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jeudi 11 septembre 2008

Les couloirs de la vie



Illustration de Nathalie Novi


Ce drame qui a bouleversé ma vie est toujours en moi.
Parfois, ce
souvenir douloureux m’envahit et c’est comme un coup de poignard ; d’autres fois, c’est comme des lueurs mortes qui m’embrument l’esprit.
J’en ai tellement pleuré que mes yeux sont
secs, mon corps est vide de larmes.
Quel dommage ! Les larmes
c’est chaud, ça réconforte.

Une nouvelle de Linda Baaziz (15 ans) dédiée par son auteure aux femmes et aux enfants victimes d’abus sexuels, écrite en 1998 dans le cadre d'un atelier d'écriture du Collège Jean Moulin d'Alès accompagné par Thierry Lenain.

http://thierrylenain.free.fr/blog/linda.pdf


dimanche 31 août 2008

les plaisanteries grivoises...

“De même les plaisanteries grivoises contre les femmes et la drague dans la rue “représentent la forme de pression la plus subtile et se situe à l’un des extrêmes du continuum de la violence (…), la mort se situe à l’autre extrême. Entre les deux, on trouve toutes sortes de comportements quotidiens depuis les coups superficiels jusqu’aux blessures graves, en passant par l’agression sexuelle et le viol”
Hanmer, 77

http://mauvaiseherbe.wordpress.com/2008/06/16/i-la-violence-contre-les-femmes-prostituees-une-violence-non-specifique/#comment-1956


picoré chez Je veux vivre libre et égale

lundi 18 août 2008

Violences impunies contre les femmes


Violences impunies contre les femmes

Les violences contre les femmes font l'objet de deux rapports d'Amnesty International rendus publics le 6 mars 2001 à Paris et aux Etats Unis

Le premier, intitulé "Torture : ces femmes que l'on détruit", publié par la section française d'Amnesty International, indique qu'une femme sur cinq dans le monde est victime de la torture au quotidien et que la torture "est enracinée dans une culture qui, partout, refuse aux femmes l'égalité des droits avec les hommes et tente de légitimer la violence à leur égard." Le rapport est publié en anglais sous le titre : "Broken bodies, shattered minds. Torture and ill-treatment of women" [Corps brisés, volontés détruites].

Assez !S'appuyant sur des statistiques de la Banque mondiale, Amnesty souligne qu'une femme sur cinq est ou a été victime de violences physiques ou d'agressions sexuelles. En Inde, la proportion s'élève à 40 % et en Egypte, à 35 %. L'organisation, qui cite de nombreux témoignages de femmes et de jeunes filles battues et violées, ajoute que "les tortionnaires" sont "le plus souvent de membres de leur famille ou de leur communauté, ou encore de leurs employeurs."

La rapport de l'organisation de défense des droits de l'homme rappelle les horreurs qui frappent trop souvent la femme dans les sociétés humaines - depuis Zeynep Avci torturée à l'électricité, sodomisée et violée par des policiers en Turquie jusqu'aux nombreuses jeunes épouses brûlées ou défigurées à l'acide par leurs belles familles dans le sous-continent indien.

Amnesty demande aux Etats de "condamner publiquement les violences infligées aux femmes, à les interdire dans leur législation, à ouvrir une enquête sur toute allégation de violences, ainsi qu'à traduire en justice et à sanctionner leurs auteurs."

Le deuxième concerne "les mauvais traitements contre les femmes en prison" aux Etats-Unis. Il cite le cas de 1.000 femmes ayant subi des violences sexuelles en prison, par exemple dans le centre de détention de Turner Guilford Knight à Miami (Floride). L'organisation indique que, dans certains Etats, le détenu peut être tenu pénalement coupable de contacts sexuels avec un gardien. Seuls trois des cinquante Etats américains interdisent la fouille au corps par un gardien d'un autre sexe.

Amnesty juge "barbare" que l'on puisse enchaîner dans les prisons des Etats-Unis des femmes enceintes ou même - ce qui est autorisé dans 18 Etats - en train d'accoucher.


- Torture. ces femmes que l’on détruit


La torture des femmes et des fillettes se perpétue au quotidien dans l'ensemble du globe, indique Amnesty International dans son rapport "Ces femmes que l'on détruit". "Elle est enracinée dans une culture qui, partout, refuse aux femmes l'égalité des droits avec les hommes et tente de légitimer la violence à leur égard."

"Les tortionnaires sont parfois des agents de l'Etat ou des membres de groupes armés, mais il s'agit le plus souvent de membres de leur famille ou de leur communauté, ou encore de leurs employeurs. Pour un grand nombre de femmes, le foyer est un lieu de terreur."

Le calvaire de "K"

"K.", originaire de République démocratique du Congo, était mariée à un officier de l'armée qui la torturait régulièrement, bien souvent sous les yeux de ses enfants. Il la violait sans cesse et lui transmettait des maladies vénériennes. Il la menaçait fréquemment de l'abattre avec son pistolet. Un jour, elle a perdu une dent, a eu la mâchoire disloquée et a reçu dans l'oeil un coup de poing si violent qu'il a fallu lui faire des points de suture. Par la suite, elle a ressenti des douleurs continuelles au nez, à la nuque, à la tête, à la colonne vertébrale, à la hanche et au pied.

"K.", qui a fini par demander l'asile aux Etats-Unis, a affirmé qu'il aurait été vain de s'adresser à la police, à la fois en raison des liens unissant son mari avec la famille au pouvoir et parce que "les femmes ne sont rien au Congo". Un juge des services d'immigration américains a qualifié d'"atrocités" les violences qu'elles avait subies. Il a pourtant rejeté sa demande d'asile, décision qui a été confirmée en appel.

La violence au foyer : un phénomène universel

Le rapport d'Amnesty International s'inscrit dans le cadre de sa campagne mondiale contre la torture. L'organisation y exhorte les gouvernements à protéger les femmes et les fillettes contre les actes de torture. Ceux d'entre eux qui ne prennent aucune mesure pour les protéger contre la violence, qu'elle soit exercée au foyer ou au sein de la collectivité, ont leur part de responsabilité dans la torture et les autres formes de mauvais traitements qu'elles subissent.

"Aux termes du droit international, les Etats sont tenus d'interdire et de prévenir la torture, et ils doivent prendre des mesures contre ces violences en toute circonstance. Or, bien trop souvent, loin de fournir une protection suffisante aux femmes, les gouvernements se sont rendus complices de ces exactions, les ont dissimulées et cautionnées. Ils ont laissé la situation se perpétuer."

La violence au foyer est un phénomène universel. Les statistiques de la Banque mondiale montrent qu'au moins 20% des femmes dans le monde ont été victimes de violences physiques ou d'agressions sexuelles. Selon des rapports officiels publiés aux Etats-Unis, une femme est battue toutes les 15 secondes et 700.000 sont violées chaque année. En Inde, plus de 40% des femmes mariées ont affirmé être giflées, frappées à coups de pied ou agressées sexuellement pour divers motifs, par exemple parce que leur mari est mécontent de leur cuisine ou de la tenue du ménage, ou parce qu'il est jaloux. En Egypte, 35% des femmes ont déclaré que leur mari les battait.

Des "crimes d'honneur" signalés dans plusieurs pays arabes


Certains groupes de femmes, particulièrement exposés à la torture et aux mauvais traitements, font l'objet d'une discrimination aux multiples facettes. Ces femmes sont torturées non seulement en raison de leur sexe, mais aussi du fait de leur race, de leur origine ethnique, de leurs préférences sexuelles, de leur situation sociale, de leur classe et de leur âge.

Les employées de maison, ressortissantes étrangères pour la plupart, sont souvent maltraitées par leurs employeurs. Elles peuvent rarement obtenir réparation du fait de leur situation d'immigrées.

Nasiroh, une jeune indonésienne, est partie travailler en Arabie saoudite en 1993. Elle a déclaré à Amnesty qu'elle avait été agressée sexuellement par son employeur, puis accusée à tort de l'avoir tué. Elle affirme aussi avoir été torturée et soumise à des violences sexuelles par des policiers pendant sa détention au secret qui a duré deux ans. Aucun représentant de son ambassade n'est jamais venu la voir. Son procès a été tellement expéditif qu'elle ne savait même pas qu'elle avait été condamnée. Elle ne sait toujours pas quel est le "crime" qui lui a valu de passer cinq ans en prison.

Des "crimes d'honneur", qui vont jusqu'à la torture et l'homicide, sont signalés dans plusieurs pays, dont l'Irak, la Jordanie, le Pakistan et la Turquie. Des femmes et des fillettes de tout âge sont accusées d'avoir, de par leur comportement, déshonoré leur famille et leur communauté. Cette inconduite peut aller du simple bavardage avec un voisin de l'autre sexe aux relations sexuelles en dehors du mariage. La simple impression qu'une femme a porté atteinte à l'honneur de la famille peut conduire à la torture ou à d'autres mauvais traitements.

Des femmes achetées ou vendues

Les femmes qui ont été achetées et vendues à des fins de travail forcé, d'exploitation sexuelle ou de mariage forcé sont également exposées à la torture. Après la drogue et les armes, la traite des êtres humains constitue la troisième source de profit pour le crime organisé international. Les femmes qui en sont victimes sont particulièrement vulnérables aux violences physiques, notamment au viol, à l'enfermement illicite, à la confiscation de leurs papiers d'identité et à l'esclavage.

Dans les conflits armés, les femmes sont souvent victimes de torture en raison de leur rôle d'éducatrices et en tant que symboles de leur communauté. Ainsi, pendant le génocide perpétré au Rwanda en 1994 et le conflit en ex-Yougoslavie, des femmes tutsi, musulmanes, serbes, croates et kosovares ont été torturées parce qu'elles appartenaient à un groupe ethnique, national ou religieux particulier.

Les femmes qui ont été victimes de torture peuvent rencontrer de nombreux obstacles lorsqu'elles tentent d'obtenir réparation, notamment : l'indifférence de la police, l'absence de dispositions pertinentes dans la législation pénale, les partis pris sexistes dans le système judiciaire et les procédures pénales nuisant à l'équité des poursuites.

Lorsqu'elle avait quinze ans, Mme G. a été troquée par ses parents qui l'ont donnée comme épouse à un voisin afin qu'il les aide à rembourser un emprunt contracté pour leur ferme, au Salvador. Son mari avait l'habitude de la violer et de la battre, au point qu'elle a dû être hospitalisée. Mme G. s'est rendue deux fois à la police pour demander une protection, mais les policiers ont déclaré qu'il s'agissait d'un problème personnel. À l'âge de vingt ans, elle a pris la fuite en compagnie de ses deux enfants, mais ses parents et son mari l'ont retrouvée, et ce dernier l'a frappée à coups de bâton tandis que sa mère la tenait immobilisée. Mme G. s'est alors enfuie aux Etats-Unis, où elle a déposé une demande d'asile, mais elle a été informée qu'elle serait rapatriée dans son pays.

Dans certains pays, les femmes ne sont pas autorisées à comparaître en justice

Dans de nombreuses régions du monde, la police s'abstient régulièrement d'enquêter sur les cas de violence allégués par les femmes et les renvoient souvent à leur triste sort au lieu d'enregistrer leur plainte. Une étude menée en Thaïlande a montré que la police leur conseille généralement de se réconcilier avec leur partenaire et qu'elles doivent souvent acheter les policiers pour qu'ils engagent des poursuites. Seuls 27 pays sont dotés de dispositions législatives contre le viol conjugal.

