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mardi 29 avril 2008

Keny Arkana : "Un autre Monde est Possible"

durée : 60 min.

23 ans. Origines notamment argentines. Marseillaise. Inclassable. Un flow extraordinaire. Un fond hors norme (...).

C’est le fan, plus que le blogreporter qui s’exprime. Keny est LA rappeuse non pas du moment mais de "demain". Keny est un ovni, un extra-terrestre, une alter-terrestre, qui a les pieds rivés sur terre et le regard qui porte loin. Keny est en guerre. Permanente. Contre les inerties, les iniquités, les placebos de solutions, elle est LA RAGE, une rage nourrie de foi (la foi en la vie, l’autre, l’espoir, rien qui ne dorme dans des livres convenus et autres best-seller de la croyance dogmatique). Et Keny est amour. Un amour armé prés à incendier les immobilismes.

Elle s’appelle donc Keny Arkana,

Son album : "Entre ciment et belle étoile".

L’an passé - grâce ou via, et peu importe, une amie à l’ouie fine - je découvrais et bloguais son premier clip. Aujourd’hui Keny est "mainstream", Goncourisée par BBB. Vous ne la verrez pourtant pas sur les plateaux télé. "Pas demain", me confie-t-elle. Elle ne sera pas "l’alibi démocratique" d’un système qu’elle condamne et récuse. Elle ne sera pas la Bimbo péchue du PAF, la rappeuse explosive "caution du totalitarisme" aux rythmes rugueux et aux produits dérivés "made in misère".

Keny est une alter-terrestre. Qu’on se le dise.

Je vous propose de découvrir ici son clip, parmi les plus plébiscités chez Daily, son docu-carnet de route (filmée par la miss et réalisée par sa "sœur" Clem - sauf bug de dernière minute), mais aussi quelques titres de son album (en écoute tout ce mois de novembre sur le podcast express de Nuesblog) ainsi que de prêter l’oreille à ce qui devait être une interview "papier" et restera un échange hors du temps.

Confidence pour confidence, Keny a plus que ce quelque chose de magique. Elle a cette sincérité et cette énergie qui déplace les certitudes. Les montagnes, c’est connu, il faut plus d’un homme pour les mouvoir. A ce jeux c’est à vous, à nous, d’entrer maintenant en course. Demain est riche. De possible. De luttes. De dangers. Demain n’est pas si loin. Demain est ce que vous en ferez...

Elle, n’est pas la dernière à l’ouvrir.

Attention talent...

source : http://www.dailymotion.com/video/xmeps_keny-arkana-autre-monde-possible_creation

Lire une interview de Keny Arkana sur le site libertaire à voix autre

La scène rap a été très récupérée par le fric ?
- Une partie, oui. Il y a deux tendances dans le rap. Il y a le hip-hop à l’ancienne sous toutes ses formes (danse, rap, DJ, etc.) avec des valeurs positives, solidaires et de gauche. A côté de ça, il y a le « rap game ». C’est un rap de droite : « J’ai une grosse chaîne en or, une belle voiture, des nanas à poil dans mes clips… » Le rap game, c’est la « petite pute du capitalisme », qui prône ses valeurs, c’est l’opposé du hip-hop, qu prône la voix des oubliés.

- En voyageant, des expériences t’ont marquée ?
- Je voulais voir de mes propres yeux. Je me suis retrouvée à fond dans le zapatisme [2] et son côté universel : l’autogestion des communautés, leur système organisationnel très rotatif. Ils disent « gouverner en obéissant ». Chaque personne de la communauté passera par le rôle de gouverneur pour connaître cette position. Ils disent que pour être un bon citoyen, il faut connaître ; il y a donc plein d’alternatives éducatives dans leur système… Il y a aussi le côté spirituel qui m’a beaucoup plu. En Argentine, il y a plein de mouvements qui déchirent comme le mouvement des « piqueteros » (chômeurs qui occupent les routes), les usines occupées, les assemblées populaires. Le peuple argentin a connu les disparus et les pillages des comptes en banque. Ils ne veulent plus entendre parler des gouvernements.

[propos recueillis par le « Combat syndicaliste », mensuel des anarcho-syndicalistes de la CNT]
http://www.cnt-f.org

www.avoixautre.be/spip.php?article1520.


"Ensemble nous sommes le monde et le système n'est rien!"

[cinquième soleil-Désobéissance]

Et l'écouter, surtout!

Réveillez-vous avec la Rage!


dimanche 27 avril 2008

Pédagogie des opprimés de Paulo Freire

Article posé suite à un message de Luna box new group sur Second Life (que je continue de recevoir même si je n'y suis plus retournée depuis fort longtemps)


Ce message m'a permis de découvrir Paolo Freire, une belle initiative riche de réflexions visant à éveiller les consciences, une philosophie de la libération par une éducation solidaire, une éducation de la coopération, une éducation fondée sur le dialogue pour en finir avec les systèmes de domination, pour briser la structure dualiste opprimés/oppresseurs.

Sémaphore


Pédagogie des opprimés de Paulo Freire

Des principes d’action transposables pour le Réseau des écoles des citoyens.

Résumé et commentaires établis par Anne Minot

Janvier 2003

Ce livre a été rédigé en 1969. L’auteur y expose les principes d’une méthode de « conscientisation » qu’il expérimenta de1962 à1964, au Brésil, où il fut chargé d’un vaste programme d’alphabétisation par le ministère de l’éducation et le de la culture et qui toucha près de deux millions d’hommes et de femmes analphabètes, puis au Chili, de 1964 à1967, sous le gouvernement d’Eduardo Frei.

Paulo Freire s’inscrit dans une optique de lutte pour la libération des populations opprimées. Sa pratique d’alphabétisation l’amène à comprendre la place primordiale de la conscientisation comme préalable à toute action transformatrice.

Il s’efforce donc de préciser les attitudes mentales et relationnelles qui obscurcissent ou qui éclairent la conscience personnelle et collective. Il appuie sa réflexion sur l’analyse marxiste des rapports de force entre les groupes humains et une éthique humaniste de l’action humaine.

Cet ouvrage s’adresse aux leaders révolutionnaires, c’est à dire à ceux qui accompagnent les populations opprimées dans un processus de conscientisation et de libération.

Bien que situés historiquement et géographiquement, les analyses des rapports humains et les principes d’action pédagogiques exposés dans ce livre me semblent transposables à notre époque et dans nos pays développés.

Ce qu’on y perçoit, ce n’est pas d’abord une page d’histoire, mais une parole forte sur les fondements de relation humaines constructrices et non destructrices, qu’elles se situent au niveau interpersonnel ou collectif ; une parole pour nous, aujourd'hui, dans un pays riche, où opprimés et oppresseurs se trouvent dans des situations différentes des paysans chiliens ou brésiliens des années 60..

L’auteur n’expose pas ici une méthode au sens opérationnel du terme mais plutôt les fondements d'une action de transformation des relations humaines. Ces principes ont semblé précieux à réentendre dans le cadre de la réflexion sur la pédagogie à RECIT

En effet, son analyse peut fortement éclairer un projet d'éducation citoyenne, aujourd’hui.

La réflexion se développe suivant 4 axes de questionnement :

I Pourquoi une pédagogie des opprimés?

• Qu'est-ce que la situation d'oppression et comment s'exprime-t-elle dans la contradiction opprimé/oppresseur?

• Peut-on sortir de cette contradiction ? A quelles conditions ?

II Pourquoi l'éducation traditionnelle ne peut être libératrice?

• Analyse de la conception "bancaire" de l'éducation et de ce qu'elle met en jeu en terme de relation entre éducateur et éduqué, mais aussi en terme de conception du savoir et de la réalité.

III Pourquoi le dialogue est au cœur d’un processus d’éducation qui a pour but la libération de l’homme ?

IV Quelles sont les caractéristiques d’une action « dialogique » ou « antidialogique » dans l’acte éducatif et l'acte révolutionnaire.

I Pourquoi une pédagogie des opprimés ?

La situation d'oppression est une situation qui déshumanise oppresseurs et opprimés.

Cette déshumanisation n'est pas une fatalité, ni une donnée d'ordre ontologique; elle est le résultat d'un ordre injuste qui engendre la violence et le « moins-être ». C'est un processus qui peut et doit être inversé.

Mais un travail pédagogique est nécessaire pour éclairer les déformations de l’analyse du monde et de soi-même que la situation d'oppression entraîne et libérer les forces de transformation.

En effet, opprimé et oppresseur sont dans des modes d'être et des visions du monde et d'eux-mêmes dont ils n'ont pas forcément conscience. Ils sont "immergés" dans la situation et la vivent comme incontournable et inchangeable.

La prise de conscience de cette immersion , de cette "adhérence" à l’ordre injuste établi est le premier pas vers une libération et une transformation possibles. Elle nécessite un cheminement et un accompagnement.

Ce cheminement est le premier acte de libération. C’est pourquoi pédagogie et transformation de la réalité sont intimement liées.

Aucune méthode pédagogique n'est neutre mais reflète un certain style de rapport humain .

La pratique de l'éducation en elle-même est porteuse de libération ou d'aliénation non par le contenu des idées qu'elle transmet, mais d'abord par la relation éducateur/ éduqué qu'elle instaure.

Qui est l'opprimé? En quoi est-il aliéné ?

Paulo Freire analyse l'opprimé comme un être double. Il accueille en lui l'oppresseur, du fait de sa situation objective ; il est donc à la fois lui-même et l'autre.

L'opprimé est attiré fortement par la personne de l'oppresseur et son mode de vie. Il voudrait accéder à ce mode de vie et à « l'être » de l'oppresseur.

Il pense comme l’oppresseur, il fait sienne sa vision du monde.

Dans le même mouvement, l'opprimé se déprécie ; intériorisant le jugement de l'oppresseur, il se croit incapable.

L'opprimé a peur de la liberté, peur de courir le risque d'autre chose, de l'autonomie. Il a plutôt tendance à s'adapter, à faire comme les autres sans pour autant arriver à une solidarité authentique.

L'opprimé veut être mais a peur d'être.

Il est immergé dans l'ordre établi par l'oppresseur à son profit et n'en voit pas la réalité.

Tant qu'il n'a pas localisé en lui-même la présence de l'oppresseur et tant qu'il n'a pas acquis sa propre conscience, il aura des attitudes fatalistes face à sa propre situation.

