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vendredi 29 août 2008

Les introuvables lesbiens


Romaine Brooks, self-portrait, 1923


Un site où je vous invite à musarder, vous y découvrirez des oeuvres qui ne sont plus éditées et des auteures passées sous silence.

Fort belle initiative!
Je laisse la parole à sa conceptrice.

semaphore

UN BLOG POUR ELLES

source : http://romanslesbiens.canalblog.com/archives/01__accueil/index.html

Pourquoi ce blog ?
Parce que je ne veux pas que la mémoire se perde !!!
Je vous ouvre ma bibliothèque, car ces ouvrages sont quasiment impossibles à trouver en librairie, et difficilement en bibliothèque publique.
Pourtant le corpus littéraire lesbien est un état des lieux tout à fait éloquent de la perception de l'homosexualité féminine à travers les siècles. A ce titre, poésie, théâtre, roman... font partie de notre histoire. Ils révèlent le difficile passage de l'invisibilité à la visibilité. Parfois, ce n'est même plus de la sociologie c'est quasiment de l'ethnologie !

Les ouvrages lesbiens du XVIIe au XXe siècle naissant - O ironie ! O paradoxe ! - sont majoritairement écrits par des hommes. Pourquoi ? mais parce que seuls les hommes avaient droit à la parole, les femmes étant muselées (voire lobotomisées) par le patriarcat dominant.

Jusqu'au XXe siècle largement entamé, les seules qui ont vécu leur homosexualité à visage découvert et qui se sont exprimées en toute liberté n'ont pu le faire QUE parce qu'elles étaient financièrement indépendantes. Ainsi, les auteures lesbiennes (jusqu'au début des années 1930) sont soit de riches héritières (Renée Vivien ou Nathalie Barney) soit des actrices ou des "cocottes" (Liane de Pougy, Emilienne d'Alençon...).

Les auteur-e-s
Il faut donc lire ces ouvrages avec beaucoup d'humour et de distance. Bref,
un régal de énième degré !!!... Mais c'est de la mémoire, vous dis-je :
• mémoire d'une perception toujours diabolisée du lesbianisme par une hétérosexualité sûre de son bon droit et toujours prête à condamner la différence ;
• mémoire de celles qui signent leur oeuvre d'un nom d'homme pour vaincre l'ostracisme, ou de celles qui transposent une histoire d'amour tribadique en une histoire hétéro pur jus ;
• mémoire de celles qui ne se cachent pas, mais qui restent marquées dans leur tête par la culpabilité judéo-chrétienne ;
• mémoire de celles qui non seulement ne se cachent pas mais revendiquent, à la manière Fin de siècle, leur sapphisme...

Cela dit, ces ouvrages prouvent au moins une chose : à la fin du XIXe, l'identité lesbienne commence à exister. Un "statut" - bien qu'essentialiste - lui est reconnu. La lesbienne n'est pas une erreur ponctuelle de la nature, elle se reproduit...

Comment fonctionne le blog ?

• Régulièrement, j'ajouterai des oeuvres extraites de ma bibliothèque et saisies de mes blanches mains. En règle générale, j'arrive à intégrer un livre par mois.

• [presque] Tous les ouvrages proposés en pdf sont dans le domaine public (pour ceux qui ne le sont pas, je vais attendre de me faire taper sur les doigts pour les supprimer de ce blog !).

mardi 25 mars 2008

D'amours et de honte engorgées, Ma mère toute bue de Valéry Meynadier


© Peinture Mili Presman 2005 (Je dois partir)

D'amours et de honte engorgées

J'ai lu "Ma mère toute bue" bien avant qu'il ne soit publié, je l'ai lu sur mon écran, je l'ai lu presque d'une seule traite, Valéry Meynadier a un style qui lui est propre, elle n'a pas peur des mots, elle ne les prends pas avec des pincettes, elle les arrache à l'étendue des multiples registres lexicaux, elle les arrache à vif, dans un état d'urgence à dire la violence, toute la violence de la vie dans sa déchéance même, dans ses obstination en brèche avec ses limites. Alors de ses mots elle cogne Valéry, elle cogne contre toutes résignations.