Au Pakistan, les femmes victimes de viol qui ne parviennent pas à prouver qu'elles n'étaient pas consentantes peuvent être elles-mêmes accusées de zina (fornication), crime puni de mort par lapidation, ou de flagellation en public. Dans certains pays, les femmes ne sont pas autorisées à comparaître en justice : ce sont les hommes de leur famille qui sont censés représenter leurs intérêts. En Arabie saoudite, les femmes qui sortent de chez elles pour demander l'aide de la police risquent une arrestation pour s'être montrées en public sans être accompagnées par un parent de sexe masculin.

"Il est grand temps pour les gouvernements de reconnaître que la violence exercée au foyer et dans la communauté n'est pas une affaire privée, mais qu'elle met en jeu la responsabilité des Etats. Les normes internationales indiquent clairement que les Etats sont tenus de s'assurer que nul n'est soumis à la torture ou à d'autres mauvais traitements, quels que soient leur auteur ou leur contexte", indique Amnesty. "En ne tenant pas compte de cette obligation, ils partagent la responsabilité des souffrances qu'ils n'ont pas empêchées."

Sources : Amnesty International, Québec, mars 2001.

mercredi 6 août 2008

Conséquences psychiques et physiques de la prostitution par Judith Trinquart

Conséquences psychiques et physiques de la prostitution

article publié le 23/10/2002
auteur-e(s) : Trinquart Judith

Les conséquences psychiques et physiques de la situation prostitutionnelle sont très graves pour la personne prostituée et ne se distinguent pas à la base des conséquences de la traite. Il est très important de noter également que le lien entre antécédents de violences sexuelles ) et entrée en prostitution est très fort : selon différentes sources, entre 80 et 95% des personnes prostituées présenteraient de tels antécédents. L’article de Judith Trinquart, médecin, propose des solutions pour une prise en charge efficace et appropriée des personnes prostituées.


Conséquences psychiques et physiques de la situation prostitutionnelle – Implications en termes de prise en charge socio-sanitaire

Cconséquences psychiques

Les conséquences psychiques de la situation prostitutionnelle se manifestent par des troubles psychiques de types dissociatif, c’est-à-dire un véritable clivage ou dissociation psychique entre la personnalité prostituée et la personnalité « privée » de la personne prostituée, constituant l’aspect psychique de la décorporalisation.

Ce clivage est un mécanisme de défense psychique contre les agressions et violences vécues dans la situation prostitutionnelle ; la première de ces violences est de subir des rapports sexuels non désirés de manière répétitive.

Les notions fondamentales en matière de sexualité sont celles de désir, de plaisir et de partage, conséquent de la bilatéralité de la relation. Dans la situation prostitutionnelle, ces notions se trouvent complètement perverties, et la notion de bilatéralité de l’échange disparaît totalement. La situation prostitutionnelle n’est donc pas un échange ou une relation à caractère humain, pas plus qu’une forme de sexualité.

Le fait de subir ces rapports sexuels de manière répétitive et non désirée entraîne une dissociation psychique afin de pouvoir départager les deux univers de la personne, et surtout protéger le domaine privé des atteintes vécues dans le domaine prostitutionnel en se coupant de ce qui est éprouvé dans ce dernier. Celui-ci est totalement factice : c’est une situation simulant une relation humaine mais où tout est artificiel ; les sentiments et les émotions n’existent pas, ils sont refoulés car considérés comme des obstacles par l’acheteur de services sexuels. L’absence de tout affect humain (autre que négatif, tel que mépris de la personnalité, déni de ses désirs, ignorance de son identité humaine, assimilation à un objet sexuel totalement soumis, en résumé tout ce qui fait le caractère humain unique d’une personne est nié et doit disparaître au bénéfice du rapport strictement commercial) est extrêmement destructeur pour toute personne vivant cette situation.

Une étude américaine faite dans 5 pays (USA, Zambie, Turquie, Afrique du Sud et Thaïlande) auprès de personnes prostituées a montré la présence de troubles psychiques (dont fait partie la dissociation psychique) analogues à ceux diagnostiqués chez les vétérans de la guerre du Vietnam, chez 67% de ces personnes prostituées : c’est ce que l’on appelle le PTSD (Post Traumatic Stress Disorder), dans lequel peut s’intégrer une décorporalisation.

Conséquences physiques

La dissociation existant sur le plan psychique va se manifester aussi sur le plan physique, car on ne peut dissocier de manière contrôlée le ressenti physique de ce qui se passe dans la tête de la personne ; ces troubles perturbent le fonctionnement de la sensibilité corporelle des personnes prostituées, et sont aussi un mécanisme de défense : ne plus ressentir physiquement ce qui n’est pas désiré.

Les manifestations physiques essentielles vont être des troubles de la sensibilité nociceptive (ou coenesthésique), c’est – à –dire de la sensibilité à la douleur et aux sensations tactiles (du toucher), dus à la dissociation « tête – corps », non – organiques.

Seuil de tolérance à la douleur supérieur à la moyenne et très élevé. Elles sont capables de supporter des douleurs nettement supérieures à celles que peut tolérer la population moyenne. Tolérance importante de symptômes d’alerte ou inquiétants.

Hypoesthésie. Sensibilité tactile et à la douleur inférieure à celle de la population moyenne d’une manière diffuse et générale.

Anesthésie. Plus la situation prostitutionnelle se prolonge dans le temps, plus l’hypoesthésie va se transformer en anesthésie.

Troubles de la sexualité : elle est tronquée, dysfonctionnelle, ou absente. Les subterfuges utilisés pour se protéger des sensations physiques liées à la relation sexuelle dans la situation prostitutionnelle « contaminent » la vie privée, et détruisent la qualité des relations sexuelles privées que ces personnes peuvent avoir.

Il est très important de bien comprendre la signification de l’ensemble de ces symptômes, non seulement sur le plan médical, mais aussi relationnel, social, psychologique et humain d’une manière générale :

Sur le plan médical, toute tentative de proposer des structures ou des actions de soins comme on le fait pour la population générale est vouée à l’échec : n’ayant plus la possession pleine et entière de leur propre corps, le concept même de soin n’évoque rien par rapport à un objet ou un instrument ; le soin se donne à un être vivant. Si le concept de corps dynamique et sujet disparaît, les concepts de soin et de santé disparaissent également. Ce qui n’est plus symbolisé n’est plus réel. L’absence de soins médicaux notamment, découlant de l’auto-négligence corporelle, se fait ressentir de façon importante dans l’évaluation de l’état de santé des personnes prostituées (données françaises, mais résultats similaires dans d’autres pays européens et les USA) :

D’ordre gynécologique : peu ou pas de suivi, de surveillance ou de dépistage pour les MST (dont le sida), pour les cancers gynécologiques, pour les problèmes péri – ménopausiques, pour la contraception, pour les grossesses,….

D’ordre infectieux : mauvaise prise en charge des problèmes infectieux en général (broncho – pulmonaires, ORL, cutanés, …).

D’ordre traumatique : conséquences physiques et psychiques des violences corporelles et sexuelles (coups à mains nues, avec objets contondants, blessures par armes blanches, viols par les proxénètes et les acheteurs) dans la prostitution et la traite, et des violences verbales (menaces, injures,…).

D’ordre psychologique : prise en charge inexistante des conséquences d’antécédents de violences sexuelles et familiales (80% à 95%des personnes prostituées auraient de tels antécédents, selon les enquêtes réalisées sur le sujet), et des conséquences de la pratique prostitutionnelle : dépressions, angoisse, phobies,…aggravant la négligence à prendre soin de son corps et de sa santé.

Aggravation de troubles ou de maladies à composante psychosomatique : dermatoses (eczéma, psoriasis), gastropathies (ulcère gastrique ou duodénal, reflux gastro –oesophagien), problèmes rhumatismaux.

D’ordre addicitf (toxicomanies) : aux drogues dures, aux psychotropes, à l’alcool. Si la toxicomanie peut être primaire, elle est aussi souvent secondaire ou maintenue par la pratique prostitutionnelle, car les personnes prostituées expliquent que cela les aide à supporter leur activité de prostitution et les effractions sexuelles à répétition.

Mauvais suivi en général sur le plan de la santé : réduction quantitative et qualitative des soins de santé.

Ce dernier résulte pour une part des difficultés matérielles et pratiques d’accès aux soins (problème de couverture sociale, problèmes de titres de séjour et de papiers d’identité, problèmes d’inadéquation du personnel et des lieux de soins, problème de stigmatisation sociale) qui sont bien réelles mais dont l’importance a toujours été grossie par rapport à l’autre facteur, plus difficile à identifier : la décorporalisation due à la pratique prostitutionnelle, qui est une perte de la possession pleine et entière de son propre corps, et qui se manifeste par les symptômes psychiques et physiques décrits ci-dessus. La douleur et le ressenti physique ayant disparu, le symptôme n’existe plus lui non plus. Il n’est pas ressenti, et les personnes ne vont plus se faire soigner, parvenant à des états de santé dramatiques avec des maladies très évoluées.

Toutes ces conséquences physiques médicales sont aggravées par l’exercice de violences très graves dans le contexte de la traite des êtres humains, mais on ne peut faire de différence à la base entre les conséquences physiques de la prostitution et celles de la traite. Seule la forme se modifie, mais pas le fond.

La prostitution est le phénomène principal générateur de ces troubles, et la traite des Etres Humains à des fins d’exploitation sexuelle et la prostitution infantile n’en sont que des phénomènes secondaires. C’est l’existence d’un marché pour l’utilisation à caractère sexuel du corps humain qui rend possible les extensions de marché que représentent la traite et la prostitution enfantine. Les conséquences physiques et psychiques mentionnées dans cette intervention sont bien celles de la prostitution, même sans violence physique telles que coups ou blessures, même sans contrainte de proxénètisme ou violence verbale ou psychologique ; d’autres types de violences peuvent se surajouter. Mais encore une fois, la violence primordiale est celle de l’acte sexuel non désiré qui s’apparente à une violence sexuelle compensée par de l’argent.

Sur le plan humain et psychologique, toute relation suivie et vraie est difficile, voire quasiment inexistante. La dissociation et l’éloignement des affects et des sentiments pour se protéger rendent très difficile à construire une relation humaine nécessitant ces éléments. Il y a une ambivalence de la parole et un discours paradoxal, simplement parce que le psychisme est dissocié et la personnalité clivée ; il ne s’agit pas de mensonge ou de manipulation, mais d’alternance très rapide de temps et de lieux différents dans lesquels la parole ou le sens des mots n’ont pas la même valeur ou signification. La signification d’un moment et du lieu est toujours réelle pour la personne.

La constance et la permanence de l’écoute de cette parole sont donc indispensable pour construire une relation de confiance ; il faut savoir écouter tous les aspects d’une même parole pour pouvoir en retrouver le fil conducteur. Deux discours contradictoires chez une même personne prostituée ne sont pas révélateurs d’une simulation ou d’une dissimulation, mais d’une dissociation psychique provoquée par la situation prostitutionnelle.

Sur le plan social, toute action ou aide demande un investissement à long terme, avec présentation répétitive de l’offre d’aide ; le découpage psychique conduisant au découpage du temps et de l’espace en petites unités aléatoires rendent difficile un travail d’une traite, avec un suivi optimal des différentes phases dans l’ordre chronologique. Le travail social ne peut démarrer qu’au moment ou l’offre d’aide tombe dans le bon temps ; la chronologie peut être très désorganisée, le suivi chaotique. Il peut y avoir reprise répétitive d’un travail amorcé sans parvenir à dépasser un stade donné pendant un certain temps.