Pire, quelquefois, recevant la violence de la situation, il la renvoie horizontalement sur ses camarades ou sa famille. Mais, en réagissant ainsi à l’oppression, il devient lui-même oppresseur.

Qui est l'oppresseur?

La situation de confort de celui qui opprime repose sur l’injustice imposée à celui qui est opprimé.

Toute personne, située par sa classe sociale et son niveau de vie du côté des oppresseurs, a, de fait, intérêt à ce que cette situation d’injustice demeure pour continuer à avoir ce qu'il a. Il est, de fait complice de l’oppression faite à l’opprimé, qu’il soit ou non conscient, qu’il soit ou non personnellement responsable.

L'application du droit pour tous représente pour l'oppresseur une grande violence à son droit personnel et des restrictions importantes à ce qu'il considère comme son plus-être et sa liberté.

En effet, l'oppresseur, immergé dans le système de l’oppression et sa logique, ne peut se concevoir lui-même en dehors de la possession et de la domination directe, concrète, matérielle, du monde et des hommes.

- Il transforme tout en objet de domination

- Il voit tout en terme de profit, car l'argent est pour lui la mesure de toute chose.

Par ailleurs, l'oppresseur a tendance à penser qu’il a atteint un degré d’humanité plus élevé et que cela lui est réservé. Celle des autres est même, dans des cas extrêmes considérée comme une subversion

- Il doute des capacités du peuple.

- Il a tendance, consciemment ou pas à «chosifier l'autre », c’est à dire à le nier en tant que sujet libre et conscient, à ne pas lui accorder les mêmes capacités.

- Il pourra même agir généreusement pour le bien des gens, en donnant un peu de son surplus mais en gardant les personnes ainsi assistées dans l’état d’infériorité dont il a besoin pour maintenir sa situation de dominant. C’est ainsi que Paulo Freire analyse avec sévérité l’action humanitaire qu’il distingue nettement d’une action « humaniste ».

Paulo Freire n’analyse pas ici des comportements psychologiques conscients et volontaires, mais des relations objectives dans lesquelles les uns et les autres sont pris, de fait.

Le dépassement de la situation d'oppression.

Il ne s’agit pas d’inverser la situation d’oppression, mais de la dépasser, de transformer les relations oppresseurs/opprimés qui sont si naturellement inscrites dans notre quotidien. Une action de libération ne peut donc utiliser les mêmes procédés que l'action d'oppression, même avec un but contraire. Si c’est le cas, elle ne libère personne. Il n'y a de transformation ou de dépassement de la situation d'oppression que par le passage d'une relation de domination/dépendance à une relation de dialogue.(Paulo Freire appelle cette relation « dialogique »).

Ce passage se réalise à travers une prise de conscience personnelle et une analyse critique de la réalité et de sa propre situation dans cette réalité ; ce que Paulo Freire appelle un travail d’ « insertion critique dans la réalité", qui permet une compréhension à la fois subjective et objective de cette réalité:

subjective parce que c'est un sujet qui comprend et agit,

objective parce qu'il comprend et agit sur une réalité qui n'est pas lui.

(attitude qu'il oppose à deux déformations, qu’il appelle le subjectivisme et la rationalisation).

En conséquence, l’acte pédagogique doit partir de la réalité de « l’éduqué », et le mener, par la formation, à une analyse et un engagement personnel.

Enfin, une relation ne se transforme vraiment que par un changement d’attitude des deux côtés. La transformation ne peut être menée à bien par un seul des antagonistes. Elle demande la participation active , personnelle et libre de l'opprimé. On ne peut libérer les hommes sans eux. Elle demande aussi une transformation d’attitude de celui qui accompagne l’opprimé.

"Personne ne libère autrui, personne ne se libère seul, les hommes se libèrent ensemble."

- Dans la situation d'oppression, ce n'est pas l'injustice qui est le plus grave mais c'est le type de relation sur laquelle elle repose car c'est elle qui déshumanise.

La lutte pour supprimer l'injustice qui nous apparaît comme une nécessité , si elle ne tend qu’à inverser les rapports de force, ne résoudra pas les choses: elle les inversera peut-être, mais ce qui importe c'est de modifier le type de relation que nous entretenons tous (opprimés comme oppresseurs) avec l'autre et avec le monde

II La conception « bancaire » de l'éducation et l’éducation libératrice

La conception bancaire

Dans le chapitre II, Paulo Freire analyse les attitudes qui sous-tendent l'acte pédagogique dans les pédagogies pratiquées par le groupe dominant dans une situation d'oppression.

Il définit la conception pédagogique traditionnelle comme une"conception bancaire" de l’éducation parce qu'il analyse l'acte pédagogique pratiqué comme un acte de dépôt d'une matière inerte et prédéfinie dans un contenant vide prêt à recevoir et à mémoriser.

La situation éducateur/éduqué est une situation inégale et à sens unique où il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ;ceux qui parlent et ceux qui écoutent ; ceux qui déposent et ceux qui sont censés archiver puis mémoriser.

L’enseignement s’adresse à un homme abstrait qui, objectivement, n’existe pas, puisque n’existent que des hommes concrets.

La réalité qui est ainsi transmise est une réalité figée, compartimentée, prévisible, coupée de la réalité existentielle et globale qui pourrait lui donner sens.

Cette dichotomie rend passif, ne tient pas compte de la personne éduquée comme sujet, ne développe pas la conscience critique ; pire, elle entretient la situation d'oppression en l'aggravant, car elle justifie l'ordre établi et l'adaptation de l’opprimé à cet ordre.

Elle rend impossible un savoir constructeur de la personne.

Paulo Freire conclut alors :

« Il n'y a alors, ni créativité, ni transformation, ni savoir. »

L'éducation libératrice

Celle-ci établit un autre type de relation : celle de deux sujets qui s’éduquent mutuellement dans l’analyse de la réalité. Il n’y a plus deux entités opposées : éducateur/éduqué: chacun devient les deux simultanément.

"Personne n'est l'éducateur de quiconque, personne ne s'éduque lui-même,

seuls les hommes s'éduquent ensemble, par l'intermédiaire du monde."

L'objet de connaissance n'est plus le but de l'acte cognitif, il n'est plus la propriété de l'éducateur, mais un objet de médiation, l'intermédiaire entre plusieurs sujets connaissant.

III Le dialogue, essence de l’éducation vue comme pratique de la liberté.

Dans ce chapitre Paulo Freire s’efforce d’abord de développer les fondements philosophiques de la place centrale qu’il accorde au dialogue dans l’éducation et dans l’organisation des relations humaines.

Si l’homme se définit par la relation, le dialogue est l’expression essentielle de cette relation.

Si l’homme se définit par la parole, le dialogue permet l’échange de cette parole. (la parole est prise ici comme une parole transformatrice, créatrice, à la fois langage et action)

Prononcer une parole authentique, c’est déjà transformer le monde. La parole a deux dimensions, d’action et de réflexion. Si elle n’est que discours, elle est verbiage. Si elle n’est qu’action, elle est activisme.

Or, « personne ne peut prononcer une parole véritable tout seul, et personne ne peut imposer aux autres sa parole en refusant la leur. »

Le dialogue est donc pour ces raisons une nécessité existentielle.

Il analyse ensuite les attitudes humaines que cela exige et entraîne : l’humilité, l’espérance, la confiance, l’amour…

Dans un deuxième temps, il explore la place du dialogue dans la conception d’une pédagogie libératrice des potentialités de l’homme.

Dans une telle pédagogie,

- la réalité concrète de l’homme éduqué est première, avant même le contenu à enseigner ou la réalité à transformer.

- ce qui éduque, ce n’est pas d’abord ni seulement le contenu du programme , mais le type de relation que l’on établit avec celui qu’on éduque à l’occasion de l’échange provoqué par le sujet abordé.

Le dialogue doit donc commencer dès l’élaboration du programme éducatif.

- Il permet de comprendre et de prendre en compte les situations concrètes de vie des personnes « formées »

- Il permet ensuite de connaître la conscience qu’elles en ont, leurs divers niveaux de perception, d’eux-mêmes et du monde dans lequel ils vivent. C’est à travers le dialogue que l’on peut saisir les conditions structurelles dans lesquelles le langage et la pensée de l’autre prend forme. Le formateur doit rechercher à travers la « pensée langage » de la personne formée, qu’il met en relation avec la réalité, le niveau de perception et la vision du monde de celui à qui il s’adresse.

Il développe longuement à ce propos ce qu’il appelle dans sa méthode pédagogique la recherche de l’univers thématique du peuple ou des « thèmes générateurs » qui sont le point de départ à partir desquels se construisent les contenus..

Le dialogue rentre ensuite en jeu dans le processus même de formation.

C’est à travers le dialogue, en effet, qu’une situation concrète cesse d’être subie comme inévitable et peut commencer à s’analyser comme un problème à résoudre, un défi adressé à l’homme pour créer quelque chose de nouveau.

IV Action dialogique et antidialogique.

Dans le quatrième chapitre, Paulo Freire élargit son analyse critique à ce qu’il appelle l’action culturelle globale (l’accompagnement des opprimés par les leaders révolutionnaires).

Il détaille les caractéristiques d’une action « antidialogique » telle qu’elle est pratiquée dans une situation d’oppression et, à l’opposé, celles d’une action « dialogique » qui fonde toute action culturelle visant la libération et le dépassement de la situation d’oppression.

L'action antidialogique.

L’action menée par les oppresseurs est une action antidialogique qui nie, bafoue ou se méfie du dialogue comme mode d’action. Elle s’appuie en effet sur:

- une attitude de conquête

L’attitude de conquête consiste à dépouiller l’autre de sa parole, de ses moyens d’expression, de sa culture.

Conquête ou « invasion culturelle » où le dominant envahit le contexte culturel de l'autre avec ses modèles de valeurs. Le dominé, subissant cette invasion depuis l’enfance (par l’éducation et les médias),est immergé dans la culture du dominant, la pense comme naturelle ou liée à la modernité et donc meilleure que la sienne, croit à son infériorité et auto censure sa propre créativité. Il finit par se voir lui-même et la situation dans laquelle il vit avec les yeux des dominants et non les siens.