Familier et soutenu se heurtent, s'entrechoquent, creusant avec véhémence le terreau linguistique pour exprimer toute l'intensité des sentiments exacerbés face à la souffrance, face au sentiment d'être démunie devant une dépendance telle que l'alcoolisme, face à la honte engorgée.

"Ma mère toute bue" est un cri d'amour, d'un amour éperdu, désespéré devant l'aveu de son incapacité à l'accomplissement de cet amour sauveur qu'il voudrait être. Si Gabrielle déteste sa mère de l'aimer autant, c'est bien de cela dont il s'agit. Aussi, je vous recommande sa lecture.

Sémaphore

[extrait] : http://archipelrouge.blogspot.com/2008/03/ma-mre-tout-bue-de-valry-meynadier_25.html

Ecoutez Valéry Meynadier sur l'EKO des garrigues http://eko.ferarock.info/zarba11-200803.mp3

L'EKO : Nîmes, Montpellier, Sète : 88.5 MHz

— Si j’écris, c’est pour me dire un jour que j’ai inventé ma vie. Que rien de ce qui m’est arrivé m’est arrivé.

Me dire que tout est faux alors que tout est vrai. Écrire, c’est ça: confondre le vrai et le faux, les confondre dans un duel sans merci, sans vainqueur. C’est devenir mon propre personnage. À ma mort, pouvoir me dire: c’est encore de la littérature! Enfant, je voulais être funambule. J’y ai gagné le vertige. J’en arrive parfois à douter même de ma propre existence.

Ma mère toute bue
, mon premier roman, que vous pouvez trouver en m’écrivant, parle d’alcoolisme. C’était il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, je me reluque, en me disant: je buvais avant? Avant quoi? Avant? On y rencontre une jeune ado enragée de vivre, la Gab et sa mère, Céleste, enragée de mourir. Il y a aussi la putain, Prune et la Providence, Éléonore.

C’est un livre dense sur le vide. Boire, c’est se remplir jusqu’au vide, tandis que les autres, les proches tombent au-dedans. C’est l’histoire d’une chute, d’un combat. Histoire d’amour entre une mère et sa fille. Une histoire, encore une histoire, je suis entourée, cernée d’histoires, ma peau en est pleine. V.M.

in revue : http://www.monsieurtoussaintlouverture.net/index.html

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Alcool, mère et fille

source : le nouvel obs, bibliobs

Par Caroline Brizard

C'est vrai qu'elle l'aime, sa mère, elle l'aime à corps perdu, «sa mie d'amour», éthylique, prostituée et manipulatrice. L'adolescente a peur pour elle, souffre pour elle, épouse malgré elle ses angoisses et sa lâcheté. Aspirée par sa misère, guettant ses marques d'affection.


Le texte de Valéry Meynadier cogne comme un cœur qui fait mal, mots jetés, malmenés, dérangeants, pour décrire cette relation folle qui fait la pâte même de son être. Mère alcoolique et fille si étroitement nouées ensemble qu'il faut que la première meurt pour que la seconde puisse espérer vivre. Mais se sauve-t-elle vraiment ?

C. B.

«Ma mère toute bue», de Valéry Meynadier, Chèvre-Feuille étoilée, 190 p., 10 euros.

vendredi 16 novembre 2007

« La littérature suspend la mort »


« La littérature suspend la mort »

Entretien avec Hélène Cixous

Propos recueillis par René de Ceccatty

Article paru dans l’édition du 16.12.05 .Journal Le Monde

Trois publications portent le nom de l’écrivain et dramaturge : le récit d’une passion, un album de portraits par la photographe américaine Roni Horn et une présentation critique et biographique

> Pouvez-vous parler de l’intime, de cette circulation qu’il y a, dans vos textes récents et dans « L’Amour même dans la boîte aux lettres » en particulier, entre le familier, le familial, le confidentiel et une réflexion, disons, plus publique ?