Liens avec les antécédents de violences sexuelles

Il est très important de noter également que le lien entre antécédents de violences sexuelles (inceste, pédophilie, viols quel que soit l’âge de la victime) et entrée en prostitution est très fort : selon différentes sources, entre 80 et 95% des personnes prostituées (de souche française, chiffre n’ontégrant pas les personnes victimes de la traite à des fins d’exploitation sexuelle) présenteraient de tels antécédents.

Si on ne retrouve pas d’antécédents d’inceste et de pédophilie chez toutes les personnes prostituées, on retrouve dans tous les cas des antécédents de famille « déstructurée » avec une image du père très dévalorisée (souvent sur le versant violent) et une image maternelle inexistante ou inconsistante. La mère a un rôle favorisant dans la mauvaise image que l’enfant se constitue de lui-même ; on parle d’injonction maternelle consciente ou inconsciente, c’est-à-dire que c’est la mère elle- même qui place son enfant dans une position où il pense que sa seule valeur est celle d’objet monnayable.

Nous voyons donc une continuité entre ce qui se passe dans l’enfance et ce qui se poursuit dans la vie adulte : on ne devient pas prostituée brutalement, du jour au lendemain. Il n’y a pas une frontière nette entre l’enfance et l’âge adulte.

Les conséquences psychiques des violences sexuelles et de la prostitution sont similaires ; dans la prostitution, nous voyons apparaître en plus des troubles physiques liés à la permanence de la situation d’agression sexuelle.

Nous devons prendre en compte cette continuité des situations de violence sexuelle, et savoir que même lorsque nous ne voyons pas de contrainte directe (comme le proxénète ou les trafiquants), il existe des contraintes psychiques invisibles à l’œil nu, mais tout aussi efficaces. Ces contraintes invisibles mais pourtant réelles montrent que la position de certaines personnes qui considèrent qu’il existe une prostitution « volontaire » ou « libre » n’est pas réaliste.

Quelles solutions pour une prise en charge efficace et appropriée ?

La première chose pour stopper le processus de décorporalisation est l’arrêt de l’activité prostitutionnelle. Pour effectuer une réhabilitation médicale de la capacité et de l’autonomie de prise en charge sanitaire des personnes prostituées, on peut proposer :

Restauration de la parole de la personne prostituée : lieux d’écoute psychologique spécialisée avec des intervenants formés pour écouter et surtout comprendre la parole de ces personnes. L’idéal serait un suivi par un même et unique écoutant pour ne pas rajouter de la rupture dans un milieu où il y en a déjà suffisamment.

Dévictimation : La prise de la parole de la personne prostituée doit s’accompagner d’un processus de dévictimation, terme criminologique désignant l’accompagnement des personnes victimes de toutes formes de violences et traumatismes et leur permettant de passer de la place de victime à une place de personne active ayant réintégré son schéma et son image corporels. La réparation passe par la reconnaissance sociale, les soins, sans oublier la prévention de nouveaux cas de prostitution et la lutte contre les instances qui favorisent le développement de situations prostitutionnelles. Chaque étape de ce difficile parcours peut être l’occasion d’une survictimation (aggravation de la stigmatisation sociale et de situations imposées où la personne est considérée comme passive et non – décisionnaire). Un tel travail d’accompagnement et de soins ne peut se concevoir qu’en mobilisant un réseau d’intervenants variés : justice, psychiatres et psychologues, médecins, association de victimes ou service d’aide aux victimes ". La création notamment de groupes de paroles de survivantes de la prostitution pourrait constituer un bon support de dévictimation en permettant à leur parole de s’exprimer directement, plus librement, avec des possibilités d’être entendues sur la place publique.

Recorporalisation : (permet à la personne de se réapproprier son corps, d’être de nouveau à l’intérieur et en un seul « morceau ») : restauration de l’intégrité corporelle par des soins physiques appropriés, appelés thérapies à médiation corporelle :

soins kinésithérapeutiques permettant de recouvrer le fonctionnement du corps, de réintroduire les perceptions corporelles dans l’espace par des jeux sollicitant la sensibilité profonde et superficielle ; les massages, la fungothérapie peuvent également être utiles pour restaurer la sensibilité cutanée.
activités sportives en groupe, qui sollicite l’interaction de la personne avec les autres participants, la réintègre dans un vrai jeu social, permettant une communication corporelle.
Les activités comme le théâtre, la comédie dans un contexte thérapeutique (art- thérapie) peuvent aussi être intéressantes. Des expériences de théâtre ou de composition littéraire ont été menées par des écrivains et des acteurs auprès de petits groupes de personnes en situation d’exclusion, et les résultats avaient été très positifs, ces personnes se sentant capables, par les rôles ou l’écriture qu’on leur avait confiés, d’être autre chose que des corps passifs et exclus.

Ces propositions sont coûteuses en temps et en argent , mais elles sont incontournables et indispensables si on veut pouvoir réhabiliter physiquement les personnes prostituées.

En même temps que ce travail de recorporalisation, le bilan médical et les soins pourront être entrepris, ces mots pouvant de nouveau prendre un sens sur un corps qui se remet à exister par une image et un schéma corporels en restauration, les soins venant alors s’intégrer eux – mêmes à ce processus pour le favoriser.

L’ensemble de ces propositions thérapeutiques pourrait être mis en place dans le cadre d’un Centre de Victimologie, qui permettrai d’une part de ne pas stigmatiser ces personnes (ce type de centre accueillant des victimes de tout genre de violences), de mettre en pratique les récentes avancées françaises incluant la prostitution comme une violence à l’encontre des femmes, et d’autre part de réunir dans un même lieu toutes les phases du processus de restauration psychique et physique spécifique à ce type de violence afin de ne pas mettre en péril la cohésion et donc la réussite de ce processus. Les professionnels intervenant dans ce cadre pourraient bénéficier d’une formation appropriée et spécifique à la prise en charge des personnes survivantes de la prostitution ; enfin, ce type de processus permettrai de compléter de façon indispensable les actions de réduction de risques existant déjà à l’heure actuelle, mais qui ne suffisent pas à prendre en charge les problèmes spécifiques liés à la situation prostitutionnelle. 1

jeudi 5 juin 2008

Dubec témoigne comme expert au procès FOURNIRET : une insulte aux victimes

par Luva
source : http://lepsyquijustifieleviol.over-blog.com/

Beaucoup s'étonnent qu'après les déclarations libidineuses de Dubec, ce dernier soit commissionné comme expert dans l'affaire Fourniret. Bénéficie-t-il d'appuis aussi considérables, qu'une pétition ayant réuni plus de 1300 signatures n'ait suscité aucune réaction de la part de la Justice ? S'agit-il d'une provocation ?

Marquons notre refus de ce mépris affiché à l'égard des femmes. Exprimons notre soutien à Brigitte BRAMI, à Sisyphe, à ceux et celles qui s'exposent pour dénoncer cette complaisance envers l'insupportable.


Réagissons en envoyant cette lettre aux politiques :

A

Monsieur SARKOZY, Président de la République

Madame Rachida DATI, Garde des Sceaux, Ministre de la Justice

Monsieur François FILLON, Premier Ministre

Monsieur Xavier BERTRAND, Ministre du Travail, des relations sociales, de la Famille et de la solidarité

(Service des Droits des Femmes et de l’Egalité)

Monsieur Bernard KOUCHNER, Ministre des Affaires Etrangères et de l’Union Européenne

"Des citoyens et des citoyennes se sont mobilisés en réaction aux propos de M. Michel Dubec, psychiatre et psychanalyste, expert national auprès des tribunaux, ulcérés par son apologie du viol et son admiration professée pour le violeur et assassin en série Guy George, dans son livre Le Plaisir de Tuer paru aux éditions du Seuil.

Une pétition signée notamment par des médecins, écrivains, professeurs, a recueilli 1350 signatures.

Des courriers ont été envoyés au Conseil de l’Ordre des Médecins afin que des sanctions soient prises à l’encontre du Docteur Dubec en raison de ses propos dégradants envers les femmes et qui déshonorent le corps médical.

Des courriers ont été envoyés à Madame la Garde des Sceaux, Ministre de la Justice afin que Monsieur Dubec, expert auprès des tribunaux, soit démis de ses fonctions, en tant qu’il discrédite la Justice française par ses affirmations essentialistes et révoltantes.

Quelle n’est pas ma stupéfaction d’apprendre le 19 mai 2008 par un grand quotidien national, France-Soir, que Monsieur Dubec, par ailleurs condamné pour injures à caractère antisémite dans le même livre, dépose devant la cour d’assises des Ardennes dans le procès Fourniret.

Est-ce pour lui fournir l’occasion de publier le second volet de ses fantasmes « Michel Fourniret, la jouissance de détruire des petites filles » ?

Où est le respect des victimes, de leurs familles ?

Est-ce là le cas que l’on fait aujourd’hui en France de la dignité et de la sécurité des femmes, quand tant de femmes sont violées chaque jour et meurent sous les coups des hommes ?

Est-ce là la haute idée que l’on se fait de la justice française ? Laisser un psychiatre discréditer les institutions de la République en utilisant sa qualité d’expert auprès des tribunaux français pour justifier les violences contre les femmes ?

Même tirés de leur contexte, et habilement noyées dans d’autres phrases, il est décemment impossible de justifier des phrases telles que celles-ci : «Guy Georges, c’est différent. On peut être avec lui, jusqu’au viol compris. » et : «Oui, c’était possible de s’identifier à ce violeur qui baise des filles superbes contre leur gré (...)», enfin : «Jusque-là, on peut le comprendre, et même, il nous fait presque rêver, il nous agrippe crûment par nos fantasmes. »

Ces quelques lignes dévoilent que le Docteur Dubec, submergé par ses propres sens, n’est plus dans la capacité de conduire des expertises, ni d’en rédiger les conclusions, avec les qualités professionnelles nécessaires, c’est-à-dire la mesure, la neutralité et l’objectivité.

A partir de juillet 2008, la France doit présider l’Union européenne. Le Ministère des Affaires Etrangères annonce que la France entend accorder la priorité à la promotion et à la Défense des Droits des Femmes : « La lutte contre les violences à l’encontre des femmes, qui passe par la promotion du statut et du rôle des femmes dans la société, constituera l’axe central de l’action de la France » ? Souhaitons que cela ne se résume pas à un effet d’annonce.

Faut-il que les journaux étrangers s’intéressent à leur tour aux scandaleux propos de l’expert Dubec pour que les pouvoirs publics sortent de leur inertie ?

Le rapport d’Amnesty International de 2006, l’enquête ENVEFF le soulignent : les violences contre les femmes sont AUSSI une affaire d’ETAT : elles sont aggravées par la carence de l’écoute des institutions. L’absence de réaction c’est la complicité.

Je demande que le Docteur Dubec ne soit plus en mesure de donner son avis dans des dossiers qui traitent de viols et d’agressions sexuelles à l’encontre des femmes. "

lundi 2 juin 2008

POUVOIR ET VIOLENCE SEXISTE Andrea Dworkin


POUVOIR ET VIOLENCE SEXISTE Andrea Dworkin

mai 16, 2008

source : http://mauvaiseherbe.wordpress.com/2008/05/16/pouvoir-et-violence-sexiste-andrea-dworkin/

D’autres lectures m’ont entraînée à retarder celle de ces derniers chapitres de “Pouvoir et violence sexiste” D’Andrea Dworkin.