L’auteur fait à ce propos la critique des institutions officielles de formation (foyers familiaux, écoles primaires et secondaires, universités) « qui n'échappent pas aux influences des conditions objectives de la structure environnante et fonctionnent généralement comme des agences de formation de futurs envahisseurs". Il observe ce même phénomène à l'intérieur des familles.

Pour détruire la vision du monde de l'autre, l'oppresseur lui propose

- un monde d'illusions. La mythification est une des armes culturelles de l'oppression : (le mythe selon lequel l’ordre de l’oppresseur est un ordre de liberté, où chacun est libre de choisir son lieu de travail ; le mythe du droit de tous à l’éducation ; le mythe de l’égalité entre tous ; le mythe de la propriété comme fondement du développement de la personne humaine ; le mythe de l’ardeur au travail des oppresseurs et de la paresse des opprimés…).Le messianisme est une autre de ces illusions: (quelqu'un qui vient apporter un salut de l'extérieur pour lequel on n'a qu'à suivre les instructions)

- .un monde figé, statique , auquel il faut s'adapter car on ne peut rien faire d'autre. (le contraire d'un problème à résoudre ou d'un défi adressé à l'homme);

- la pratique de la division. « Diviser pour régner » est la règle de tous les oppresseurs. Celle-ci facilite le maintien de la domination.

Diviser, isoler, maintenir dans une vision parcellaire des problèmes. Pour l’auteur, la mise en valeur hypocrite des revendications communautaristes relève chez certains dirigeants de cette pratique de division.

- la manipulation. Manipuler, c'est chercher à conformer l'autre à ses objectifs propres en captant son adhésion par des moyens pervers .Quand l'autre est faible, il se laisse manipuler plus facilement. On peut manipuler par des mythes, par des pactes, par des promesses.

La manipulation cherche à anesthésier, à empêcher l'autre de penser seul, à l’amener sournoisement à adopter sa propre pensée.

L'action dialogique

Celle-ci se présente comme l'antithèse de la précédente:

Là où l’oppresseur pratique la conquête, le leader révolutionnaire et le peuple rechercheront des pratiques de coopération .Celle-ci repose sur la rencontre de deux sujets, sur la participation active de chacun à sa libération .

Là où l’oppresseur instaure la division, l'action dialogique cherchera à établir l'union .

Loin de manipuler le peuple, les leader l’inciteront à s’organiser pour une tâche commune.

Là où il y avait invasion culturelle, on trouvera une autre attitude culturelle où ceux qui atteignent l’univers populaire, viennent pour découvrir le monde avec le peuple et non pour l’enseigner, pour découvrir les différences et s’appuyer sur elles, pour créer ensemble une culture nouvelle sans aucune imposition de part ou d’autre, arriver à ce que l’auteur appelle la « synthèse culturelle ».

Paulo Freire s’attardent longuement aux responsabilités de ceux qui éduquent le peuple. Il met en garde ceux-ci sur le fait que l’action dialogique n’est pas naturelle. Elle nécessite une transformation profonde de nos modes d'action habituels, l’abandon des mythes dont nous sommes nourris dès l’enfance et qui sont très ancrés à l'intérieur de nous mêmes - ce qui ne se fait pas si facilement que cela-. Il faut, en effet, "cesser d'être "au dessus" ou "à l'intérieur" comme des étrangers, pour être "avec" comme des compagnons".

Il insiste aussi .sur le risque d'être pris par la peur de la liberté, du nouveau, du risque.

Conclusions provisoires

Pour conclure, quels principes peut-on retenir comme fondateurs de cette pédagogie ?

- considérer l’autre comme un sujet au même titre que soi : cela suppose de tenir compte de ses connaissances, de son expérience et de sa vision du monde Le dialogue est le fondement de toute pédagogie libératrice, depuis l’élaboration jusqu’à la mise en œuvre ;

- Avoir conscience de soi, de sa propre situation objective, de sa culture, de ses tendances dans une relation.

Il n'y a pas de solidarité réelle avec l'opprimé sans une transformation profonde chez l'oppresseur:dans son mode d'être au monde, dans sa relation à son propre épanouissement, dans son regard sur l'autre (et en particulier l'étranger, le pauvre...)

- Si nous, riches du monde riche, nous voulons vraiment travailler à établir un autre monde possible, la première exigence est une prise de conscience de nous-mêmes, de notre situation objective dans le monde et une analyse sans complaisance de la vision de nous-même et du monde qu’elle entraîne .

- L’acte pédagogique est d’abord un acte de relation et de dialogue. Les contenus d’éducation ne peuvent se concevoir indépendamment de cette relation. Les méthodes de transmission révèlent leur sens aux contenus.

On ne peut apprendre qu’en étant acteur de son apprentissage. Il ne s’agit pas de consommer des idées, mais d’en produire et de les transformer grâce à l’action et au dialogue. Il n’y a pas un transmetteur, un récepteur et un contenu extérieur qu’il s’agirait de déposer. Il y a des sujets qui s’éduquent mutuellement et qui transforment leur conscience par l’intermédiaire de la démarche de compréhension du monde.

- « Je ne peux penser pour les autres ni par les autres ni sans les autres. »

source : http://www.recit.net/spip.php?article260

RéCit : réseau des écoles de citoyens

Pour plus d'informations vous pouvez consulter notre site www.recit.net

Nous contacter par mail recit@recit.net ou par téléphone 06 67 05 58 95

RECIT 15 avenue Robert Fleury 78 220 VIROFLAY (France)

vendredi 7 mars 2008

Vivre sa vie - Jean-Luc Godard

Anna Karina & Brice Parain

Scene 11 - To watch the entire film, go to http://myspace.com/cinemafrancais
Vivre sa vie
C'est un film qu'il faut avoir vu!
Un film en douze tableaux, tel un chemin de croix, celui d'une femme qui entre dans le monde de la prostitution.
Jean-luc Godard dénonce avec un talent inégalé cette pratique admise par une société mercantile et misogyne, dénonce son hypocrite moralité!
Ce film introduit la relation à l'Autre par sa réflexivité.
Dans cette mise en abîme, J.-L. Godard utilise avec pertinence des citations, telle la figure emblématique de la Falconetti dans "La passion de Jeanne d'Arc" de Carl Theodor Dreyer, ou encore le nonpareil "Portrait ovale" d'Edgar Poe.
De surcroît, par la référence à une enquête sur la prostitution il bouleverse les conventions,le phénomène d'identification de la place du spectateur face à une fiction.
Le basculement ainsi opéré vers le documentaire est une immersion crue dans la violente réalité quotidienne des prostituées.
De l'émotion, de l'empathie, nous passons sans transition à l'énoncé froid, sans affect, journalistique, comme une mise en exergue tranchante de l'indignation du cinéaste.
Un film remarquable.
sémaphore

Vivre sa vie S1


" Il faut se prêter aux autres et se donner à soi-même "
Montaigne

Ainsi se clôt ce générique atypique. http://myspacetv.com/index.cfm?fuseaction=vids.individual&videoid=2729417
Un conseil, allez à
http://vids.myspace.com/index.cfm?fuseaction=vids.viewVideos&channelid=113142644

mercredi 6 février 2008

Le désir asphyxié, ou comment l’industrie culturelle détruit l’individu par Bernard Stiegler



« Dans l’écran »
Martin Hardouin-Duparc, 2007.

Contribution à une théorie de la consommation de masse

Le désir asphyxié, ou comment l’industrie culturelle détruit l’individu

source : Le Monde diplomatique

Le capitalisme hyperindustriel a développé ses techniques au point que, chaque jour, des millions de personnes sont connectées simultanément aux mêmes programmes de télévision, de radio ou de consoles de jeu. La consommation culturelle, méthodiquement massifiée, n’est pas sans conséquences sur le désir et les consciences. L’illusion du triomphe de l’individu s’estompe, alors que les menaces se précisent contre les capacités intellectuelles, affectives et esthétiques de l’humanité.

Par Bernard Stiegler

Une fable a dominé les dernières décennies, leurrant pour une grande part pensées politiques et philosophies. Contée après 1968, elle voulait faire croire que nous étions entrés dans l’âge du « temps libre », de la « permissivité » et de la « flexibilité » des structures sociales, bref, dans la société des loisirs et de l’individualisme. Théorisé sous le nom de société postindustrielle, ce conte influença et fragilisa notablement la philosophie « postmoderne ». Il inspira les sociaux-démocrates, prétendant que nous étions passés de l’époque des masses laborieuses et consommatrices de l’âge industriel au temps des classes moyennes ; le prolétariat serait en voie de disparition.

Non seulement, chiffres en main, ce dernier demeure très important, mais, les employés s’étant largement prolétarisés (asservis à un dispositif machinique qui les prive d’initiatives et de savoirs professionnels), il a crû. Quant aux classes moyennes, elles sont paupérisées. Parler de développement des loisirs – au sens d’un temps libre de toute contrainte, d’une « disponibilité absolue », dit le dictionnaire – n’a rien d’évident, car ils n’ont pas du tout pour fonction de libérer le temps individuel, mais bien de le contrôler pour l’hypermassifier : ce sont les instruments d’une nouvelle servitude volontaire. Produits et organisés par les industries culturelles et de programmes, ils forment ce que Gilles Deleuze (1) a appelé les sociétés de contrôle. Celles-ci développent ce capitalisme culturel et de services qui fabrique de toutes pièces des modes de vie, transforme la vie quotidienne dans le sens de ses intérêts immédiats, standardise les existences par le biais de « concepts marketing ». Ainsi celui de lifetime value, qui désigne la valeur économiquement calculable du temps de vie d’un individu, dont la valeur intrinsèque est désingularisée et désindividuée.

Le marketing, comme le vit Gilles Deleuze, est bien devenu l’« instrument du contrôle social (2) ». La société prétendument « postindustrielle » est au contraire devenue hyperindustrielle (3). Loin de se caractériser par la domination de l’individualisme, l’époque apparaît comme celle du devenir grégaire des comportements et de la perte d’individuation généralisée.