Rien de plus intime, dira-t-on, que l’amour, là où l’on fait l’amour. Mais que fait-on avec l’amour, en tant qu’être humain et animal ? C’est une question de vie ou de mort, bien sûr, mais c’est une question universelle, la première. C’est elle qui subvertit, qui hante toutes les scènes dans lesquelles nous nous déplaçons, toutes celles qui semblent être professionnelles, extérieures, « extimes », politiques, etc. Pour moi, il s’agit toujours de mise en question de l’amour. L’amour à son tour met en question les scènes à rôles, où nous tenons des rôles, où nous avons des fonctions, où, pourrais-je presque dire, l’amour se heurterait à deux espèces d’incarnation d’inimitié : d’une part, son contraire, la haine, l’hostilité, la guerre et, d’autre part, ce qui fait limite à tout - sans que moi-même, à titre personnel, je veuille accepter que cette limite soit - et qui est la mort. L’amour s’avance comme une sorte de fleuve vital, côtoyé par les puissances hostiles à l’amour et par les puissances avec lesquelles nous pouvons entretenir une sorte d’infini dialogue. Ce que je souhaiterais appeler amour, c’est un renoncement à la réquisition d’un moi voulant exercer un pouvoir sur l’autre, un renoncement qui accepterait, sans s’incliner, donc de bon cœur, de se livrer, d’ouvrir, de donner lieu à l’autre en le respectant, et c’est ça, l’amour même. Un amour qui comprend qu’il s’agit de se rendre, au sens de partir, de s’envoler, mais aussi de rendre les armes, puisque, hélas, tout est toujours mesuré à la guerre.

> Dans ce texte, qui n’est pas chronologique, puisque vous racontez l’histoire à rebours, vous fournissez des dates qui remontent à quarante ans plus tôt. Comment votre mémoire s’organise-t-elle quand vous décidez de raconter un événement en rapport à d’autres événements de votre passé ?

Je suis tout à fait consciente que, quand j’inscris quelque chose dans une temporalité, il s’agit d’une temporalité autobiographique. J’exclus totalement ce qui serait de l’ordre du roman historique. Je ne peux pas. Je pourrais le faire de façon métaphorique ou en prenant un passage d’une œuvre littéraire du passé qui aurait une dimension contemporaine. Mais je ne peux pas alimenter ainsi un texte, sauf à puiser dans ma mémoire, dans mon expérience personnelle qui a mon âge, si je puis dire, plus ce qui m’a été rapporté par la génération précédente, c’est-à-dire, ma mère. Ma mère me « raconte » tellement que, quand j’étais petite, j’avais le sentiment d’avoir une double enfance ! Je n’ai jamais su si c’était mon enfance ou celle de ma mère. Je revivais, en un conte de fées réel, l’enfance de ma mère comme la mienne. Cela m’a permis de remonter comme témoin jusqu’au début du XXe siècle, en pouvant me reporter historiquement à la façon dont un sujet aura vécu la première guerre mondiale, la transformation complète de l’Europe, la disparition d’empires (à travers ma grand-mère). J’ai besoin de ça. Autrement, je fabriquerais et je n’aurais pas les éléments concrets dont j’ai besoin pour étayer mes textes, exactement comme pour le théâtre. Ce que je garde vivant n’a presque pas d’âge.

> Paradoxalement, dans votre cas, l’oralité a une importance très grande, professionnellement - vous enseignez, vous commentez oralement ce que vous vivez et ce que vous lisez, vous écrivez des pièces pour le Théâtre du Soleil - et familialement, d’une manière exceptionnelle chez un écrivain. Et pourtant votre œuvre est un hymne d’amour à l’écrit.

Cela pourrait passer pour un paradoxe, mais ça ne l’est pas. Quand je donne la parole à d’autres ou (insuffisamment à mon goût, mais je ne peux pas faire plus) à ma mère, mon bonheur (il ne s’agit pas seulement d’un bonheur terrestre) est de m’appliquer à entendre le secret des langues. Chacun d’entre nous parle en français et, à l’intérieur du français, dans son propre idiome. Pour les auteurs reconnus comme des maîtres de la langue, on forge des adjectifs, comme rimbaldien, balzacien, proustien, mais pour les êtres humains en général, on ne va pas jusque-là. Pourtant beaucoup d’entre nous ont un idiome et j’y suis très sensible. Cet idiome est à la fois vocalisé, musicalisé et aussi sémantique : chaque personne un peu riche dans l’âme a son vaste jardin de mots, de phonétique aussi. De temps à autre, j’entends quelque chose dans la langue de l’autre, dans l’idiolecte, je perçois cette qualité poétique. Ce n’est pas toujours facile. C’était facile avec Derrida et vice versa. Lorsque nous parlions, j’entendais le « poétique philosophique ». Je le relevais. Nous jouions à ça.