Et je dois dire que ces quelques pages ont perturbé largement mon sommeil. Impossible de m’endormir sans m’acquitter de ce qui venait alors de s’imposer comme une impérieuse nécessité. Ces lignes de Dworkin, sont venues me brutaliser avec une âpreté comparable à celle du regard que l’on pose sur le traître (ces longues heures de veille à taper une à une chaque lettre de ce large extrait, m’apaiseront peut-être de ce que je ressens comme ma profonde indignité). Je déteste l’indulgence avec laquelle j’ai abordé ce débat concernant la pornographie. J’ai honte de ma lâcheté et de ma complaisance qui m’ont entraînée à m’éloigner des fondamentaux de mon combat politique, ces égarements formalistes dans lesquels j’ai accepté de museler la voix de ma révolte et avec elle, mon rêve d’une révolution. Accepter de considérer un système d’exploitation tel que celui de la pornographie comme plus respectable sous prétexte que certaines femmes s’en sortent moins mal que d’autres, c’est une compromission intolérable. Avez-vous déjà lu les témoignages des femmes sorties du marché de la pornographie? Ils sont comparables à ceux des femmes utilisées dans la prostitution. Et comme le dit Dworkin, l’acteur pornographique ne peut en aucun cas être mis au même niveau que l’actrice, pas dans un système patriarcal.

Pour répondre à “Marianne”, avant de lui répondre plus largement par la voix de Dworkin, être de gauche ce n’est pas négocier avec le pouvoir, c’est le terrasser!

Je sais un peu plus aujourd’hui pourquoi, sinon pour le seul motif révolutionnaire d’aider une femme de gauche à devenir présidente, je ne voterai plus jamais socialiste. Mon féminisme me défriche le chemin de ma gauche. Je ne veux plus me compromettre dans le soutien d’une gauche complaisante, mon ambition politique sera à la mesure de mon féminisme désormais, mon choix est fait : elle sera Révolutionnaire!

Mauvaise herbe

POUVOIR ET VIOLENCE SEXISTE (extraits)

(…) Le thème principal de la pornographie comme genre est le pouvoir masculin, sa nature, son ampleur, son usage, son sens. Le pouvoir masculin, tel qu’il s’exprime dans et par la pornographie laisse discerner plusieurs motifs distincts mais entrelacés, qui se consolident : le pouvoir du soi, le pouvoir physique exercé sur et contre les autres, le pouvoir de la terreur, le pouvoir de nommer, le pouvoir de propriété, le pouvoir de l’argent et le pouvoir du sexe. Ces motifs du pouvoir masculin sont intrinsèques à la substance et au mode de production de la pornographie, et les modalités de la pornographie sont les modalités du pouvoir masculin. L’harmonie et la cohérence des valeurs haineuses, valeurs perçues par les hommes comme neutres et normales lorsque appliquées aux femmes, sont ce qui caractérise le message, la chose et l’expérience de la pornographie.

Les motifs du pouvoir masculin s’incarnent dans la forme et dans le contenu de la pornographie, dans le contrôle économique et la répartition de la richesse qui caractérisent l’industrie, dans l’image ou dans le récit en tant qu’objet, dans le photographe ou le rédacteur en tant qu’agresseur, dans la critique de l’intellectuel qui, en nommant, assigne la valeur, dans l’utilisation concrète faite des modèles, dans l’application de ce matériau dans ce qu’on appelle la vraie vie (que les femmes se voient ordonner de considérer comme distincte du fantasme) . Un sabre qui pénètre un vagin est une arme; l’est aussi la caméra ou la plume qui le représentent; l’est aussi le pénis auquel le sabre sert de substitut (en latin, vagina signifie littéralement “fourreau”). Les personnes qui fabriquent l’image sont également des armes, tout comme les hommes déployés à la guerre deviennent personnellement des armes. Ceux qui défendent ou protègent l’image sont, au même sens, des armes.

Les valeurs inhérentes à la production pornographique sont aussi manifestes dans tout ce qui l’entoure. La valeur accordée aux femmes dans la pornographie est un thème accessoire, dans la mesure où la dégradation des femmes existe pour postuler, exercer et célébrer le pouvoir masculin. En dégradant les femmes, le pouvoir masculin est avant tout soucieux de lui même, de sa perpétuation, de son expansion, de son intensification et de son élévation. Dans son essai sur le Marquis de Sade, Simone de Beauvoir décrit la sexualité de Sade comme “autiste”. Elle fait du mot un usage figuratif puisqu’un enfant autiste n’a pas besoin d’un objet extérieur à violenter (la plupart des enfants autistes sont de sexe masculin). Le pouvoir masculin exprimé dans la pornographie est autiste au sens où Beauvoir applique le mot à Sade: il est violent et obsédé de lui même; aucune perception d’un autre être n’arrive jamais à modifier son comportement ou a le persuader d’abandonner la violence comme forme d’auto-gratification.

Le pouvoir masculin est la raison d’être de la pornographie; la

dégradation de la femme est la façon de réaliser ce pouvoir.

Prostitution et domination masculine

En 1992, Dworkin interpelle les universitaires sur le fossé entre leur réalité et celle des femmes en prostitution lors d’une conférence organisée par la faculté de droit de l’Université du Michigan: “Prostitution: From Academia to Activism.”

C’est un grand honneur pour moi que d’être ici aujourd’hui avec mes amies et mes paires, mes soeurs au sein de ce mouvement.

Mais je ressens aussi d’énormes déchirements à être ici, parce qu’il est très difficile de penser à ce qu’on peut dire de la prostitution dans un cadre universitaire.

Les a priori du monde universitaire arrivent à peine à imaginer la réalité de la vie des femmes en prostitution. La vie universitaire a pour prémisses la notion qu’il existe un demain et un surlendemain et une journée après cela; ou que l’on peut se mettre à l’abri du froid et étudier; ou qu’il existe un certain discours à propos des idées et qu’on dispose d’une année de liberté où exprimer des désaccords sans y risquer sa vie. Ces prémisses sont la réalité quotidienne des personnes qui étudient ou qui enseignent ici. Mais elles sont l’antithèse même de la vie des femmes qui sont en prostitution ou qui y ont été.

Si vous avez été en prostitution, vous n’avez pas demain à l’esprit parce que demain, c’est très très loin. Vous ne pouvez prendre pour acquis que vous serez encore vivante dans la minute qui vient. Vous ne le pouvez pas et vous ne le faites pas. Si vous le faites, vous êtes stupide, et être stupide dans le monde de la prostitution, c’est être blessée, c’est être morte. Aucune femme qui est prostituée ne peut se permettre d’être stupide au point de prendre demain pour acquis.

Je ne peux réconcilier ces différentes prémisses. Je peux seulement vous dire que les prémisses de la femme prostituée sont les miennes. C’est sur leur base que j’agis. C’est sur elles que mon travail est basé depuis toutes ces années. Je ne peux accepter -parce que je ne peux croire- les prémisses du féminisme issu de l’université: le féminisme qui dit que nous allons écouter toutes les parties, année après année, et qu’ensuite, un jour, dans l’avenir, par quelque processus que nous n’avons pas encore trouvé, nous allons décider de ce qui est juste et de ce qui est vrai. cela n’a aucun sens pour moi. On me dit que cela a du sens pour beaucoup d’entre vous. Je parle en travers du plus large fossé culturel de ma vie. Il y a vingt ans que j’essaie de parler en travers de ce fossé, avec un succès que je qualifierais de marginal.

Je veux nous ramener aux éléments de base. La prostitution: qu’est-ce que c’est?

C’est l’utilisation du corps d’une femme pour du sexe par un homme; il donne de l’argent, il fait ce qu’il veut. Dés que vous vous éloignez de ce que c’est réellement, vous vous éloignez du monde de la prostitution pour passer au monde des idées.

Vous vous sentirez mieux; ce sera plus facile; c’est plus divertissant: il y a plein de choses à discuter, mais vous discuterez d’idées, pas de prostitution. La prostitution n’est pas une idée. C’est la bouche, le vagin, le rectum, pénétrés d’habitude par un pénis, parfois par des mains, parfois par des objets, pénétrés par un homme et un autre et encore un autre et encore un autre et encore un autre. Voilà ce que c’est.

Je vous demande de penser à vos propres corps -si vous arrivez à vous abstraire du monde que les pornographes ont créé dans vos esprits, celui où flottent un aplat, sans vie, des bouches, des vagins et des anus de femmes. je vous demande de penser concrètement à vos propres corps, utilisés de cette façon. Est-ce sexy? Est-ce agréable? Les gens qui défendent la prostitution et la pornographie veulent que vous ressentiez un petit frisson pervers à chaque fois que vous pensez au fait de plonger un objet dans une femme. Je veux que vous ressentiez ses tissus délicats que l’on maltraite ainsi. Je veux que vous ressentiez ce qu’on ressent quand cela se produit encore et encore et encore et encore et encore et encore et encore; parce que c’est cela la prostitution. La répétition vous tuera si ce n’est pas l’homme qui le fait.

Voilà pourquoi - du point de vue d’une femme qui est en prostitution ou d’une femme qui a été en prostitution- les distinctions que font d’autres gens entre l’événement qui a lieu au Plaza Hotel et celui qui a lieu à un endroit moins élégant ne sont pas les distinctions qui comptent. Ces perceptions sont irréconciliables, leurs prémisses irréconciliables. Pourtant, dites-vous, les circonstances doivent bien avoir de l’importance. Non, elles n’en ont pas, parce que nous parlons de l’utilisation de la bouche, du vagin et du rectum. Les circonstances n’atténuent pas, ne modifient pas ce qu’est la prostitution.

Alors, plusieurs d’entre nous disons que la prostitution est intrinsèquement violente. je tiens à être claire: je vous parle de la prostitution en soi, sans autre violence, sans violence supplémentaire, sans qu’une femme soit frappée, sans qu’une femme soit bousculée. La prostitution à elle seule constitue de la violence contre le corps d’une femme. Celles d’entre nous qui disons cela sont accusées de simplisme. Mais la prostitution est très simple. Et si vous ne la regardez pas simplement, vous ne la comprendrez jamais. Plus vous viserez une pensée complexe, plus vous prendrez vos distances de la réalité -plus vous serez en sécurité, plus vous serez heureuses, plus vous aurez de plaisir à discuter du thème de la prostitution.

Dans la prostitution, pas une femme ne demeure entière. Il est impossible d’utiliser un corps humain de la façon dont le corps des femmes est utilisé en prostitution et d’avoir encore un être humain entier au bout du compte, ou au milieu ou près du début. Et pas une femme ne redevient entière plus tard, après.

Les femmes qui ont été violentées dans la prostitution ont des choix à faire. Vous avez vu ici des femmes très courageuses poser certains choix très importants: utiliser ce qu’elles savent, essayer de vous communiquer ce qu’elles savent. Mais personne de redevient entière parce qu’on vous en enlève trop quand l’invasion a lieu à l’intérieur de vous, quand la brutalité a lieu sous votre peau. Chacune d’entre nous essaie si fort de communiquer aux autres cette douleur.

Nous plaidons, nous tentons des analogies. La seule analogie qui me vienne à l’esprit concernant la prostitution est que ça ressemble plus à un viol collectif qu’à quoi que ce soit d’autre.

Oh! Dites-vous, mais le viol collectif, c’est tout à fait autre chose!