Le concept de perte d’individuation introduit par Gilbert Simondon (4) exprimait ce qui advint au XIXe siècle à l’ouvrier soumis au service de la machine-outil : il perdit son savoir-faire et par là même son individualité, se trouvant ainsi réduit à la condition de prolétaire. Désormais, c’est le consommateur qui est standardisé dans ses comportements par le formatage et la fabrication artificielle de ses désirs. Il y perd ses savoir-vivre, c’est-à-dire ses possibilités d’exister. Les remplacent les normes substituées par les marques aux modes que Mallarmé considérait dans La Dernière Mode. « Rationnellement » promues par le marketing, celles-ci ressemblent aux « bibles » qui régissent le fonctionnement des commerces de restauration rapide franchisés, et auxquelles les concessionnaires doivent se conformer à la lettre, sous peine de rupture de contrat, voire de procès.

Cette privation d’individuation, donc d’existence, est dangereuse à l’extrême : Richard Durn, l’assassin de huit des membres du conseil municipal de Nanterre, confiait à son journal intime qu’il avait besoin de « faire du mal pour, au moins une fois dans [sa] vie, avoir le sentiment d’exister (5) ».

Freud écrivait en 1930 que, bien que doté par les technologies industrielles des attributs du divin, et « pour autant qu’il ressemble à un dieu, l’homme d’aujourd’hui ne se sent pas heureux (6) ». C’est exactement ce que la société hyperindustrielle fait des êtres humains : les privant d’individualité, elle engendre des troupeaux d’êtres en mal d’être ; et en mal de devenir, c’est-à-dire en défaut d’avenir. Ces troupeaux inhumains auront de plus en plus tendance à devenir furieux – Freud, dans Psychologie des foules et analyse du moi, esquissait dès 1920 l’analyse de ces foules tentées de revenir à l’état de horde, habitées par la pulsion de mort découverte dans Au-delà du principe de plaisir, et que Malaise dans la civilisation revisite dix ans plus tard, tandis que totalitarisme, nazisme et antisémitisme se répandent à travers l’Europe.

Bien qu’il parle de la photographie, du gramophone et du téléphone, Freud n’évoque ni la radio ni – et c’est plus étrange – ce cinéma utilisé par Mussolini et Staline, puis par Hitler, et dont un sénateur américain disait aussi, dès 1912, « trade follows films (7) » (le marché suit les films). Il ne semble pas non plus imaginer la télévision, dont les nazis expérimentent une émission publique dès avril 1935. Au même moment, Walter Benjamin (8) analyse ce qu’il nomme le « narcissisme de masse » : la prise de contrôle de ces médias par les pouvoirs totalitaires. Mais il ne semble pas mesurer plus que Freud la dimension fonctionnelle – dans tous les pays, y compris démocratiques – des industries culturelles naissantes.


Misère psychologique de masse


En revanche, Edward Bernays, double neveu de Freud, les théorise. Il exploite les immenses possibilités de contrôle de ce que son oncle appelait l’« économie libidinale ». Et de développer les relations publiques, techniques de persuasion inspirées des théories de l’inconscient qu’il mettra au service du fabricant de cigarettes Philip Morris vers 1930 – au moment où Freud sent monter en Europe la pulsion de mort contre la civilisation. Mais ce dernier ne s’intéresse pas à ce qui se passe alors en Amérique. Sauf à travers une très étrange remarque. Il se dit d’abord obligé d’« envisager aussi le danger suscité par un état particulier qu’on peut appeler “la misère psychologique de masse”, et qui est créé principalement par l’identification des membres d’une société les uns aux autres, alors que certaines personnalités à tempérament de chef ne parviennent pas (…) à jouer ce rôle important qui doit leur revenir dans la formation d’une masse ». Puis il affirme que « l’état actuel de l’Amérique fournirait une bonne occasion d’étudier ce redoutable préjudice porté à la civilisation. Je résiste à la tentation de me lancer dans la critique de la civilisation américaine, ne tenant pas à donner l’impression de vouloir moi-même user de méthodes américaines (9) ».

Il faudra attendre la dénonciation par Theodor W. Adorno et Max Horkheimer (10) du « mode de vie américain » pour que la fonction des industries culturelles soit véritablement analysée, au-delà de la critique des médias apparue dès les années 1910 avec Karl Kraus (11).

Même si leur analyse reste insuffisante (12), ils comprennent que les industries culturelles forment un système avec les industries tout court, dont la fonction consiste à fabriquer les comportements de consommation en massifiant les modes de vie. Il s’agit d’assurer ainsi l’écoulement des produits sans cesse nouveaux engendrés par l’activité économique, et dont les consommateurs n’éprouvent pas spontanément le besoin. Ce qui entraîne un danger endémique de surproduction et donc de crise économique, qu’il n’est possible de combattre – sauf à remettre en cause l’ensemble du système – que par le développement de ce qui constitue, aux yeux d’Adorno et de Horkheimer, la barbarie même.

Après la seconde guerre mondiale, le relais de la théorie des relations publiques fut pris par la « recherche sur les mobiles », destinée à absorber l’excédent de production au moment du retour de la paix – évalué à 40 %. En 1955, une agence de publicité écrit : ce qui fait la grandeur de l’Amérique du Nord, « c’est la création de besoins et de désirs, la création du dégoût pour tout ce qui est vieux et démodé » – la promotion de goûts suppose ainsi celle du dégoût, qui finit par affecter le goût lui-même. Le tout fait appel au « subconscient », notamment pour surmonter les difficultés rencontrées par les industriels à pousser les Américains à acheter ce que leurs usines pouvaient produire (13).

Dès le XIXe siècle, en France, des organes facilitaient l’adoption des produits industriels qui venaient bouleverser les modes de vie et luttaient contre les résistances suscitées par ces bouleversements : ainsi la création de la « réclame » par Emile de Girardin et celle de l’information par Louis Havas. Mais il faudra attendre l’apparition des industries culturelles (cinéma et disque) et surtout de programmes (radio et télévision) pour que se développent les objets temporels industriels. Ceux-ci permettront un contrôle intime des comportements individuels, transformés en comportements de masse – alors que le spectateur, isolé devant son appareil, à la différence du cinéma, conserve l’illusion d’un loisir solitaire.

C’est aussi le cas de l’activité dite « de temps libre » qui, dans la sphère hyperindustrielle, étend à toutes les activités humaines le comportement compulsif et mimétique du consommateur : tout doit devenir consommable – éducation, culture et santé, aussi bien que lessives et chewing-gums. Mais l’illusion qu’il faut donner pour y parvenir ne peut que provoquer frustrations, discrédits et instincts de destruction. Seul devant mon téléviseur, je peux toujours me dire que je me comporte individuellement ; mais la réalité est que je fais comme les centaines de milliers de téléspectateurs qui regardent le même programme.

Les activités industrielles étant devenues planétaires, elles entendent réaliser de gigantesques économies d’échelle, et donc, par des technologies appropriées, contrôler et homogénéiser les comportements : les industries de programmes s’en chargent à travers les objets temporels qu’elles achètent et diffusent afin de capter le temps des consciences qui forment leurs audiences et qu’elles vendent aux annonceurs.

Un objet temporel – mélodie, film ou émission de radio – est constitué par le temps de son écoulement, ce qu’Edmund Husserl (14) nomme un flux. C’est un objet qui passe. Il est constitué par le fait que, comme les consciences qu’il unit, il disparaît à mesure qu’il apparaît. Avec la naissance de la radio civile (1920), puis les premiers programmes de télévision (1947), les industries de programmes produisent des objets temporels qui coïncident dans le temps de leur écoulement avec l’écoulement du temps des consciences dont ils sont les objets. Cette coïncidence permet à la conscience d’adopter le temps de ces objets temporels. Les industries culturelles contemporaines peuvent ainsi faire adopter aux masses de spectateurs le temps de la consommation du dentifrice, du soda, des chaussures, des autos, etc. C’est presque exclusivement ainsi que l’industrie culturelle se finance.

Or une « conscience » est essentiellement une conscience de soi : une singularité. Je ne peux dire je que parce que je me donne mon propre temps. Enormes dispositifs de synchronisation, les industries culturelles, en particulier la télévision, sont des machines à liquider ce soi dont Michel Foucault (15) étudiait les techniques à la fin de sa vie. Lorsque des dizaines, voire des centaines de millions de téléspectateurs regardent simultanément le même programme en direct, ces consciences du monde entier intériorisent les mêmes objets temporels. Et si, tous les jours, elles répètent, à la même heure et très régulièrement, le même comportement de consommation audiovisuelle parce que tout les y pousse, ces « consciences » finissent par devenir celle de la même personne – c’est-à-dire personne. L’inconscience du troupeau libère un fonds pulsionnel que ne lie plus un désir – car celui-ci suppose une singularité.

Au cours des années 1940, l’industrie américaine met en œuvre des techniques de marketing qui ne cesseront de s’intensifier, productrices d’une misère symbolique, mais aussi libidinale et affective. Cette dernière conduit à la perte de ce que j’ai appelé le narcissisme primordial (16).

La fable postindustrielle ne comprend pas que la puissance du capitalisme contemporain repose sur le contrôle simultané de la production et de la consommation réglant les activités des masses. Elle repose sur l’idée fausse que l’individu est ce qui s’oppose au groupe. Simondon a parfaitement montré, au contraire, qu’un individu est un processus, qui ne cesse de devenir ce qu’il est. Il ne s’individue psychiquement que collectivement. Ce qui rend possible cette individuation intrinsèquement collective, c’est que l’individuation des uns et des autres résulte de l’appropriation par chaque singularité de ce que Simondon appelle un fonds préindividuel commun à toutes ces singularités.

Héritage issu de l’expérience accumulée des générations, ce fonds préindividuel ne vit que dans la mesure où il est approprié singulièrement et ainsi transformé par la participation des individus psychiques qui partagent ce fonds commun. Mais ce n’est un partage que s’il est à chaque fois individué, et il ne l’est que dans la mesure où il est singularisé. Le groupe social se constitue comme composition d’une synchronie, dans la mesure où il se reconnaît dans un héritage commun, et d’une diachronie, dans la mesure où il rend possible et légitime l’appropriation singulière du fonds préindividuel par chaque membre du groupe.

Les industries de programmes tendent au contraire à opposer synchronie et diachronie, en vue de produire une hypersynchronisation qui rend tendanciellement impossible l’appropriation singulière du fonds préindividuel constitué par les programmes. La grille de ceux-ci se substitue à ce qu’André Leroi-Gourhan nomme les programmes socio-ethniques : elle est conçue pour que mon passé vécu tende à devenir le même que celui de mes voisins, et que nos comportements se grégarisent.

