivants qui lie l'homme et l'animal sur notre terre.

Le Figaro
N'impose-t-on pas aussi une image de la mort singulièrement atroce ? Ces images semblent renvoyer à une époque que l'on croyait révolue.

Élisabeth de Fontenay
Les civilisations dont nous sommes issus pratiquaient le sacrifice : on offrait un animal qui devait toujours être parfaitement sain à Dieu ou aux dieux. On en brûlait une partie, en hommage à la divinité, on en mangeait une autre. parfois on brûlait tout l'animal et cela s'appelait un holocauste. C'est cela même qu'on pratique en ce moment sauf que, premièrement, les animaux sont malades, et que, deuxièmement il n'y a plus de dieux : notre dieu unique c'est désormais notre sacro-sainte assiette. Sur le plan symbolique, culturel, cela indique une déstructuration dont personne, apparemment, ne veut rien savoir. Autre analogie trompeuse avec l'antiquité : on appelait "hécatombe" l'abattage sacrificiel de cent boeufs. Vous constatez que ce mot apparaît comme un euphémisme face à l'extermination de millions de bovins, d'ovins et de porcs. L'abattage industriel fait déjà de la mort administrée un acte purement technique. mais cette démesure dans la technicisation des vivants éclate au grand jour maintenant que les animaux sont massacrés pour rien, pour que nous ne les mangions pas.

Le Figaro
Les mobiles de ces abattages sont-ils clairement perçus ?

Élisabeth de Fontenay
Les gouvernants disent mettre en oeuvre actuellement une logique sanitaire. De surcroît, les éleveurs se soumettent à une logique économique qui consiste, en ce moment de crise du marché, à gagner de l'argent en abattant. Il y a derrière ces cohérences quelque chose de magique qui ne relève donc pas seulement de la rationalité purement instrumentale qui nous a amenés à cette situation insensée. Les gouvernants européens en viennent à des conduites archaïques constatant une contradiction à peine imaginable, à savoir que des politiques démocratiques fondées sur la pensée du futur, la planification, le progrès n'ont pas su prévoir, pire ont contribué à provoquer un tel danger pour les populations. Ils multiplient des simulacres d'holocauste comme pour expier le crime qui aura consisté à ne plus traiter que de manière industrielle la naissance, la vie et la mort de ces vivants qui ne sont pas des biens comme les autres, qui ne sont pas des choses dont on peut faire n'importe quoi suivant les caprices d'un anthropocentrisme forcené. De la faute ou de l'expiation, on se demanderait ce qui a les plus terribles effets.

Le Figaro
Contestez-vous le principe de précaution qui est aujourd'hui invoqué ?

Élisabeth de Fontenay
On dirait que le principe de précaution est, comme la pauvre vache, devenu fou. On le pousse, peut-être pour des raisons politiciennes, à un excès de radicalité qui l'apparente à de l'imprudence. pourquoi, par exemple, faudrait-il abattre les troupeaux dans lesquels des animaux sont affectés par la vieille fièvre aphteuse de nos campagnes, puisque cette maladie n'est pas mortelle et qu'elle ne contamine pas l'homme ? N'est-on pas inconséquent dans l'excès de précaution comme on l'a été dans le productivisme de l'industrie agroalimentaire. Dans les deux cas, on fait preuve d'irresponsabilité envers des bêtes dont nous avons la garde et envers les hommes. Cette extermination industrielle d'animaux peut en effet avoir des conséquences qui, sur le plan symbolique, se révéleront, je le répète, déshumanisant. bien sûr, il faut prioritairement veiller sur la santé des êtres humains, mais il ne suffit pas de prendre soin des corps, il faut veiller aussi sur nos représentations et nos pratiques de la vie et de la mort. Nos traditions étant dorénavant abolies par le progrès des techniques d'élevage et par le marché mondial, il aurait fallu introduire des règles éthiques dans nos relations avec les bêtes.
Au XIX me siècle, les défenseurs des animaux étaient tous des républicains : Michelet, Hugo, Scoelcher, Clémenceau. C'est au nom de la République et de la démocratie qu'ils demandaient que l'on traite moins mal "nos frères inférieurs". Ils nous ont fait comprendre que la question animale est une question politique et qu'elle recoupe celle du genre de vie des hommes. Mais on dirait que de cette tradition-là aussi nous ne voulions plus rien savoir.

Le Figaro
Sommes-nous condamnés à être végétariens ?

Élisabeth de Fontenay
Je ne le suis pas, par paresse et par crainte de la désocialisation qu'implique le fait de ne pas se nourrir comme les autres. J'essaie donc de partir d'un consensus selon lequel il est plutôt bon pour les hommes de manger un peu de viande. Mais il faut reconnaître que l'état des choses actuel donnerait raison à ceux qui voudraient qu'on s'abstienne de tuer pour manger puisqu'on en est venu à tuer pour ne pas manger. Toutes ces vies animales interrompues en pure perte montrent en tout cas que notre culture de technicisation du vivant est fondamentalement nihiliste. Nous empestons la mort. C'est seulement en changeant complètement les modes d'élevage qu'on aboutira à un abattage moins inhumain.

Le Figaro
Les animaux de ferme sont-ils encore des animaux comme les autres ?

Élisabeth de Fontenay
Il n'y a plus d'animaux domestiques. Les animaux de ferme ne se reproduisent en quelque sorte plus, on les produit désormais en série. Bientôt, sans doute, on les clonera systématiquement. Depuis que nous n'avons plus besoin des bêtes comme compagnons de travail ou pour nous transporter, leur engendrement leur vie n'ont plus de valeur autre qu'alimentaire ou pharmaceutique, ce ne sont plus que des matières premières ou des laboratoires. Mais si nous devons continuer d'aller, plus ou moins allégrement vers un mode de vie entièrement technicisé, il serait sans aucun doute plus simple d'éliminer complètement et définitivement de nos existences tout rapport, même d'ingestion, avec l'impure, angoissante et merveilleuse effervescence de la vie dans les vivants.

Interview d'Élisabeth de Fontenay dans le journal "Le Figaro" du 6 mars 2001.

1 commentaire:

Emelire a dit…

J'ai été végétarienne et je le redeviendrai, je ne le suis plus depuis que j'ai attendu des enfants, j'ai préféré faire "normalement" les choses, et puis ensuite ne pas troubler éventuellement leur croissance par un autre modèle. ça demande des connaissances et du temps de se nourrir bien sans viande, et un enfant grandit donc il faut vraiment des protéines, du fer, etc. Il n'y a que la viande (et la charcuterie bien sûr) que je ne mangeais pas. Je prenais des oeufs, du lait, du poisson de temps en temps ... mais quand ils seront élevés complètement alors je pourrai redevenir végét'.