Une femme innocente déambule dans la rue et elle est agrippée par surprise… Toutes les femmes sont agrippées par surprise. Une prostituée est, dans sa vie, agrippée par surprise encore et encore et encore et encore. Son viol collectif est ponctué par un échange d’argent, c’est tout.

C’est la seule différence.

Mais l’argent a une qualité magique, n’est-ce pas?

Vous donnez de l’argent à une femme et soudain, quoi que vous lui ayez fait, elle l’a voulu, elle l’a mérité.

Pourtant, nous comprenons la dynamique du travail masculin. Nous comprenons que les hommes font des choses qu’ils n’aiment pas en échange d’un salaire. Lorsque les hommes vivent un travail d’usine aliénant, nous ne disons pas que l’argent transforme l’expérience pour eux de sorte qu’ils ont aimé cela, qu’ils ont eu du plaisir et, en fait, qu’ils n’aspiraient à rien d’autre. Nous voyons la routine, l’absence d’horizon; nous reconnaissons que la vie d’un homme devrait sûrement valoir mieux que cela.

La fonction magique de l’argent est genrée, en ce sens que les femmes ne sont pas censées avoir de l’argent, parce que, quand les femmes ont de l’argent, on présume que les femmes peuvent faire des choix, et un des choix que peuvent faire les femmes est celui de ne pas être avec les hommes. Et si les femmes font le choix de ne pas être avec eux, alors les hommes seront privés du sexe auquel ils ont le sentiment d’avoir droit. Et s’il est nécessaire que toute une classe de personnes soit traitée avec cruauté, indignité et humiliation, placée en condition de servitude, pour que les hommes puissent avoir le sexe auquel ils pensent avoir droit, alors c’est ce qui arrivera. Voilà l’essence et le sens de la domination masculine. La domination masculine est un système politique.

Il est toujours extraordinaire, quand on regarde cet échange d’argent, de réaliser que dans l’esprit de la plupart des gens, l’argent vaut plus que la femme. Les dix dollars, les trente dollars, les cinquante dollars valent beaucoup plus que sa vie entière. L’argent est réel, plus réel qu’elle.

L’argent permet à l’homme d’acheter une vie humaine et d’effacer sans importance de tous les aspects de la reconnaissance civique et sociale, de la conscience et de la société, des protections de la loi, de tout droit de citoyenneté, de tout concept de dignité humaine et de souveraineté humaine. Cinquante maudits dollars permettent à n’importe quel homme de faire cela.

Si vous deviez chercher une façon de punir les femmes d’être des femmes, la pauvreté suffirait. La pauvreté est dure. Elle fait mal. Ces salopes regretteraient d’être des femmes. C’est dur d’avoir faim. C’est dur de ne pas avoir un logis vivable.

On se sent vraiment désespérée. La pauvreté est toute une punition. Mais la pauvreté ne suffit pas, parce que la pauvreté à elle seule ne fournit pas aux hommes un bassin de femmes à baiser sur demande.

Si affamées que soient les femmes, la pauvreté ne suffit pas à créer ce bassin de femmes. Alors, dans différentes cultures, les sociétés s’organisent différemment pour obtenir le même résultat: non seulement les femmes sont-elles pauvres, mais la seule chose de valeur que possède une femme est ce qu’on appelle sa sexualité, qui, en même temps que son corps, a été transformée en produit marchand. Ce qu’on appelle sa sexualité, devient la seule chose qui ait de l’importance; son corps devient la seule chose que quiconque veuille acheter.

On peut alors formuler un a priori: on peut tenir pour acquis que si elle est pauvre et a besoin d’argent, elle vendra du sexe. L’a priori peut être faux. L’a priori ne crée pas à lui seul le bassin de femmes prostituées. Il faut plus que cela. Dans notre société, par exemple, dans la population des femmes qui sont aujourd’hui prostituées, nous avons des femmes qui sont pauvres, issues de familles pauvres; elles ont aussi été victimes d’agressions sexuelles dans l’enfance, d’inceste en particulier; et elles sont maintenant sans abri.

L’inceste est la filière de recrutement. C’est là qu’on envoie la fille pour lui apprendre comment faire. Donc, bien sûr, on n’a pas à l’envoyer nulle part, elle y est déjà et elle n’a nul autre endroit où aller. On l’entraîne. Et l’entraînement est spécifique et il est crucial: on l’entraîne à ne pas avoir de véritables frontières à son propre corps, à être bien consciente qu’elle n’est valorisée que pour le sexe, à apprendre au sujet des hommes ce que l’agresseur, l’agresseur sexuel, lui apprend. Mais même cela ne suffit pas puisque, après l’entraînement, elle s’enfuit et se retrouve dans la rue, sans abri, itinérante. L’une et l’autre de ces formes de destitution doit avoir lieu pour la plupart des femmes en prostitution.

J’ai beaucoup réfléchi, ces dernières années, à ce que signifie l’itinérance pour les femmes. Je crois qu’il s’agit, littéralement, d’une condition préalable, comme l’inceste et la pauvreté aux Etats-Unis, servant à créer une population de femmes qui peuvent être prostituées. Mais être sans abri a un sens plus vaste. Demandez-vous où n’importe quelle femme dispose réellement d’un abri. Aucune enfant n’est à l’abri dans une société où une fillette sur trois va être agressée sexuellement avant d’atteindre dix-huit ans.

Aucune épouse n’est à l’abri dans une société où des statistiques récentes semblent indiquer qu’une femme mariée sur deux est violentée ou l’a déjà été.

Nous sommes les ménagères, nous aménageons et entretenons des abris, mais nous n’y avons pas droit nous-mêmes. Je crois que nous avons eu tort de dire que la prostitution était une métaphore. Je crois que chaque femme est dépossédée d’un lieu de vie qui soit sécuritaire, qui lui appartienne en propre, un lieu de souveraineté non seulement sur son propre corps mais sur sa vie sociale concrète, que ce soit en famille ou entre amies. Dans la prostitution, une femme demeure sans abri.

Mais il y a quelque chose de très particulier au sujet de l’état de prostitution, quelque chose que j’aimerais tenter d’aborder avec vous.

Je veux souligner que dans ces conversations, ces discussions au sujet de la prostitution, nous cherchons toutes un langage. Nous cherchons toutes des façons de dire ce que nous savons et aussi de découvrir ce que nous ne savons pas. Il existe dans la classe moyenne un a priori selon lequel on sait tout ce qui vaut la peine d’être su. La plupart des femmes prostituées ont pour a priori, elles, que l’on ne sait rien qui vaille la peine d’être su. En fait, ni l’une ni l’autre de ces prémisses ne sont vraies. Ce qui importe ici, c’est de tenter d’apprendre ce que sait la femme prostituée, parce que cela a une valeur immense. Ce qu’elle sait est vrai et cela a été dissimulé. Cela a été dissimulé pour une raison politique: l’apprendre, c’est se rapprocher un peu d’une façon de démanteler le système de domination masculine qui pèse sur nos vies à toutes.

Je crois que les femmes prostituées vivent une forme spécifique d’infériorité. Les femmes sont en général considérées comme sales. La plupart d’entre nous vivons cela comme une métaphore et, oui, quand les choses vont vraiment mal, quand arrivent les choses terribles, quand une femme est violée, quand une femme est battue, oui, vous reconnaissez alors que votre vie de classe moyenne est sous-tendue par des préjugés qui vous tiennent pour sale du seul fait d’être une femme. Mais une prostituée vit littéralement cette condition de la femme sale. Il n’y a pas de métaphore. Elle est la femme souillée, en ce sens que chaque homme qui lui monte dessus y laisse une partie de lui même. Elle est également la femme qui, dans le système de domination masculine, a une fonction purement sexuelle, de sorte que, dans la mesure où les gens considèrent la sexualité comme sale, les gens considèrent les femmes prostituées comme de la saleté.

Cependant, la femme prostituée n’est pas statique dans cet état de souillure. Elle est contagieuse. Contagieuse parce qu’un homme puis un autre puis un autre éjacule sur elle et puis s’en va. Par exemple, quand les gens parlent du sida, la femme prostituée est perçue comme la source de l’infection. Ce n’est qu’un exemple particulier. Car la femme prostituée est généralement perçue comme la source et l’origine de tout ce qui est mauvais, qui va mal et qui est pourri au sujet de la sexualité, au sujet de l’homme, au sujet des femmes. Elle est perçue comme quelqu’une qui mérite d’être punie, non seulement à cause de ce qu’elle “fait” - et je mets le mot fait entre guillemets parce qu’il s’agit surtout de choses qu’on lui fait- mais à cause de ce qu’elle est.

Ce qu’elle est, c’est, bien sûr, l’incarnation ultime de la femme anonyme. Les hommes adorent cela. Alors qu’elle en est à son vingt-quatrième pseudonymes -chérie, baby, poulette, tartelette, quel que soit le truc de marketing de la semaine chez les pornographes - son anonymat dit à l’homme: “Elle n’est pas réelle, je n’ai pas à traiter avec elle, elle n’a même pas de nom de famille, je n’ai pas à me souvenir de qui elle est, elle n’est personne de particulier pour moi, elle est l’incarnation générique de la femme”. Elle est perçue comme, traitée comme - et je veux que vous vous souveniez de cela, c’est réel- de la glu vaginale. Elle est sale, beaucoup d’hommes sont passés par là. Il y a eu beaucoup de sperme, beaucoup de lubrifiant vaginal. Cela est viscéral, réel, c’est cela qui se passe vraiment.

Son anus est souvent déchiré par la pénétration anale, il saigne.

Sa bouche est un réceptacle pour le sperme, c’est ainsi qu’elle est perçue et traitée.

Toutes les femmes sont considérées comme sales à cause du sang menstruel, mais elle saigne à d’autres moments, à d’autres endroits. Elle saigne parce qu’on lui a fait mal, elle saigne et son corps porte des ecchymoses.

Lorsque les hommes utilisent les femmes dans la prostitution, ils expriment une haine absolue pour le corps des femmes.

Ce sentiment est aussi absolu que tout ce qui existe ou a jamais existé sur terre.

C’est un mépris si profond, si profond que toute une vie humaine s’en trouve réduite à quelques orifices sexuels et que l’homme peut faire tout ce qu’il veut.

D’autres femmes qui sont à cette conférence vous l’ont dit, et je veux que vous le compreniez, que vous les croyiez: c’est vrai.

Il peut faire tout ce qu’il veut. Elle n’a aucun recours. Il n’y a pas de policier auquel porter plainte; le policier peut bien être l’homme qui lui fait cela. L’avocat qu’elle va voir veut se faire payer en nature. Lorsqu’elle a besoin de l’aide d’un médecin, elle découvre encore un client.

Comprenez-vous? Elle n’est, littéralement, rien.

Il arrive à beaucoup d’entre nous de vivre des situations où nous avons l’impression de compter pour rien, où nous savons que quelqu’un nous considère comme rien ou moins que rien, sans valeur, mais pour une femme en prostitution, c’est la réalité qu’elle vit jour après jour.

Lui, le champion, le héros, l’homme de la situation, il est occupé, entre temps, à se lier à d’autres hommes par l’utilisation qu’il fait du corps de cette femme.

Une des raisons pour lesquelles il est là est qu’un homme a été là avant lui et qu’un homme sera là après lui.

Ce n’est pas de la théorie. Quand vous le vivez vous constatez que c’est vrai.