>Votre œuvre est parcourue d’événements très violents. Est-ce que vous vous êtes posé la question : y aurait-il un événement si violent qu’il empêche l’écriture et la vie ?

Si, bien sûr que j’y pense. Mais je crois que ce qui paralyserait l’écriture, ce ne pourrait être que le ligotage, l’arrêt du sujet à l’intérieur du sujet. Cela peut arriver quand on est atteint dans ses forces vives. Et je me dis très humblement que c’est la maladie, la vraie maladie, celle du corps, qui introduit un étranger ennemi et méconnaissable, qui peut dérober, étrangler la force vitale de l’écriture. Moi, je peux en porter le témoignage malheureux. Lorsqu’il y a cette interruption, l’écriture est mise en souffrance. Mais si la maladie est levée, comme on lève un écrou, l’écriture reprend. Je ne parle pas des moments d’impuissance, liés à une détresse psychique, à une dépression. Car il y a des situations où l’on ne peut pas écrire : la déportation, tout ce qui est « déportation du moi ». Dès qu’il y a activité, il y a possibilité d’écrire. C’est une réponse à la violence. Dans les camps mêmes. L’exercice de la littérature ne rend pas heureux, mais elle suspend la mort, tant qu’elle se manifeste. C’est ce que Blanchot appelait l’ « arrêt de mort ». Elle arrête la mort par la vie. De même, lorsque l’on rêve, toute douleur est suspendue. Elle vous attend. De même, lorsque l’on se réveille de la littérature, la douleur vous attend.

> Vous êtes-vous posé ces deux questions : est-ce que j’ai la capacité d’écrire ce que je veux écrire et est-ce que j’ai le droit d’écrire ce que j’écris ?

Oui, tout le temps. Le droit, tout le temps. C’est un débat intérieur et explicité. Je ne peux que plaider littérature, fiction. C’est au-delà du droit, si c’est fiction. Cela se passe au-delà de toutes les assignations à dire la vérité. Ce qui est vérité-mensonge est déplacé par la littérature. La littérature, c’est le déplacement même. Ce n’est ni vrai ni faux. Personne ne pourra le prouver. La littérature n’est pas appelée à rendre des comptes. Je fais constamment l’épreuve d’avoir un besoin et un désir d’avouer. Je voudrais avouer certaines choses, en suivant ce que j’ai découvert avec émerveillement quand j’étais petite, en lisant Dostoïevski. Si on pouvait avouer ses crimes ! On s’aperçoit que la littérature est piégée. Même dans la littérature de confession, l’inavouable est infini. On ne peut pas déposer l’inavouable dans un livre. C’est la grande illusion. Quand on a pratiqué suffisamment la littérature, on le sait. On pourra avouer tout ce qu’on voudra, l’inavouable demeure inavoué.

> Vous avez une pensée politique qui s’exprime en dehors de vos livres. Et là, la ligne de démarcation entre le bien et le mal ne peut pas être flottante. Mais elle n’est pas nette.

On peut, en croyant faire du bien, faire du mal. En ce qui concerne la scène politique, finalement je sens que je ne suis d’aucun parti. Je suis du parti de l’écriture. Je ne peux pas imaginer adhérer à un dogme, ça me fait horreur. C’est la sphère des rapports de forces. Mais si je n’ai pas de parti, j’ai des principes, très simples. Faire le moins de mal possible et le moins mal possible, aussi bien en littérature que dans la société, dans l’espace citoyen. Je n’ai qu’une ligne à suivre, mais elle est très difficile à suivre. C’est pourquoi je suis très mal à l’aise dans l’action, parce qu’il faut toujours trancher entre oui et non. Toujours dans des situations binaires. En politique, c’est toujours cela. Même chose dans la sexualité. Quand je remplis mon visa pour les Etats-Unis, on me demande : mâle ou femelle ? Et zut à la fin ! Heureusement qu’en anglais le mot female contient le mot male, il y a les deux en même temps. Ça va, je veux bien écrire female. Je détesterais écrire male, parce qu’il y aurait la moitié en moins. Disons que, chaque fois que ça se dichotomise de cette manière, je suis épouvantée. Comme lorsque je dois voter. Le mot élection est un mot trompeur, parce que justement on n’« élit » jamais. On choisit entre deux possibilités, ce qui n’a rien à voir avec l’élection qui devrait être de choisir entre d’innombrables possibilités. C’est une obligation de mentir, qui est une obligation citoyenne. Ce n’est pas de l’hypocrisie. Je me vois faire et je me dis que je ne peux pas faire autrement, parce que je ne veux pas m’abstenir. Ce sont les apories de la vie citoyenne. Je n’ai jamais cela en littérature. Il n’y a pas de « binarisme ». A cette question qui hante tous mes textes : « Sommes-nous dehors, sommes-nous dedans ? », je ne veux pas répondre.