Un je est une conscience consistant en un flux temporel de ce que Husserl appelle des rétentions primaires, c’est-à-dire ce que la conscience retient dans le maintenant du flux en quoi elle consiste. Ainsi la note qui résonne dans une note se présente à ma conscience comme le point de passage d’une mélodie : la note précédente y reste présente, maintenue dans et par le maintenant ; elle constitue la note qui la suit en formant avec elle un rapport, l’intervalle. Comme phénomènes que je reçois et que je produis (une mélodie que je joue ou entends, une phrase que je prononce ou entends, des gestes ou des actions que j’accomplis ou que je subis, etc.), ma vie consciente consiste essentiellement en de telles rétentions.

Or ces dernières sont des sélections : je ne retiens pas tout ce qui peut être retenu (17). Dans le flux de ce qui apparaît, la conscience opère des sélections qui sont les rétentions en propre : si j’écoute deux fois de suite la même mélodie, ma conscience de l’objet change. Et ces sélections se font à travers les filtres en quoi consistent les rétentions secondaires, c’est-à-dire les souvenirs de rétentions primaires antérieures, que conserve la mémoire et qui constituent l’expérience.


Ruine du narcissisme


La vie de la conscience consiste en de tels agencements de rétentions primaires, filtrées par des rétentions secondaires, tandis que les rapports des rétentions primaires et secondaires sont surdéterminés par les rétentions tertiaires : les objets supports de mémoire et les mnémotechniques, qui permettent d’enregistrer des traces – notamment ces photogrammes, phonogrammes, cinématogrammes, vidéogrammes et technologies numériques formant l’infrastructure technologique des sociétés de contrôle à l’époque hyperindustrielle.

Les rétentions tertiaires sont ce qui, tel l’alphabet, soutient l’accès aux fonds préindividuels de toute individuation psychique et collective. Il en existe dans toutes les sociétés humaines. Elles conditionnent l’individuation, comme partage symbolique, que rend possible l’extériorisation de l’expérience individuelle dans des traces. Lorsqu’elles deviennent industrielles, les rétentions tertiaires constituent des technologies de contrôle qui altèrent fondamentalement l’échange symbolique : reposant sur l’opposition des producteurs et des consommateurs, elles permettent l’hypersynchronisation des temps des consciences.

Celles-ci sont donc de plus en plus tramées par les mêmes rétentions secondaires et tendent à sélectionner les mêmes rétentions primaires, et à toutes se ressembler : elles constatent dès lors qu’elles n’ont plus grand-chose à se dire et se rencontrent de moins en moins. Les voilà renvoyées vers leur solitude, devant ces écrans où elles peuvent de moins en moins consacrer leur temps au loisir – un temps libre de toute contrainte.

Cette misère symbolique conduit à la ruine du narcissisme et à la débandade économique et politique. Avant d’être une pathologie, le narcissisme conditionne la psyché, le désir et la singularité (18). Or, si, avec le marketing, il ne s’agit plus seulement de garantir la reproduction du producteur, mais de contrôler la fabrication, la reproduction, la diversification et la segmentation des besoins du consommateur, ce sont les énergies existentielles qui assurent le fonctionnement du système, comme fruits du désir des producteurs, d’un côté, et des consommateurs, de l’autre : le travail, comme la consommation, représente de la libido captée et canalisée. Le travail en général est sublimation et principe de réalité. Mais le travail industriellement divisé apporte de moins en moins de satisfaction sublimatoire et narcissique, et le consommateur dont la libido est captée trouve de moins en moins de plaisir à consommer : il débande, transi par la compulsion de répétition.

Dans les sociétés de modulation que sont les sociétés de contrôle (19), il s’agit de conditionner, par les technologies audiovisuelles et numériques de l’aisthesis (20), les temps de conscience et l’inconscient des corps et des âmes. A l’époque hyperindustrielle, l’esthétique – comme dimension du symbolique devenue à la fois arme et théâtre de la guerre économique – substitue le conditionnement des hypermasses à l’expérience sensible des individus psychiques ou sociaux. L’hypersynchronisation conduit à la perte d’individuation par l’homogénéisation des passés individuels, en ruinant le narcissisme primordial et le processus d’individuation psychique et collective : ce qui permettait la distinction du je et du nous, désormais confondus dans l’infirmité symbolique d’un on amorphe. Tous ne sont pas également exposés au contrôle. Nous vivons en cela une fracture esthétique, comme si le nous se divisait en deux. Mais nous tous, et nos enfants plus encore, sommes voués à ce sombre destin – si rien n’est fait pour le surmonter.

Le XXe siècle a optimisé les conditions et l’articulation de la production et de la consommation, avec les technologies du calcul et de l’information pour le contrôle de la production et de l’investissement, et avec les technologies de la communication pour le contrôle de la consommation et des comportements sociaux, y compris politiques. A présent, ces deux sphères s’intègrent. Le grand leurre n’est plus, cette fois, la « société de loisir », mais la « personnalisation » des besoins individuels. Félix Guattari (21) parlait de production de « dividuels », c’est-à-dire de particularisation des singularités par leur soumission aux technologies cognitives.

Ces dernières permettent – à travers l’identification des utilisateurs (users profiling) et autres méthodes de contrôle nouvelles – un usage subtil du conditionnement en appelant à Pavlov autant qu’à Freud. Ainsi les services qui incitent les lecteurs d’un livre à lire d’autres livres lus par d’autres lecteurs de ce même livre. Ou encore les moteurs de recherche qui valorisent les références les plus consultées, renforçant du coup leur consultation et constituant un Audimat extrêmement raffiné.

Désormais, les mêmes machines numériques pilotent, par les mêmes normes et standards, les processus de production des machines programmables des ateliers flexibles télécommandés par le contrôle à distance (remote control), la robotique industrielle étant devenue essentiellement une mnémotechnologie de production. Mises au service du marketing, elles organisent aussi la consommation. Contrairement à ce que croyait Benjamin, il ne s’agit pas du déploiement d’un narcissisme de masse, mais à l’inverse de la destruction massive du narcissisme individuel et collectif par la constitution des hypermasses. C’est à proprement parler la liquidation de l’exception, c’est-à-dire la grégarisation généralisée induite par l’élimination du narcissisme primordial.

A des imaginaires collectifs et à des histoires individuelles noués au sein de processus d’individuation psychique et collective, les objets temporels industriels substituent des standards de masse, qui tendent à réduire la singularité des pratiques individuelles et leurs caractères d’exceptions. Or l’exception est la règle, mais une règle qui n’est jamais formulable : elle ne se vit qu’en l’occurrence d’une irrégularité, c’est-à-dire n’est pas formalisable et calculable par un appareil de description régulier applicable à tous les cas que constituent les différentes occurrences de cette règle par défaut. C’est pourquoi, pendant longtemps, elle a renvoyé à Dieu, qui constituait l’irrégulier absolu comme règle de l’incomparabilité des singularités. Ces dernières, le marketing les rend comparables et catégorisables en les transformant en particularités vides, réglables par la captation à la fois hypermassifiée et hypersegmentée des énergies libidinales.

Il s’agit d’une économie anti-libidinale : n’est désirable que ce qui est singulier et à cet égard exceptionnel. Je ne désire que ce qui m’apparaît exceptionnel. Il n’y a pas de désir de la banalité, mais une compulsion de répétition qui tend vers la banalité : la psyché est constituée par Eros et Thanatos, deux tendances qui composent sans cesse. L’industrie culturelle et le marketing visent le développement du désir de la consommation, mais, en fait, ils renforcent la pulsion de mort pour provoquer et exploiter le phénomène compulsif de la répétition. Par là, ils contrarient la pulsion de vie : en cela, et parce que le désir est essentiel à la consommation, ce processus est autodestructeur, ou, comme dirait Jacques Derrida, auto-immunitaire.

Je ne puis désirer la singularité de quelque chose que dans la mesure où cette chose est le miroir d’une singularité que je suis, que j’ignore encore et que cette chose me révèle. Mais, dans la mesure où le capital doit hypermassifier les comportements, il doit aussi hypermassifier les désirs et grégariser les individus. Dès lors, l’exception est ce qui doit être combattu, ce que Nietzsche avait anticipé en affirmant que la démocratie industrielle ne pouvait qu’engendrer une société-troupeau. C’est là une véritable aporie de l’économie politique industrielle. Car la mise sous contrôle des écrans de projection du désir d’exception induit la tendance dominante thanatologique (22), c’est-à-dire entropique. Thanatos, c’est la soumission de l’ordre au désordre. En tant que nirvana, Thanatos tend à l’égalisation de tout : c’est la tendance à la négation de toute exception – celle-ci étant ce que le désir désire.


La question de la singularité


Du coup, ce que l’on a appelé en France l’« exception culturelle » est le triste cache-misère de la profondeur de ces questions. Aussi indispensables que puissent être les mesures qu’elle implique, elle est instrumentalisée comme pur et simple slogan politique. Et elle dispense ceux qui s’en emparent aussi bien de réfléchir à l’exception en général que de prendre la mesure de la question posée par le déploiement de la société hyperindustrielle, avec la misère symbolique qui en résulte. De cette question primordiale pour le devenir de la société mondiale, cette langue de bois fait une problématique secondaire, régionale et sectorielle, voire « corporative », tout autant que les arguments visant à liquider, dans le cadre des accords commerciaux internationaux, toute mesure d’exception.

La question ne se limite pas à la vie de ce que l’on appelle la « culture », celle dont s’occupe par exemple le ministère du même nom : l’existence quotidienne sous tous ses aspects est soumise au conditionnement hyperindustriel des modes de vie quotidiens. C’est le problème d’écologie industrielle le plus inquiétant qui puisse être (23) : les capacités mentales, intellectuelles, affectives et esthétiques de l’humanité y sont massivement menacées, au moment même où les groupes humains disposent de moyens de destruction sans précédent.

La débandade en quoi consiste cette ruine de la libido est aussipolitique. Dans la mesure où les responsables politiques adoptent des techniques de marketing pour se transformer eux-mêmes en produits, les électeurs éprouvent à leur endroit le même dégoût que pour tous les autres produits.