Les hommes se servent du corps des femmes dans la prostitution et dans le viol collectif pour communiquer entre eux, pour exprimer ce qu’ils ont en commun.

Et ce qu’ils ont en commun, c’est le fait de ne pas être cette femme.

Elle devient donc pour chacun le véhicule de sa masculinité et de son homoérotisme, et il se sert des mots pour le lui dire.

Il partage avec d’autres hommes le caractère sexuel des mots, comme celui des actes, dirigés contre elle.

Tous ces mots obscènes sont simplement les mots qu’il utilise pour lui dire ce qu’elle est. (Et j’ ajoute que, du point de vue de n’importe quelle femme qui a été prostituée - si elle devait exprimer ce point de vue, ce qu’elle est peu susceptible de faire- le combat que mènent les artistes masculins pour le “droit” d’utiliser des mots obscènes est une des blagues les plus tordues et les plus cruelles au monde parce qu’il n’existe aucune loi, aucune règle, aucune étiquette, aucune courtoisie qui arrête aucun homme d’utiliser chacun de ces mots contre n’importe quelle femme prostituée; et les mots ont le mordant qu’ils sont censés avoir, parce qu’en fait, ils décrivent cette femme). Elle est jetable. C’est drôle: elle n’a pas de nom. Elle est une bouche, un vagin et un anus - qui a besoin d’elle en particulier quand il y en a tant d’autres? Quand elle meurt, à qui manque-t-elle? Qui la pleure? Quand elle disparaît, est-ce que quelqu’un part à sa recherche? Je veux dire, qui est-elle?

Elle n’est personne.

Historiquement, lors du génocide, par exemple, les nazis ont qualifié les Juifs de poux et ont dit: nous allons les exterminer. Dans l’histoire du massacre des peuples indigènes des Amériques, les décideurs ont dit: ce ne sont que des poux, tuez-les. Catharine MacKinnon a qualifié tantôt de “nettoyage sexiste” (gender cleansing) l’assassinat des femmes prostituées. Elle a raison.

Les femmes prostituées sont les femmes qui sont là, offertes à la tuerie gynocidaire. Et les femmes prostituées sont tuées tous les jours, sans que nous ayons l’impression de faire face à quelque chose qui soit de l’ordre d’une urgence.

Pourquoi le ferions-nous? Elles ne sont personne.

Quand un homme tue une prostituée, il se sent vertueux. C’est un meurtre commis par vertu. Il vient d’éliminer de la saleté, et la société lui dit qu’il a raison.

Il existe aussi un genre particulier de déshumanisation vécue par les femmes qui sont prostituées. Oui, toutes les femmes vivent le fait d’être des objets, d’être traitées comme des objets. Mais les femmes prostituées sont traitées comme un type particulier d’objet, à savoir une cible. Une cible n’est pas n’importe quel objet. On peut prendre relativement soin de certains objets que l’on a à la maison. Mais une cible, on la prend d’assaut. On lui plante la fléchette dans le trou. C’est à cela que sert la prostituée. Cela devrait nous apprendre le niveau d’agression qui entre dans ce que fait un homme lorsqu’il cherche, trouve et utilise une femme prostituée.

Un des déchirements que je ressens à parler ici, à être ici, est ma crainte que la moindre chose un tant soit peu abstraite que je dirai détournera immédiatement l’esprit de tout le monde du problème fondamental. Et le problème fondamental, c’est ce qui est fait aux femmes qui sont en prostitution, ce qu’est la prostitution exactement. Mais je dois prendre ce risque parce que je veux vous dire que vous ne pouvez penser à la prostitution à moins d’être prêtes à penser à l’homme qui a besoin de baiser la prostituée. Qui est-il? Que fait-il? Que veut-il? Que lui faut-il?

Il est tout le monde. je veux que vous preniez une heure de votre temps, ce lundi.

Je veux que vous parcouriez votre école et je veux que vous regardiez chaque homme. Je veux que vous le déshabilliez des yeux. Je veux que vous le voyiez la queue rigide. Je veux que vous l’imaginiez couché sur une femme, avec de l’argent sur la table à côté d’eux. Chaque homme: le doyen de cette faculté de droit, les professeurs, les étudiants, tout le monde.

Si vous vous rendez au département d’urgence d’un hôpital, je veux que vous le fassiez. Si vous avez un infarctus, je veux que vous le fassiez avec le médecin qui s’occupera de vous. Parce que voilà le monde où vivent les femmes prostituées.

C’est un monde où quoi qu’il vous arrive, il y a toujours un homme de plus qui veut un bout de votre peau. Et si vous avez besoin de quelque chose venant de cet homme, , vous devez lui donner ce bout de peau.

Les hommes qui utilisent les prostituées se croient vraiment grands et vraiment braves. Ils sont très fiers d’eux-mêmes - ils se vantent beaucoup,. Ils écrivent des romans, ils écrivent des chansons, ils écrivent des lois - ils sont très productifs- et ils ont le sentiment d’être très aventureux et héroïques. Et pourquoi croient-ils cela?

Parce que ce sont des prédateurs qui “vont aux femmes” - ils se frottent à une femme qui est sale et ils survivent pour en parler. Oui, merde, ils survivent presque toujours. Quoi qu’ils aient fait, quel que soit le tort qu’ils ont fait à cette femme - ils survivent pour en parler, pour chanter ou écrire à ce sujet, pour signer des reportages télé et des films. Je veux vous dire que ces hommes sont des lâches, que ces hommes sont des brutes, que ces hommes sont des imbéciles que, si ces hommes arrivent à faire ce qu’ils font, c’est à cause du pouvoir de la classe des hommes, un pouvoir qu’ils s’arrogent parce que les hommes utilisent la force contre les femmes. Si vous voulez une définition de ce qu’est un lâche, c’est avoir besoin de réprimer toute une classe de gens de façon à pouvoir leur marcher dessus. Les sociétés sont organisées de façon à fournir aux hommes le pouvoir dont ils ont besoin, celui d’utiliser les femmes comme ils le veulent.

Les sociétés peuvent être organisées de diverses façons et continuer à créer une population de femme qui sont prostituées. Par exemple, aux Etats-Unis, les femmes sont pauvres, les femmes sont surtout les victimes d’inceste, les femmes sont sans abri. dans certaines parties de l’Asie, elles sont vendues en esclavage à l’âge de six mois parce qu’elles sont des femmes. Cela n’a pas à être fait de la même façon partout pour être la même chose.

La domination masculine signifie que la société crée un bassin de prostituées par tous les moyens nécessaires, afin que les hommes aient ce que les hommes ont besoin d’avoir pour garder le dessus, pour se sentir grossir, au sens littéral, au sens métaphorique, à tous les sens.

Et pourtant, les hommes sont notre norme de ce qu’est l’humain. Nous disons vouloir le statut d’êtres humains. Nous disons vouloir qu’ils nous traitent comme des êtres humains. Mais dans une société de domination masculine, ce sont eux qui sont les êtres humains. Je tiens à vous signaler que nous utilisons le mot “humain” au sens métaphorique. Nous ne parlons pas de la façon dont les hommes agissent. Nous parlons d’une idée, d’un rêve, d’une vision que nous avons de ce qu’est un être humain. Nous disons que nous ne voulons pas qu’ils nous marchent dessus; nous disons aussi implicitement qu’ils ne sont pas une norme suffisante de ce qu’est un être humain parce que regardez comme ils nous traitent. Nous ne pouvons vouloir être comme eux parce qu’être comme eux signifie utiliser les gens comme ils utilisent les gens - à la seule fin d’établir leur importance et leur identité.

Ce que je dis c’est que les hommes sont en partie une figure mythologique à nos yeux lorsque nous parlons d’eux comme êtres humains. Nous ne parlons pas de la façon dont les hommes se comportent réellement. Nous parlons de la mythologie qui fait des hommes les arbitres de la civilisation. Notre mouvement politique inclut la compréhension que les qualités humaines que nous attendons d’une vie collective ne sont pas celles que démontre le comportement réel des hommes.

Ce que fait la prostitution des femmes, dans une société de domination masculine, c’est établir un fond social au-dessous duquel il n’y a pas de fond. Et tous les hommes sont au dessus de ce fond. Ils ne sont peut-être pas très loin au dessus, mais même les hommes qui sont prostitués sont au-dessus du fond que définit la condition des femmes et des filles prostituées. Chaque homme vivant dans cette société bénéficie du fait que des femmes sont prostituées, que cet homme-là utilise ou non des femmes en prostitution. C’est une chose qui devrait aller sans dire mais qui doit encore être dite: la prostitution tient à la domination masculine, pas à la nature féminine. C’est une réalité politique qui existe parce qu’un groupe de gens possède et maintient le pouvoir sur un autre groupe de gens.

J’insiste là-dessus parce que je veux vous dire que la domination masculine est cruelle. Je veux vous dire que la domination masculine doit être détruite. La domination masculine mérite qu’on y mette fin, pas simplement qu’on la réforme, pas qu’on la rende un peu plus douce, pas qu’on la rende un peu plus douce pour certaines femmes. Il nous faut regarder le rôle des hommes -l’examiner vraiment, l’étudier, le comprendre- le rôle qu’ils jouent en maintenant des femmes dans la pauvreté et des femmes dans l’itinérance et des filles dans le viol, et donc en créant une classe de prostituées, une population de femmes qui seront utilisées en prostitution.

Il nous faut regarder le rôle que jouent les hommes dans la romantisation de la prostitution, dans l’occultation culturelle de son coût pour les femmes, dans l’utilisation du pouvoir de cette société -le pouvoir économique, le pouvoir culturel, le pouvoir social- pour créer du silence, pour créer du silence entre celles qui ont été blessées, le silence de femmes qui ont été utilisées.

Il nous faut regarder le rôle que jouent les hommes dans la création d’une haine des femmes, dans la création de préjugés contre les femmes, dans l’utilisation de la culture pour soutenir, promouvoir, glorifier et célébrer l’agression des femmes.

Il nous faut regarder le rôle des hommes dans la notion politique d’une liberté qu’ils sont en fait les seuls à pouvoir détenir.

Que-ce que la liberté? Deux mille ans de discours pour arriver à nous en tenir à l’écart. Quel monologue incroyablement complaisant ils se sont payés là!

Il nous faut regarder le rôle des hommes dans la création de systèmes politiques qui asservissent les femmes; et cela signifie qu’il nous faut regarder le rôle que joue les hommes dans la création de la prostitution -les façons dont s’y prennent les forces de l’ordre, dont s’y prennent les journalistes, les avocats, les artistes. Il nous faut connaître les façons dont tous ces hommes se servent des prostituées et, ce faisant, détruisent la dignité humaine des femmes.

Le remède de ce problème est politique. Cela veut dire enlever le

pouvoir aux hommes. C’est une affaire sérieuse, une affaire grave. Ils

ont trop de pouvoir. Ils ne l’utilisent pas correctement. Ce sont des

tyrans. Ils n’ont aucun droit à ce qu’ils possèdent, et cela veut dire

qu’il faut le leur enlever.

Il nous faut leur enlever le pouvoir qu’ils ont de nous utiliser. Il nous

faut leur enlever le pouvoir qu’ils ont de nous faire mal. Il nous faut

leur enlever leur argent.

Ils en ont trop. Tout homme qui a assez d’argent pour le dépenser à

avilir la vie d’une femme en prostitution a trop d’argent. Il n’a pas

besoin de ce qu’il a en poche.

Mais une femme quelque part en a besoin.