> Comment voyez-vous la menace de la folie qui vous a visitée ?

Je me dépêche de fuir quand je la revois : il n’y a rien de plus terrifiant. Folie et terreur, c’est la même chose. C’est comme si je perdais de vue la raison de la vie. Pourquoi vivre ? La vie apparaît alors comme sur le pas de la mort. C’est une tentation qui se produit quand la mort, dans ce combat incessant avec l’ange, a raison de la vie. On laisse alors tomber les clés de la vie. C’est une chute, terrifiante. C’est une cavité qui se creuse dans le moi, mais qui, en général, est causée par un accident. Je ne parle pas des folies qui condamnent à l’asile, qu’on ne peut pas diagnostiquer ni soigner, puisqu’on ne sait pas quelle est la part chimique, biologique. Je parle ici de ce qui peut nous frôler et qui peut se résoudre sous des formes atténuées, comme des névroses. Je m’abandonne, moi abandonne je. Franchement, je ne tiens pas du tout à séjourner dans ces parages-là ! Mais, quand ça vous tombe dessus, on perd les commandes. En général, je ne crois pas avoir moi-même les clés. Il m’arrive de les confier à d’autres, comme dans l’amour. Ou dans la mort de l’autre.


Untitled from Anatomy lesson, Roni Horn

nb : Je vous invite à découvrir l’oeuvre de cette photographe américaine, Roni Horn, et tout particulièrement ses "dessins-photographiques", comme elle les nomme elle-même, autour de la figure emblématique du clown.

Sémaphore

L’écriture et l’identité féminine

L’écriture et l’identité féminine


Michèle Bolli

source : écriture et identité féminine

"... ton prochain comme toi-même ".

Comment s’aimer soi-même - incontournable condition pour parvenir à un altruisme sain - si les images du féminin présentes dans les lieux quotidiens sont largement dévalorisantes, pour ne pas dire méprisantes ? Question que se posent nombre de femmes placées dans de telles circonstances aujourd’hui.

Prenez leur rapport à la langue : elles y font doublement l’expérience de leur infériorité, de leur discrimination, d’un côté, par la manière dont on leur apprend à l’utiliser, et de l’autre, par la façon dont l’usage courant du langage traite de leur genre. Ces deux aspects ont tendance à reléguer les femmes dans des fonctions de subalternes. Ils lui enseignent lentement que sa place n’est pas celle d’un sujet à part entière


( R. Darcy, Le féminin ambigu, Le Concept Moderne, Genève,1989 ).

Pourtant, des femmes sont parvenues à utiliser à leur avantage cet instrument, la langue. Elles ont retourné cette épée contre leurs détracteurs. Et plus encore, elles ont tenté de produire en son sein, un espace - l’écriture - qui signifie leur beauté, leurs savoirs, leurs images ; en un mot leur point de vue sur le monde. Elles vivent d’une pratique de sujet. Ou faudrait-il plutôt dire, avec certaines d’entre elles, de sujette ? Approchons-nous des habitantes de l’écriture et cherchons à saisir quelques facettes de leur position.

Des femmes s’approprient l’écriture

Le point de vue de l’être-au-monde féminin s’inscrit dans des formes d’écriture qui, telles des veines nourricières, parcourent le grand corps produit par les écrivains d’une société donnée. Repérons-en quelques-unes. La poésie consiste à créer des images visuelles et sonores - à tendre la toile arachnéenne sur laquelle apparaissent des images anciennes - des images en pleine transformation, Ophélie, par exemple, y apparaît tombant dans l’eau, mais aujourd’hui, elle ne s’y noie plus ; elle devient nageuse et sait émerger de cet élément qui l’avait tout d’abord rendue absence, absorbée et abolie.