Il est temps que les citoyens et leurs représentants se réveillent : la question de la singularité est devenue cruciale, et il n’y aura pas de politique d’avenir qui ne soit une politique des singularités – faute de quoi fleuriront nationalismes extrêmes et intégrismes de tout poil. Comment produire du désir dans la société hyperindustrielle de demain ? Comment ne pas organiser d’avance la débandade ?Celasupposeraitque les politiques eux-mêmes soient exemplairement producteurs de désir. L’électorat des élections régionales du 28 mars 2004 qui a voté contre le gouvernement, et non pour un parti qui n’a aucun programme, souffre d’une destruction généralisée de l’économie libidinale et d’un désir politique qui n’est plus satisfait : la philia par laquelle Aristote définit la relation entre citoyens est évidemment un fruit hautement raffiné et patiemment cultivé de l’économie libidinale.

Du 21 avril 2002 (premier tour de l’élection présidentielle) au 28 mars 2004, un mouvement a grandi qui enjoint la classe politique en général de combattre une misère symbolique et psychologique, qui devient inévitablement aussi une misère politique. Et ce n’est pas un hasard si la débâcle politique du gouvernement s’est cristallisée autour des questions liées à la culture et à la recherche. La question culturelle n’est pas politiquement anecdotique : c’est le cœur même de la politique. Car la culture, c’est aussi la libido, que l’activité industrielle tente essentiellement de capter. Les politiques devraient donc d’abord être des politiques culturelles, non pas au sens où un ministère de la culture sert ou dessert les clientèles diverses et variées des métiers de la culture, mais bien comme critique des limites d’un capitalisme hyperindustriel devenu destructeur des organisations sociales en quoi consistent les processus d’individuation psychique et collective.

Bernard Stiegler.

Philosophe et écrivain, auteur de Mécréance et discrédit, et De la misère symbolique, Galilée, Paris, parus en 2004 et 2005.

lu sur : http://www.monde-diplomatique.fr/2004/06/STIEGLER/11261
(1) Gilles Deleuze (1925-1995), philosophe.

(2) Pourparlers, Editions de Minuit, Paris, 2003.

(3) Cf. De la misère symbolique. 1 – L’époque hyperindustrielle, Galilée, Paris, 2004.

(4) Gilbert Simondon (1924-1989), philosophe.

(5) Le Monde, 10 avril 2002. Cf. aussi Aimer, s’aimer, nous aimer, du 11 septembre au 21 avril, Galilée, Paris, 2003.

(6) Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, PUF, Paris, 1992.

(7) Jean-Michel Frodon, La Projection nationale. Cinéma et nation, Odile Jacob, Paris, 1998.

(8) Walter Benjamin (1892-1940), philosophe allemand.

(9) Sigmund Freud, op. cit.

(10) Theodor W. Adorno (1903-1969) et Max Horkheimer (1895-1973), philosophes allemands, fondateurs de l’école de Francfort.

(11) Karl Kraus (1874-1936), écrivain autrichien et critique des médias.

(12) J’ai essayé, dans La Technique et le Temps. 3 – Le temps du cinéma et la question du mal-être ,Galilée, 2001, chapitre Ier), de montrer pourquoi leur analyse demeure insuffisante : ils reprennent à leur compte la pensée kantienne du schématisme sans voir que les industries culturelles requièrent justement la critique du kantisme.

(13) Vance Packard, La Persuasion clandestine, Calmann-Lévy, Paris, 1958.

(14) Edmund Husserl (1859-1938), philosophe allemand, père de la phénoménologie.

(15) Michel Foucault (1926-1984), philosophe.

(16) Aimer, s’aimer…, op. cit.

(17) Les rétentions primaires forment des relations. Par exemple, dans une mélodie, des notes en arpèges qui forment des intervalles et des accords, ou, dans une phrase, des liens sémantiques et syntaxiques.

(18) Ce terme s’applique « à la découverte du fait que le Moi lui aussi est investi de libido, en serait même le lieu d’origine et dans une certaine mesure en demeurerait le quartier général », Malaise dans la civilisation, op. cit.

(19) Cf. Pourparlers, op. cit.

(20) En grec, du sensible qui constitue l’expérience.

(21) Félix Guattari (1930-1992), psychanalyste, pionnier de l’antipsychiatrie.

(22) Qui concerne la mort.

(23) Cf. aussi Philosopher par accident. Entretiens avec Elie During, Galilée, Paris, 2004.
Édition imprimée — juin 2004 —

lundi 17 décembre 2007

Les jugements de goût - Pierre Bourdieu



Entretien avec Pierre Bourdieu, issu du DVD « Penseurs de notre temps »

Sur son ouvrage "La distinction - critique sociale d'un jugement de goût"

dimanche 16 décembre 2007

Les liens d’humanitude, ou l’art d’être ensemble jusqu’au bout de la vie

Publié le 10 septembre 2007 sur L'Archipel rouge.fr
http://www.archipelrouge.fr/spip.php?article1074
par Sémaphore

Les liens d’humanitude,ou de l’art d’être ensemble jusqu’au bout de la vie


source : http://pagesperso-orange.fr/cec-formation.net/philohumanitude.html

Par Yves Gineste et Rosette Marescotti,

Un homme sans mémoire est comme un arbre sans racine ...

François ne parle plus. François ne bouge plus. Il ne s’exprime plus, se contente de gémir en permanence, rendant tout le monde mal à l’aise, enfermant les soignants dans un silence protecteur, et des gestes de soin mécaniques.

François ne semble plus là, certains le qualifient même de légume.

"Si ce pas triste d’être comme cela, il faudrait qu’il meure, la vie comme cela n’a pas de sens..."

Ces paroles terribles, on les entend souvent, venant de familles, bien sur, mais aussi de soignants, de médecins, ou d’autres professionnels.

Ce n’est pas le constat de la paralysie, de la simple dégradation physique qui pousse certains à s’exprimer ainsi.

Mais simplement le fait que la communication ne semble plus exister.

L’être humain est un être de communication.

Dès sa naissance, il est plongé dans un bain communicant, il ne peut se développer en dehors de ces stimulations.

Dans la philosophie de l’humanitude, nous définissons le soignant comme un professionnel qui prend soin d’une personne qui a des problèmes de santé.

La question fondamentale qui se pose est qu’est ce qu’une personne ?

L’homme est un animal, un mammifère supérieur. Mais celui qui prend soin d’un animal est un vétérinaire. Et c’est vrai que l’on rencontre parfois des soignants qui ne sont que des vétérinaires d’humains.

Pour être soignant, il faut prendre en compte autre chose que la simple partie animal de l’homme.

L’ensemble des particularités qui permettent à un homme de se reconnaître dans son espèce, nous l’avons appelé l’humanitude, en reprenant le terme de Freddy Klopfenstein (Humanitude, essai, Genève, Ed. Labor et Fides, 1980.).

Être soignant, s’est s’occuper de l’humanitude.

Un des éléments fondamentaux de l’humanitude est la communication.

Lorsqu’un enfant arrive au monde, il n’est pas encore en humanitude, et sa mère, son père, les humains qui l’entourent vont l’y faire rentrer. Comme une brebis lèche l’agneau, afin qu’il se reconnaisse dans son espèce, qu’il trouve la mamelle, la protection du troupeau, et qu’il puisse vivre parmi les siens, l’être humain a besoin d’un "léchage" pour vivre.

Ce "léchage" subtil est basé sur les trois piliers de communication, regard, parole et toucher.

Sans ce léchage, cette mise en humanitude, l’enfant meure ou s’enfonce dans l’arriération.

Ce syndrome de Spitz, ou Syndrome d’hospitalisme est bien connu :

"Dans le cas d’une carence totale en affects, si la séparation a été plus précoce et si la restitution à la mère n’intervient pas, les stades du syndrome partiel évoluent en un retard moteur grave, en un état de "marasme" qui évoque le tableau clinique de l’encéphalopathie ou de l’arriération, état qui peut être irréversible et même conduire à la mort." (source universalis).

Mais ce qui est naturel en communication avec des nouveau-nés, amené par les millénaires d’évolution de notre espèce, peut complètement disparaître dans l’accompagnement des fins de vie des patients non communicants.

Posez un nouveau né sur une table, et regardez comme toute personne qui passe va le regarder, lui parler, le toucher, s’attendrir.

Imaginez la même scène avec un patient non communicant, assis dans un fauteuil gériatrique dans un long séjour par exemple... Et risquez de ne voir personne aller spontanément vers ces grands dépendants.

Mais si l’homme ne peut vivre sans communication dès la naissance, de même il ne peut vivre sans elle lorsque que la maladie l’affaiblit.

En 1983, nous avons posé, avec l’accord d’équipe de soins remarquables, des magnétophones à déclenchement vocal dans les chambres des patients grabataires de centres de long séjour. L’idée était simplement de mesurer les temps de communication verbale directe que reçoit un patient non communicant par 24 heures.

Les résultats furent consternants : moins de 120 secondes par 24 heures ! Et cela en tenant compte du fait que les équipes qui sont prêtes à laisser faire ces mesures ont certainement un niveau de fonctionnement, d’ouverture, supérieur à la moyenne. Certains patients recevaient moins de 10 mots dans la même période.

Ne pouvant mettre en doute le coeur de ces soignants, leur désir de bien faire, nous devons comprendre qu’il est naturel de se taire avec ce type de patients. Mais si l’on estime que deux minutes par 24 heures sont insuffisantes, il nous faut donc professionnaliser la communication, mettre au point de techniques, les apprendre, les fixer.

Voyons grâce à quels canaux l’enfant est mis en humanitude :

Le regard, d’abord, est le premier canal de mise en humanitude. Lorsque que l’on s’approche d’un enfant, les regards posés sur lui portent des valeurs, des sentiments, et répondent à des critères bien précis :

Les qualités de ces regards sont l’amour, la tendresse, la fierté, la protection, l’appartenance, la reconnaissance...

Sur le plan de la "technique", le regard répond à 3 critères, il est axial, horizontal, et surtout il dure dans le temps, il est long.

On voit bien que ces qualités vont accompagner le regard humain dans la construction des relations tout au long de la vie. Si l’on décrit l’amour au travers de regard long, profond, intense, les défauts relationnels sont aussi bien identifiés dans le regard fuyant (évitement), regard de haut (mépris), de travers (rejet) etc.

Pour un patient, comment vivre quand on n’est pas regardé ?