Il nous faut leur enlever la domination sociale, qu’ils exercent sur nos

vies. Nous vivons sous une tyrannie de menteurs, d’hypocrites et de

sadiques.

Il va vous en coûter pour les combattre. Il faut les soulever et les

enlever du corps des femmes, les en débarrasser,

me comprenez-vous?

Ce qui est indépassable en matière de prostitution, c’est la

domination masculine. Et c’est à la domination masculine qu’il faut

mettre fin pour que les femmes ne soient plus prostituées.

C’est à vous, a vous d’affaiblir et de détruire chaque institution qui

participe aux façons dont les hommes dominent les femmes. Et ne

vous demandez pas si vous devriez le faire. La question n’est pas si

mais comment. Comment? Faites une chose, au lieu de passer votre vie

à débattre si vous devriez faire ceci ou si vous devriez faire cela et

est-ce qu’ils le méritent vraiment et est-ce vraiment juste?

Juste? Est-ce vraiment juste? Mes chéries, nous pourrions sortir les

mitrailleuses ce soir. Juste? Nous nous brisons le coeur avec ces

questions.

Est-ce juste? Ne respectez pas leurs lois. Non. Ne respectez pas leurs

lois. Il est temps que les femmes créent des lois. J’espère que

Catharine MacKinnon et moi avons donné un exemple. Nous avons

essayé. Il n’existe aucune raison pour qu’une femme, n’importe quelle

femme, où que ce soit au monde joue essentiellement le rôle de

fellatrice du système juridique actuel.

Mais c’est en grande partie ce que l’on vient apprendre à faire dans

les facultés de droit.

Voici, je l’espère, ce que vous retiendrez: le moindre vestige de

hiérarchie sexuelle, le moindre, voudra dire que des femmes, quelque

part, sont en train d’être prostituées. Si vous regardez autour de vous

et que vous voyez la domination masculine, vous savez qu’à un endroit

que vous ne pouvez voir, une femme est en train d’être prostituée,

parce que chaque hiérarchie a besoin d’un échelon de base et la

prostitution est l’échelon de base de la domination masculine. Alors

lorsque vous faites des compromis, lorsque vous acceptez de fermer

les yeux, vous collaborez.

Oui, je sais que votre vie est aussi un jeu mais oui, vous collaborez

-les deux énoncés sont vrais- à la destruction de la vie d’une autre femme.

Je vous demande de faire de vous des ennemies de la domination

masculine, parce-que celle-ci doit être détruite pour que prenne fin le

crime de la prostitution -le crime contre la femme, le crime contre les

droits humains qu’est la prostitution.

Et tout le reste n’a rien à voir: c’est un mensonge, une excuse, une

apologie, une justification. Et tous les mots abstraits sont autant de

mensonges -la justice, la liberté, l’égalité, ce sont des mensonges.

Tant que des femmes sont prostituées, ce sont des mensonges. Vous

pouvez redire ces mensonges et, dans cet établissement, on vous

apprendra comment le faire; ou vous pouvez employer votre vie à

démanteler le système qui crée et puis qui préserve cette agression.

Vous, une personne dotée d’une formation, pouvez vous ranger avec

l’agresseur ou vous pouvez vous ranger avec la rebelle, la résistante,

la révolutionnaire.

Vous pouvez vous ranger avec votre soeur, à qui il fait cela; et si vous

êtes brave, vous pouvez tenter de vous interposer entre lui et elle, de

façon à ce qu’il doive vous passer sur le corps pour l’atteindre. Voilà,

en passant, le sens d’un mot souvent mal utilisé, le mot choix. Voilà

des choix.

Je vous demande de poser un choix

Andrea Dworkin

dimanche 1 juin 2008

A propos de l’Appel à une Marche de nuit non mixte contre la violence le 14 juin 2008

A propos de l’Appel à une Marche de nuit non mixte contre la violence le 14 juin 2008

mercredi 7 mai 2008 par ResistingWomen.Net , E-Leon’e

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L’intérêt premier du document présenté ci-après, d’un point de vue historique, est sa volonté d’articulation critique entre violences masculines et nouvelles politiques sécuritaires et racistes, par des féministes et lesbiennes de diverses origines mouvementistes... non par des marges féministes et antiracistes ostracisées, « Indigènes de la République » et autres intellectuels et militants vilipendés sous le nom infâmant d’« islamo-gauchistes » (et dont des analyses similaires ont depuis leur naissance été décriées... violemment... par les "féministes historiques", dit aussi maintenant parfois "féminisme d’Etat", justement). Ce texte en effet produit une double dénonciation : les violences sexistes ne peuvent se penser désormais sans lien au racisme actuel et à la mise à l’index des étrangers par un système patriarcal dominant qui s’autolégitime en reprochant notamment aux "cultures" des "étrangers" d’être antiféministes par "nature" et seules porteuses des violences faites aux femmes. Cet appel fait directement écho en cela aux textes produits par les Italiennes lors de leur Marche romaine du 25 novembre 2007, traduits sur ce site en français (notamment le texte "25 novembre tous les jours !"). Un nouveau féminisme de gauche semblerait en train de naître... Renouveau générationnel pour un féminisme antitotalitaire en évolution, totalement ancré, et même plus que jamais, dans les problématiques de société actuelles ?

Ensuite, pour pinailler un peu tout de même, faut-il s’interroger sur la forme même de l’initiative. Elle a quelque chose de poétique et paradoxal en même temps. Non pas tant à cause du « romantisme » de la nuit, qui renverrait aux peurs et solitudes comme aux rapprochements intimes, à l’obscurité infernale et aux froides étoiles... L’initiative, bien sûr, n’est pas sans lien éventuellement à une critique de ce romantisme, qui évoque une relation homme-femme codée, modélisée, désirée parfois, mais impossible plus souvent encore, et figée surtout, sans aucun espace pour ce « trouble dans le genre » par lequel les femmes ont conquis de nouvelles libertés et modes d’agir...

Non, cette initiative est poétique et paradoxale parce que les féministes entendent ici « occuper » l’espace public, mais... à l’heure où celui-ci est désert, dans une époque où la fameuse « parité » n’a toujours pas réussi à balayer l’image d’un monde décisionnel avant tout masculin et autrement visible. Elles le font à l’heure où il n’y a personne. Elles s’affirment, mais comme à moitié. Elles se montrent et se cachent à la fois. Certes, l’espace urbain de jour est saturé de signes déjà, et cette marche nocturne incarne une stratégie de visibilisation qui se défend. Certes encore, il s’agit de « dire »... et de convier les femmes à « vaincre » leurs peurs. Des peurs qui remontent du fond des âges. Fragilité extrême refusée mais montrée en même temps, mise en scène sous les lumières artificielles, comme pour un théâtre ambitieux. Cette « action » renvoie, qui plus est, aux marches aux flambeaux de la vulgate romantique révolutionnaire ! Et pourtant... Marche victorieuse ou marche des damnées ? Acte politique ou acte manqué ? Du fond de la nuit, je hurle la douleur de mon oppression. Mais en silence, on peut le parier... Non au nom de quelque communion avec le monde de la Reine de la Nuit. Mais parce qu’il ne faudrait pas réveiller les enfants. Quand le soleil se lèvera-t-il enfin aussi pour les femmes ?

E-Leon’e

L’Appel, p1 (dans son intégralité)

Des filles, des femmes, des féministes et des lesbiennes, réunies régulièrement à la Maison des Femmes de Paris, appellent toutes celles de la région parisienne et d’ailleurs à :

un RASSEMBLEMENT suivi d’une MARCHE DE NUIT NON-MIXTE

le SAMEDI 14 JUIN 2008 à 19H30,

à PARIS, place Armand Carrel (métro Laumière)

Marche de nuit a son blog, tract en LSF [vidéo]et calendrier des prochaines réunions




"Parlons-nous, regardons-nous,
Ensemble on nous opprime, les femmes,
Ensemble révoltons-nous.
Le temps de la colère, les femmes,
Notre temps est arrivé,
Connaissons notre force, les femmes,
Découvrons-nous des millions. "

Christine de Pisan, 1364-1430

Tract LSF ( Langue des Signes Française )


source : http://marchedenuit2008.blogspot.com/

vendredi 23 mai 2008

Le mythe de Philomèle et Procné hante l’imaginaire féminin - Le châtiment de la langue coupée

Le mythe de Philomèle et Procné hante l’imaginaire féminin.
De Marie de France au XIIe siècle à Marceline Desbordes-Valmore au XIXe, d’Isabelle de Charrière au XVIIIe à Colette et à Monique Wittig au XXe, la littérature féminine en France a trouvé dans ce mythe une métaphore de la situation de la femme écrivain et une mise en scène des stratégies qu’elle emprunte pour contourner la demande patriarcale de silence.

Évoqué explicitement ou non par les écrivaines et se métamorphosant lui-même au gré de nouveaux contextes culturels et des changements de mentalités, ce mythe peut servir de fil conducteur pour aborder un ensemble de textes de femmes, production de plus de huit siècles,
témoignant d’une tradition littéraire féminine aussi riche que tenace.

Quel est ce mythe? Parmi toutes les versions, celle d’Ovide est certainement
la mieux connue et la plus influente. Voici donc l’histoire terrible des soeurs
Philomèle et Procné telle qu’Ovide la raconte dans Les Métamorphoses 1. La vierge
Philomèle, fille de Pandion, roi d’Athènes, est violée et emprisonnée par son
beau-frère Térée, roi de Thrace, alors qu’il l’amène dans son pays pour rendre
visite à Procné, épouse que Pandion lui a accordée en reconnaissance de son
aide dans une guerre contre Thèbes. Après cinq ans de mariage Procné a eu
envie de revoir sa soeur. «Rejetant toute pudeur», Philomèle jure de se venger
en dévoilant le crime barbare. Qu’elle aille devant le peuple ou qu’il lui faille
se faire entendre de sa prison (une bergerie au milieu d’une forêt), elle jure
que «[s]a voix sera entendue du ciel et des dieux, s’il en est qui l’habitent». Pris
de colère et de crainte de voir son crime exposé au grand jour, Térée lui coupe
sauvagement la langue et l’abandonne dans la bergerie, entourée de murailles
et de gardes qui lui interdisent toute fuite. En rentrant, il annonce à Procné la
mort de sa soeur.