Enfin, on y voit s’esquisser des images toutes neuves qu’il faut aller y découvrir. La littérature fournit des histoires de vie, des récits qui mettent aux prises des héroïnes avec toutes sortes de situations et donnent à voir la manière dont y naît la conscience des femmes. La philosophie cherche à élaborer les formes d’un "penser au féminin". De là s’est découvert un genre mixte - la fiction/théorie - dans laquelle imaginer et comprendre ne s’excluent pas, mais s’entraident.

Elles vivent leur spécificité dans le mouvement du venir à l’écriture

Laisser naître de soi une écriture conduit les écrivaines à entrer dans une activité de production d’images, de représentations, de formes littéraires et philosophiques qui servent deux importantes perspectives.

Premièrement, après avoir développé une critique de leur situation, elles font un pas hors de la position de victime (dans laquelle se complaît trop souvent encore une certaine forme de féministe) et commencent une appropriation, de soi et de l’outil que constitue la langue, par l’usage personnel qu’elles font des mots.

Produire un texte c’est aujourd’hui le signer - c’est donc assumer son identité par son nom et se placer symboliquement parmi ceux qui en portent un - c’est-à-dire se considérer comme une personne - issue d’une histoire familiale - d’un réseau d’alliance ; et, qui a, elle aussi, à développer le mouvement de sa propre histoire. C’est être amenée à prendre la mesure de sa propre liberté en la déployant ici par l’écrit.

Ecrire oblige encore, celle qui pratique cet art, à se représenter non seulement son nom mais encore son genre - femme particulière parmi d’autres femmes et en communication avec un ou des hommes, humains appartenant à l’autre genre. C’est donc assumer sa différence, d’une part, au sein du groupe des mêmes et, d’autre part, dans les échanges avec le groupe différent. Est ainsi produit un lieu, l’écrit, dans lequel peut se lire un jeu de miroir pour celle qui écrit et parvient à y reconnaître certaines facettes de sa personne en positif ou en négatif, sous une forme imagée ou abstraite. Ce faisant elle parvient souvent à parfaire la connaissance qu’elle a d’elle-même et de ce que peut signifier ’ être une femme’ dans le milieu socioculturel dans lequel elle vit.

Ecrire, enfin, invite à s’assumer une et plurielle. A laisser se former dans l’écriture des traces qui se fraient un chemin du lointain de son histoire, du temps où la petite fille était reine : humour - images-souvenirs - rapport aux adultes. C’est les laisser se mouvoir en ce vivier - le texte - y côtoyer les expressions et les formes issues de la fonction de mère et de partenaire d’un homme, membre d’une société donnée à un moment précis de l’histoire humaine. Femme est le nom de cet ensemble chatoyant, multiple, fait de contrées froides ou désertiques ou encore luxuriantes, chaleureuses, rassemblées sous un nom unique duquel est envoyée une parole portée par le désir de communiquer avec autrui.

La capacité de reconnaître la particularité et la spécificité de son point de vue sur le monde se développe plus facilement si la femme peut confronter ce dernier à celui des autres. Il faudra donc, une fois ce dernier constitué, le confronter, le mesurer, l’agrandir par ceux d’autres femmes, voire le mettre en jeu dans le dialogue avec l’autre masculin. En effet, ce n’est qu’à travers ce second temps que se constituera à ses yeux, d’un côté, ce qui relève du féminin social, et de l’autre, ce qui appartient à la coloration propre à sa personnalité issue de ce qui tient ensemble les éléments qui forment son je.

Lire d’autres écritures, agrandir sa conscience et sa représentation du féminin

Deuxièmement, rejoignant la préoccupation qui vient d’être repérée, les écrivaines cherchent à saisir, par le miroir qu’offrent les écrits des autres femmes, de nouvelles dimensions de l’être-femme au présent, en vue d’amplifier et d’affiner leur conscience et d’améliorer leur communication avec autrui. H. Cixous reconnaît ce besoin d’autres voix :

"Nous ne pouvons pas apaiser notre faim avec des assiettes de soupe, nous ne pouvons pas nous réchauffer l’âme en mangeant. Nous avons besoin pour garder la vie de sentir que des femmes vivent tout près de nous" (L’heure de Clarice Lispector, 1989 ; et j’ajoute : des hommes aussi mais cela paraît plus évident). Leurs textes foisonnent de représentations qui ne viennent ni des hommes ni d’une organisation sociale dans laquelle le féminin est conduit à jouer un certain rôle. Elles arrivent de l’intérieur de l’être-au-monde de femmes qui sont, mieux que d’autres, capables de les communiquer. Ce sont elles qui invitent leurs lectrices et lecteurs à découvrir ce point de vue, à contribuer à le créer, à le mettre au monde par l’écriture ou par d’autres voies.