Mais pour un soignant, un accompagnant, comment regarder la mort en face, l’agression sereinement, l’extrême vieillesse, image de ce que nous serons peut-être, dans les yeux ?

Avec les patients très atteints, très souffrants, mourants, déments agressifs... la réaction naturelle, simplement humaine, est de ne pas regarder. Nous avons filmé des toilettes de 20 minutes où pas un seul regard ne rencontrait les yeux du patient.

C’est pour cela qu’il faut professionnaliser l’approche relationnelle, et "apprendre" à regarder. Qui sait aujourd’hui, parmi les soignants, que 60 % des patients atteints de la maladie d’Alzheimer ne verront plus sur les cotés, mais auront une vision en tunnel ? Savoir cela oblige à modifier notre approche, pour arriver de face, par le pied de lit et non du côté des barrières de lit, à se rapprocher, se mettre à niveau, et surtout nous oblige à prolonger les regards.

Posons nous la question simplement. Si l’on n’a pas réfléchi au regard, appris à regarder, comment regarde t-on ? Naturellement, bien sûr. Et comment regarde t-on naturellement un patient qui nous crache à la figure, qui nous pince, qui hurle, ou qui semble ne plus être là ? Comment regarde t-on naturellement quelqu’un de très lourd, avec qui l’on sait que l’on aura des difficultés de mobilisation ? Et quelqu’un qui baigne dans ses selles ? Comment regarde t-on naturellement le 20 éme patient de la matinée ?

Il nous est facile d’imaginer, comme nous le constatons tous les jours, l’incroyable absence de regard "d’humanitude" pour les patients les plus dépendants, les plus démunis. Tout simplement parce qu’il est naturel de ne pas regarder la souffrance, pour ne pas être en face de nos propres peurs. Alors, ceux qui ont le plus besoin de nos regards sont les moins regardés...

La parole : Si le regard débute la relation d’humanitude, la parole l’accompagne immédiatement. La parole est constituée par 2 éléments, le ton et les mots.

Le ton est mélodieux, presque musical (berceuses), et doux. Le cerveau du bébé est programmé à se reconnaître cette tonalité : si l’on s’adresse à un nouveau-né en criant, il se met à pleurer, tandis que la berceuse le rassure. Le ton est accompagné de mots tendres, évoquant l’amour, la douceur, l’aide.

Rappelons simplement les 120 secondes de communications verbales soignant- patient par 24 heures en moyenne, pour les patients non communicants.

Si cela est choquant, c’est cependant normal, car la communication humaine obéit à certaines règles.

L’émetteur (ici le soignant), envoie un message verbal (par exemple bonjour), vers un récepteur, le patient. Mais en même temps, l’émetteur attend une réponse, en temps réel, pour continuer sa conversation. Ce retour, le "feed-back", c’est à dire "nourrir en retour", est la source de l’énergie de communication.

Pour continuer une communication, il est donc normal, naturel d’attendre une réponse. La plupart du temps, la réponse est non verbale, c’est-à-dire une mimique, une simple expression de compréhension. Dans une communication entre un patient et le soignant, ces communications non-verbales représentent plus de 80 % du total des communications. Si le patient est incapable d’envoyer un feed-back, une réponse verbale ou non verbale, ou si la réponse est incohérente, non signifiante par rapport au message émis, alors très rapidement la communication verbale du soignant s’arrête.

Il faut bien comprendre que personne n’y échappe. Que le silence des soignants n’a rien à voir avec un manque de coeur, d’intérêt. Souvent, nous formons des psychologues, des cadres infirmiers ou enseignants. Dès que l’on parle de communication, ils nous approuvent fermement. Mais en situation réelle de soin, lorsque qu’il s’agit de prendre en compte un patient grabataire sans communication, ils se retrouvent aussi démunis que les autres soignants. Car l’intention ne suffit pas. Et s’ils ne semblent pas convaincus, s’ils restent persuadés qu’ils parlent, eux, nous plaçons alors un observateur silencieux au cours d’une toilette, avec comme consigne de compter les mots que l’acteur de la toilette va dire. Il est rare de dépasser 10 mots en 5 minutes, si nous avons bien choisi le patient !

Il ne faut surtout pas culpabiliser, car ce silence est, répétons le, naturel, normal dans ces cas.

Mais comment accepter ce silence, comment supposer qu’il puisse s’inscrire dans une démarche d’aide ?

Si le silence est naturel, la parole, elle, est professionnelle. Elle s’apprend, elle se travaille, elle s’entraîne.

Pour cela, nous avons mis au point une méthode de communication : L’auto-feedback



(cliquer sur l'image pour une meilleure lisibilité : ndlr)

Dans une chanson, la musique est liée à la parole. Sifflez l’air, les paroles vous viennent en tête, dites le texte, la musique resurgit.

Dans l’acte de soin, la musique est en fait représentée par les gestes des soignants.

Avec ces patients "acommunicatifs", nous avons fait le choix d’entraîner nos stagiaires et nous-mêmes à décrire tous nos gestes. C’est ainsi que nous aurons des conversations de ce type : Madame, je vais vous laver le bras (prédictif). Je vous soulève le bras, c’est le bras gauche, je vous savonne le dessus de la main, la paume, je vous lave l’avant-bras, je vous le lève etc (descriptif)...

Cela paraît simple, mais cela nécessite un véritable entraînement. Si l’on rencontre souvent le prédictif, le descriptif n’est jamais réalisé naturellement. En décrivant ainsi les actes, la parole peut devenir automatique. En liant les mots aux perceptions du patient, le soignant fait aussi une véritable rééducation du schéma corporel.

En travaillant ainsi nous pouvons multiplier le temps de communication verbale par 7 ou 8. Cela suffit souvent à permettre au patient de ne pas s’enfoncer dans un syndrome d’immobilisme toujours iatrogène, c’est-à-dire fabriqué par l’institution. (Rappelons que ce syndrome conduit le patient âgé à la grabatisation, avec blocage des articulations et plaintes continuelles ou mutisme. Il représente en fait pour nous une sorte de suicide à petit feu pour cause de malheur immense, de rejet hors de l’humanitude.)

Bien sûr, dès que le patient est capable de réponses, l’auto-feedback devient obsolète.

Ce qu’il y a de remarquable, lorsque l’on utilise ces techniques, c’est l’incroyable fréquence des "réveils" de ces patients que l’on dit acognitifs, non communicants ou autre. De même, le taux de comportement "d’agitation pathologique" des patients âgés déments diminue de plus de 80 % ... Et le soin se réalise dans la douceur.

Après avoir regardé et parlé, le toucher vient conclure la mise en relation, ce que nous appelons les "préliminaires au soin".

Chez l’enfant, ce toucher d’humanitude est caractéristique : il est doux, vaste, enveloppant protecteur.

Le toucher est le fondement du soin, il n’y a pas de soin sans toucher, il est communication non-verbale. Ce type de communication est sans doute le plus important. La sécurité des mobilisations, la douceur des manipulations sont indispensables au soignant comme au patient.

Pourtant se pose un double problème pour respecter ces priorités :

1° Le geste est inconscient à 98 %, d’après Laborit. Comment contrôler des gestes inconscients ?

2° Plus un patient est "difficile", il est agressif, souffrant, lourd, plus nos gestes seront inadaptés, violents, en totale contradiction avec ce que nous voulons être, c’est à dire des soignants. Tout cela est bien sûr involontaire, mais répond à des lois de la physique : la force est égale à la moitié de la masse multipliée par le carré de la vitesse, ce qui revient à dire que pour augmenter votre force, la masse étant invariable, vous augmentez la vitesse. Or la vitesse est incompatible avec la douceur. La forme de toilette choisie et les techniques associées doivent donc permettre de favoriser les communications non-verbales les plus riches et les plus douces. Il nous semble maintenant indispensable de former les soignants au toucher-tendresse, voire au toucher-amour.

Dans ce toucher si particulier, la douceur tient le rôle principal. C’est pourquoi nous supprimons les saisies en pince, qui non seulement font mal, provoquent des hématomes sur les avant-bras des patients âgés, et même parfois des plaies ; mais aussi sont très agressives sur le plan psychologique. A t-on jamais vu des amoureux se balader en se tenant par le poignet ? Et chaque fois que dans notre vie quelqu’un nous a pris par le poignet, en "pince", cela été pour nous punir.

La mémoire de ces punitions liées aux saisies est profondément inscrite dans notre cerveau limbique, siège de toutes les émotions, de tous les souvenirs liés a un état corporel.

Pour un patient très dégradé sur le plan intellectuel, comme un patient Alzheimer, un dément alcoolique ou autre, qui ne peut savoir qui vous êtes, et que vous venez lui faire du bien, le laver, l’habiller, le seul langage "vrai" est le langage du toucher. Et si par malheur vous lui soulevez le bras en le saisissant en pince, il risque de vous recevoir comme un agresseur.

Encore une fois, il va falloir lutter contre le geste naturel de la pince, propre de la saisie humaine. Pour combattre ces réflexes, et passer à des saisies de soutien, il faut un an au minimum de corrections quotidiennes. Mais le jeu en vaut la chandelle, et les soignants qui y accèdent deviennent les plus doux, les plus demandés par les patients et leurs familles.

Le toucher du soignant doit aussi solliciter l’autorisation corporelle du patient. Normalement, la conscience nous permet d’être prévenu chaque fois que l’on nous touche. Mais imaginez le bond que vous feriez, si dans la rue, un inconnu posait sans vous avertir la main sur vous. C’est pour éviter cette "surprise", que nous préconisons d’entrer sur le corps de l’autre par le bout des doigts, la paume se posant ensuite, et l’inverse pour quitter le corps du patient. Ce toucher très tendre est en lui-même porteur de la douceur, et favorise le lien entre les partenaires du soin.

Là encore, il nécessite un long apprentissage, afin que l’on puisse enfin reconnaître le toucher du soignant comme un véritable geste professionnel à part entière, comme l’est celui du sculpteur, du peintre ou le geste du menuisier.

Yves Lamarre, chercheur en neuro sciences au Québec, vient de mettre en évidence que le toucher de la caresse, qui correspond à notre toucher tendresse, est une réalité neurologique dès le huitième mois de grossesse, et il a identifié les voies nerveuses et les zones du cerveau stimulées.