Mais, nous rappelle Ovide, «l’ingéniosité de la douleur est infinie et le malheur
fait naître l’adresse». Confectionnant un métier barbare, Philomèle «tisse
à travers ses fils blancs des lettres de pourpre qui dénoncent le crime»2, puis
signifie par gestes à une femme de porter l’étoffe à sa maîtresse Procné. Celleci
parvient à déchiffrer «l’affreuse inscription qui lui apprend son infortune»
et, «prête à violer toutes les lois du bien et du mal», elle médite en silence quel
sera le châtiment du tyran. Cette nuit-là, sous le couvert d’une fête célébrant les
mystères de Bacchus, revêtue du costume rituel et suivie de ses compagnes, elle
se rend dans la forêt, délivre Philomèle de sa prison, la recouvre des insignes de
Bacchus, et l’amène ainsi déguisée dans son palais. La vue de sa malheureuse
soeur ne fait qu’augmenter sa colère; elle se dit «prête à tous les crimes» et «à
la plus épouvantable vengeance», sans encore savoir laquelle. C’est alors que
survient Itys, son fils. Saisie par sa ressemblance avec son père, elle surmonte
toute velléité maternelle, l’entraîne vers un endroit caché du palais et le tue
d’un coup d’épée. Philomèle lui tranche la gorge. Les deux soeurs dépècent
alors le corps de l’enfant et, dans la chambre toute ensanglantée, en font cuire
les morceaux. Puis, sous prétexte d’une cérémonie religieuse que lui seul peut
célébrer, Procné écarte les compagnons et les serviteurs de Térée et lui sert cet
horrible festin. Après avoir consommé à son insu la chair de son propre fils,
le tyran commande: «Amenez-moi Itys.» À quoi Procné, de joie, répond «Tu
as avec toi [...] celui que tu demandes» et Philomèle, faute de pouvoir s’exprimer
par sa langue, se venge en lui jetant à la figure la tête sanglante d’Itys.
Hors de lui, l’épée à la main, Térée se lance à la poursuite des deux soeurs qui
s’échappent, leurs corps «portés par des ailes», par quoi Ovide signale leur
métamorphose en oiseaux, Philomèle en rossignol et Procné en hirondelle3.
Affublé d’un heaume — ou d’une couronne? — parodique sous forme d’aigrette
et d’un bec qui lui tient lieu d’épée, Térée, lui, est changé en huppe, oiseau
rebutant dont il est dit qu’il souille son propre nid.
À première vue, ce mythe angoissant de la suppression brutale de la voix
féminine et du châtiment qui s’abat sur la femme qui se venge semble assez
mal s’accorder avec l’existence d’un corpus important d’écrits de femmes. En
quête pendant des siècles de modèles positifs dans une culture qui s’acharnait
à les leur dénier, comment les femmes écrivains auraient-elles pu s’inspirer
de l’exemple de Philomèle et Procné? Ovide n’accorde en e¤et que trois vers
au tissage astucieux de Philomèle, forme initiale d’expression de soi malgré sa
langue coupée, ébauche d’un texte autobiographique, et il ne dit absolument
rien du chant des femmes-oiseaux ni ne nomme les oiseaux en question, alors
qu’il précise que Térée est métamorphosé en huppe. De plus, il accorde plus
de place au meurtre d’Itys qu’au viol de Philomèle (14 vers contre 12), bien
que les deux crimes soient décrits quasiment dans les mêmes termes. Chaque
victime tend les bras ou les mains dans un geste de supplication, chacune est
comparée à un animal vulnérable aux prises avec une bête de proie: Philomèle
frissonne comme «une agnelle épouvantée» devant un loup, Itys ressemble
au «petit qu’une biche nourrissait de son lait» entraîné par une tigresse. Mais
le corps mutilé de Philomèle — «la racine de la langue s’agite au fond de la
bouche; la langue elle-même tombe et, toute frémissante, murmure encore sur
la terre noire de sang; comme frétille la queue d’un serpent mutilé, elle palpite
et, en mourant, elle cherche à rejoindre le reste de la personne à qui elle
appartient» — est finalement remplacé dans le texte et déplacé par le corps
morcelé d’Itys — «le souffle de la vie animait encore ses membres que déjà toutes
les deux les mettaient en pièces» (nous soulignons). L’horreur de l’infanticide
(«meurtre abominable» souligne Ovide), de la rupture de la séquence patriarcale
et de la perversion de la maternité e¤ace en quelque sorte l’horreur du viol.
Le dénouement laisse pourtant intact le patriarcat: seul Térée est puni, mais,
étant un barbare de Thrace, il était déjà une figure marginale par rapport à la
culture valorisée d’Athènes, incarnée par Pandion, figure paternelle légitime.
Si celui-ci meurt aussitôt de douleur, il est vite remplacé par un autre roi,
père lui aussi, cette fois «de quatre fils et d’autant de filles». Et le cycle de la
violence barbare contre l’autorité paternelle légitime ayant pour enjeu le corps
d’une femme se répète: l’une des filles est enlevée par le dieu du vent Borée,
dont les Athéniens se méfient parce que lui aussi est un habitant de Thrace
comme Térée. À la fin du mythe de Procné et Philomèle, deux femmes sont
punies, deux femmes victimes dont Ovide souligne au contraire la culpabilité,
la violence de leur vengeance étant dépeinte comme encore plus monstrueuse
que celle de Térée.

Les femmes écrivains, pour leur part, vont déchiffrer dans ce mythe précisément
ce qui est occulté chez Ovide: la résistance et la voix des femmes exprimées
par le tissage et par le chant.

Loin d’illustrer simplement le versant

négatif de l’histoire, l’état de victime de la femme écrivain face à la répression
patriarcale, son isolement et l’exiguïté de son champ créateur, ce mythe en vient
à suggérer dans les écrits de femmes, non seulement une longue tradition de
sédition et de résistance plus ou moins camouflées, mais une évolution positive,
la libération progressive de la voix féminine, délivrée à la fin de la référence
au patriarcat elle-même — référence au viol et au silence forcé — et la constitution patiente d’un lectorat «sororal» capable de déchiffrer, de remémorer/re-membrer et d’alimenter le corpus de la littérature des femmes.

D’un point de maîtriser, «son sens» (III, 2)16. Lavinia ne peut se dire qu’à travers les textes
et les interprétations des hommes. Elle est condamnée à la répétition d’une
intrigue canonique: quand elle ouvre les Métamorphoses d’Ovide à l’endroit
du mythe de Philomèle, son père, lisant à sa place, «comprend» ce qui lui est
arrivé. Traçant dans le sable à l’aide d’un bâton guidé par ses pieds et par sa
bouche, son oncle la presse alors de l’imiter pour y «imprimer clairement ses
peines» en livrant les noms des «traîtres»17. Comme pour souligner sa répétition
de l’écrit d’Ovide, Lavinia inscrit en latin dans le sable le seul texte qui lui soit
désormais octroyé: «Stuprum, Chiron, Demetrius» (IV, 1)18. Ainsi, elle est prise
dans l’intrigue de la vengeance paternelle. Il ne reste plus qu’à mener jusqu’au
bout la suppression de sa voix. Une fois la vengeance accomplie, invoquant «le
précédent» et l’autorité de Virginius qui a tué sa fille violée19 pour qu’elle ne
survive pas à sa honte et qu’elle ne puisse plus par sa présence renouveler la
douleur de son père, Titus Andronicus supprime Lavinia (V, 3). Aucune «soeur»
comme Procné n’ayant lu son histoire, aucune alternative positive au destin
de la femme «souillée», ni chant ni envol, ne peut s’envisager pour Lavinia;
elle sera écrasée jusqu’à la mort sous le poids des textes du patriarcat, étouffée
par des stéréotypes qui ne servent qu’à dissimuler les anxiétés des hommes à
l’égard de sa sexualité et de son art.
La Lavinia de George Sand, héroïne de la nouvelle éponyme publiée en 1833,
au moment où Sand elle-même constituait son identité d’écrivaine, serait-elle
sa riposte féministe à la Lavinia de Shakespeare? Entendait-elle dans sa nouvelle
restituer la langue — et la vie — à ce personnage, retrouvant ainsi la suite
du mythe de Philomèle omise par Shakespeare: l’écriture interdite dissimulée
d’abord sous un art féminin se muant à la fin en un chant pour tous?
Cela semble possible, vu que Sand connaissait bien le théâtre de Shakespeare.
Femme séduite et abandonnée, «décriée pour l’erreur de sa jeunesse», souillée
par «la tache cruelle qui couvre une femme délaissée», l’héroïne de Sand passe
de l’écriture de lettres d’amour à des billets à l’ancien amant pour redemander
ces lettres, deux formes d’écriture correspondant au stéréotype de la féminité
et aux conventions d’une «vieille histoire» amoureuse20, jusqu’à la longue lettre
finale dans laquelle elle refuse avec force de s’asservir aux vieilles intrigues
des pères. Cette lettre signale sa venue à une écriture différente, dissidente,
écriture qui remplace aussi les arts féminins par lesquels elle avait d’abord
tenté d’exprimer sa singularité et son indépendance vis-à-vis de la convention:
la danse et la décoration. Ce chant de liberté triste de Lavinia sera finalement
déplacé chez Sand par le chant joyeux d’une Isidora-Philomèle (Isidora, 1846),
écrivaine s’identifiant aux rossignols «enivrés de liberté» dont les «intarissables
mélodies montaient comme un hymne vers les étoiles brillantes», annonçant
l’apparition de «l’oiseau-artiste» dans l’autobiographie de l’auteur (Histoire de
ma vie, 1854 – 55)21.

Le châtiment: la langue coupée

Le long des siècles les exemples de la suppression brutale de la voix féminine
mis en scène par les écrivaines ne manqueront pas. Déjà au XIIe siècle, au
moyen d’une évocation discrète du mythe de Philomèle dans son lai Le Laüstic,
Marie de France, la première femme écrivain française connue, souligne la
violence et la barbarie d’un mari jaloux qui tue un rossignol, symbole à la fois
de la voix de l’amant de son épouse et de celle de cette dame dans la mesure où
le chant du rossignol est également l’expression de son désir à elle: «“J’ai pris
au piège le rossignol qui vous a tant fait veiller. Désormais vous pouvez rester
couchée tranquillement: il ne vous réveillera plus.” En l’entendant parler ainsi,
la dame est triste et peinée. Elle demande le rossignol à son mari, mais lui le tue
par méchanceté. De ses deux mains, il lui brise le cou. Ce fut là le geste d’un
homme ignoble. Puis il jette le corps sur la dame, si bien qu’il tache d’un peu
de sang sa tunique par devant, au niveau de la poitrine»22. Il est remarquable
que dans un texte si court dont l’une des caractéristiques essentielles est une
très grande économie de moyens, Marie ait choisi de figurer doublement, de
façon redondante, la perte de la voix féminine: et par le rossignol mort et par
la tache. Le mari inscrit ce signe sur le corps de sa femme pour que ce corps
n’exprime plus que son discours à lui: la femme adultère coupable et punie.
Mais la narratrice intervient pour guider notre interprétation de ce signe vers
un ailleurs dissident et féminin. Au XVIe siècle, cette scène violente se répète
chez Hélisenne de Crenne au moment où le mari de l’héroïne découvre sa
correspondance amoureuse, première expression écrite de son désir et de son
histoire à elle: «ce lui fut cause d’augmentation de fureur, et fort indigné s’approcha
de moi, et me donna si grand coup sur la face que violemment me fit
baiser la terre, dont je ne me pus lever soudainement». Plus tard, il brûlera «la
piteuse complainte qu’auparavant [elle avait] de sa main écrite» et l’enfermera
dans une tour pour la punir, ce qui ne l’empêchera pas de recommencer à
(s’)écrire, «estimant que ce [lui] sera très heureux labeur».

Parfois dans leurs écrits les femmes dénoncent plus explicitement les tactiques
dont se servent les critiques et les historiens de la littérature pour leur couper symboliquement la langue.

Ainsi, Marie de France incrimine ceux qui calomnient les auteurs de talent, hommes ou femmes (elle n’avait pas peur de poser en principe l’égalité des sexes face à l’écriture):

quand un pays possède
un homme ou une femme de grand mérite,
les envieux
se répandent en calomnies
pour diminuer sa gloire:
ils se mettent à jouer le rôle
du chien méchant, lâche et perfide,
qui mord traîtreusement les gens.
(Prologue de Guigemar)
[...]

source : http://yalepress.yale.edu/yupbooks/excerpts/0300108443_1.pdf

Lire le document Philomèle et les soeurs de Procné (58 p.)