Dans notre type de société, il semble plus difficile à la femme qu’à l’homme de former des symbolisations de son genre. Pourtant, de nouvelles identifications trouvent parfois les formes qui leur permettent de prendre place dans la conscience. Par exemple, chez H. Cixous :
"Pas la séduction, pas l’absence, pas le gouffre paré de voiles", trois représentations négatives de la femme. Elle poursuit, mais : " la plénitude, celle qui ne se regarde pas, qui ne se réapproprie pas toutes ses images de reflet en visage, pas la mangeuse d’yeux. Celle qui regarde avec le regard qui reconnaît, qui étudie, respecte, ne prend pas, ne griffe pas, mais attentivement, avec un doux acharnement, contemple et lit, caresse, baigne, fait rayonner l’autre, ramène au jour la vie terrée, fuyarde, devenue trop prudente. L’illumine et lui chante ses noms" (La venue à l’écriture, 10-18, Paris, 1977 )

Se situer parmi les écrits des autres femmes, en prendre connaissance, c’est aussi chercher à renforcer le contact avec une part de sa propre spécificité. Très souvent, dans les écrits de femmes, la présence d’une autre femme est esquissée de manière explicite ou implicite - ce que Béatrice Didier (L’écriture-femme, PUF, Paris, 1981) lit comme une façon de maintenir le contact avec soi-même, de s’assurer doublement de ne pas se perdre. Nécessité née d’un contexte socioculturel dominé par le masculin ?

Fréquenter ces lieux d’écriture incite à mettre en pratique un rapport positif avec sa/ses semblables, être capable de recevoir d’elle des idées, des images, des critiques, de se laisser déloger de ses propres images, de découvrir des territoires encore inconnus, de sortir de sa propre normativité, d’entendre des expressions positives à l’égard de ses semblables, de sa mère par exemple : " Voici que s’accomplit au rivage de cette nuit le miracle de la naissance Que je te veux de reconnaissance pour cette extrême nudité où m’a forcée, si dur, si doux, si tendre et si acharné ton corps d’amour. Toi aussi, toi encore, ma mère, ma douce tourmentée, ma folle laborieuse qui m’expulse dans l’aurore..."( A.Leclerc, "La lettre d’amour" dans La venue à l’écriture, op.cit. ).

Pour celui ou celle qui veut enrichir sa représentation du féminin, ce sont là des voies à emprunter qui permettent de sortir des images réductrices, telles celle que rappelle volontiers l’adage populaire qui restreint toute la femme à sa matrice. Ou encore, dans un autre registre, celle de l’Eve pécheresse : tentatrice par laquelle - selon une partie de la Genèse - le mal trouve un accès à l’homme, alors qu’on oublie trop facilement de rappeler frayer un chemin de Salut avec Jésus-Christ.

Ne constituent-elles pas un antidote au langage du mépris tenu à l’égard du féminin ?

Etre convié-e à vivre dans une perspective égalitariste

Atteintes par de telles écritures, des femmes guérissent des blessures reçues, du regard dévalorisant que trop souvent la société a posé sur elles. Elles font un pas, puis un autre, hors des conduites où de séculaires habitudes les ont confinées. Elles redécouvrent leur plaisir d’être au monde - femmes - et, vis-à-vis des hommes, différentes d’eux, et par là toujours susceptibles d’entrer en communication avec eux. Suscitées à la parole par cette différence-même. Et espérant trouver de véritables partenaires qui, eux aussi, auront hâte d’échanger leur point de vue avec elles.

Alors, dans l’espace allégé, surviendra le temps où l’écho de leurs rires signera de nouveaux chemins de vie.

publié dans Vivre au présent, avril 1991,pour le web-Vigo, Lausanne,2004.