L’humanitude, ce qui nous lie aux autres humains , est ainsi démontrée pour le toucher et la parole. Le contact est une stimulation sensorielle qui arrive dans des zones émotionnelles du cerveau (les amygdales) avant même d’arriver dans les zones corticales. Et ce qui est extraordinaire, c’est que ces zones émotionnelles du cerveau limbique restent intègres jusqu’à la mort, dans quasiment tous les cas. Ce qui signifie que la preuve est maintenant faite que le "légume" n’existe pas, que même quand le cerveau intellectuel est détruit, quand l’expression n’est plus là, le cerveau émotionnel reste entièrement sensible. Et certains d’affirmer, comme Damasio (*), que "le siège de l’esprit que d’aucuns appellent l’âme" est dans le cerveau émotionnel.

Et surtout, n’oublions pas que nous sommes des manuels. Et que comme tous les manuels, il faut apprendre nos outils.

Notre outil à nous, c’est la main. Il est vrai que si jusqu’à présent les soignants ont appris un certain nombre d’actes, comme la toilette, les pansements ou autres, rares sont ceux qui ont reçu un entraînement spécifique à l’utilisation de leurs mains comme outils de relation au patient. Si professionnellement nous apprenons à ouvrir, par des techniques de préliminaires bien comprises, le tiroir de l’humanitude, celui que nous avons rempli dès la naissance, il est permis de penser que ces liens d’humanitude, tissés par les regards solidaires, la parole douce, le toucher tendresse, permettront d’accompagner avec plus de sérénité les mourants, les patients les plus dépendants, et de recevoir en héritage leur humanitude, dans ce lien profond d’émotion à émotion.

Tout simplement.

* Damasio Antonio R. , L’Erreur de Descartes, la raison des émotions, éd Odile Jacob,1995.

La Méthodologie des soins Gineste-Marescotti est protégée en France et à l’étranger. Marques déposées : "Toucher tendresse","Gineste-Marescotti","Philosophie de l’humanitude", "Capture Sensorielle", "Manutention Relationnelle,"Mourir Debout".

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vendredi 14 décembre 2007

Réflexions sur la violance symbolique par Igor Reitzman

Réflexions sur la violance symbolique
Publié le 19 octobre 2007
sur http://www.archipelrouge.fr/spip.php?article1380
par Sémaphore

Cette page reprend le chapitre VIII du livre d’Igor Reitzman : Longuement subir, puis détruire. De la violance des dominants à la violence des dominés, publié aux éditions Dissonances en 2003. Le sens du mot "violance", avec un a, est expliqué dans un texte d’Igor Reitzman publié sur le site de Les Mots Sont Importants, dans la rubrique "Des mots importants", à l’entrée "Violence". Figure aussi en annexe, ici-même.

Réflexions sur la violance symbolique

par Igor Reitzman

Introduction

Si une violance est une conduite qui a pour but de contraindre un sujet (individuel ou collectif) à penser, agir ou se comporter d’une certaine façon, à subir une expérience qu’il n’a pas choisie, une violance symbolique sera une action qui a pour but de contraindre dans la sphère du symbolique, d’imposer dans la sphère du symbolique. Le symbolique peut concerner l’action à laquelle la victime est contrainte mais aussi les moyens de pression utilisés.

Publicité et propagande

Quel que soit le contenu explicite et le produit concerné, la publicité et la propagande découlent d’un postulat implicite, global, diffus qui pourrait se formuler ainsi :

Puisque nous avons beaucoup d’argent, nous avons les moyens d’exercer sur votre esprit et sur celui de vos enfants, une pression efficace. Il ne s’agit pas de savoir si nos produits sont bons ou si nos idées sont valables mais combien de fois dans la journée, nous pouvons vous contraindre à supporter notre message sans réagir négativement. Nous avons les moyens financiers et techniques qui nous permettent de peser sur vos choix de citoyen et de consommateur. Si personnellement vous parvenez à résister, l’esprit de vos jeunes enfants sera plus malléable...

La propagande et la publicité fournissent sans doute les formes les plus spectaculaires de violance symbolique, notamment dans leur stratégie lourdement répétitive : couloirs de métro tapissés avec 60 affiches identiques, refrain seriné plusieurs fois par jour pendant des années juste avant les informations. Le matraquage du "je vais vous enfoncer ça dans la tête" est subi sans grande protestation... peut-être parce qu’il a été préparé par les "enfoncez-vous bien ça dans la tête" de l’éducation traditionnelle.

Traditions et rituels

Dans les pays totalitaires, la mécanique des applaudissements, du poing levé ou du bras levé, le serment de fidélité au Chef permettent un repérage rapide des opposants, des réticents qui ont levé le bras sans empressement, des tièdes qui ont applaudi mollement ou se sont arrêtés les premiers. On raconte que dans certains meetings en Union Soviétique, les applaudissements pouvaient durer une demi-heure, personne n’osant s’arrêter le premier par crainte d’une prompte mise au goulag... Quant à ceux qui font semblant pour éviter la disgrâce et le camp de concentration, ils sont souvent conduits à infléchir leur perception du Pouvoir afin de retrouver une plus grande cohérence entre leurs actes et leurs opinions.

Même dans les nations qui se réclament de la démocratie, l’armée a ses rituels et le gaucher qui se trompe de main en saluant un gradé, risque de se retrouver en salle de police pour quelques jours. Dans un certains nombre d’établissements relevant de l’armée et de l’Éducation Nationale, les plus jeunes sont obligés, à l’occasion des bizutages, d’exprimer publiquement et de façon avilissante, leur non-valeur et leur soumission à ceux qui se sont donnés la peine de naître un ou deux ans plus tôt (vêtement-poubelle, prosternation devant les anciens et autres postures humiliantes).

Dans certaines cultures d’inspiration mosaïque, la nuit de noce doit s’achever par l’exposition du drap taché de sang. Gare à l’épousée qui n’a pu fournir la preuve publique de sa virginité au mariage.

"On fera sortir la jeune fille à la porte de la maison de son père et les gens de la ville l’assommeront de pierres et elle mourra ; car elle a commis une infamie en Israël, commettant une impureté dans la maison de son père..." (Deutéronome[1], XXII, 15 à 21)

Telle est la féroce prescription, transmise au peuple hébreu par Moïse après ses fameux entretiens du Mont Sinaï. Elle a été traduite — comme le reste de la Bible — en 2092 langues et tirées à 6 milliards d’exemplaires pour la seule période 1815-1992. Il y a beaucoup de violance dans l’obligation pour la femme (et pour elle seulement) d’être vierge au mariage, dans l’obligation de rendre publique une information qui concerne l’intimité du couple. Une information qui, par le langage binaire utilisé (un drap taché ou non), écarte la diversité des interprétations qui "innocenteraient" ( !) la femme : par exemple l’impuissance du mari ou simplement sa patience et sa délicatesse... Interdite sous peine de mort avant le mariage, la pénétration est obligatoire pendant la nuit de noce... Quant à la lapidation associée, ce n’est évidemment pas une violance symbolique mais une agression majeure tout à fait physique.

I - Imposer des significations

"Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty avec un certain mépris, il signifie ce que je veux qu’il signifie, ni plus ni moins. La question est de savoir, dit Alice, si vous pouvez faire que les mêmes mots signifient tant de choses différentes. La question est de savoir, dit Humpty Dumpty, qui est le maître, c’est tout."

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir

Un pouvoir de violance symbolique, c’est un pouvoir qui "parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes"[2]. Il y parvient dans la mesure où "il dissimule les rapports de force qui sont au fondement de sa force". Il étaye ainsi durablement un pouvoir d’abord installé sur la force physique et matérielle. Pour assurer cette fonction, le maître a besoin d’avoir à ses côtés, des manipulateurs de symboles, hier prêtres, historiographes, juristes, philosophes aujourd’hui hommes politiques, journalistes, publicitaires... Plaisir de conquête ne dure qu’un moment

Jadis quand un chef de bande avait réussi à se rendre maître d’un territoire assez vaste, il avait besoin — pour asseoir durablement sa domination et celle de sa descendance — que les populations soumises cessent de le voir seulement comme le plus fort. Car on vieillit, et ce qu’une bataille a conquis risque d’être perdu par la suivante. Plaisir du sacre protège la lignée

Bien différente sera la situation lorsque par le détour du sacre — une cérémonie destinée à frapper les imaginations — les prêtres imposeront l’idée que cet homme ordinaire — éventuellement débile ou sanguinaire — est désormais devenu, grâce à quelques gouttes d’huile et quelques phrases en latin, l’oint[3] du Seigneur et que son pouvoir lui vient de Dieu.

Tous alors seront tenus de se soumettre, non parce qu’il est le plus fort, mais parce qu’il est sacré et que s’opposer à lui, ce serait s’opposer à Dieu lui-même[4]. Sans le secours providentiel du goupillon, le roi n’aurait jamais été qu’un sabre sans avenir comme sans passé. La reconnaissance par le peuple entier sera d’autant plus intense et générale que la véritable origine du pouvoir monarchique se sera effacée dans la mémoire collective au profit d’une légende opportunément hagiographique.

Bien entendu, réduire le sacre à l’huile et à l’emploi d’une langue inconnue de la multitude, est très injuste et ne permet pas de comprendre l’effet sur les sensibilités et les imaginations : il faudrait évoquer la couronne, les musiques grandioses[5] alternant avec des silences sonores, les chasubles d’or et toutes sortes de vêtements somptueux, la splendeur mystérieuse de la cathédrale, le jeu des ombres et des lumières autour des cierges, l’odeur de l’encens, la foule recueillie...

La mission civilisatrice d’une grande nation

Quand l’école imposait comme vérité aux petits garçons du Maroc, de Madagascar ou du Sénégal, l’idée qu’ils étaient Français, que leurs ancêtres étaient les Gaulois, il était moins nécessaire ensuite d’employer la force pour les utiliser comme chair à canon sur les champs de bataille à Verdun.

Demain nous aurons un bonheur sans fin

De même on peut réduire les forces de police, quand on parvient à persuader les plus misérables, les plus exploités que leur souffrance ici-bas, s’ils l’acceptent avec résignation, leur ouvrira la porte sur un bonheur sans fin dans l’au-delà... Dans une société civilisée, l’usage astucieux de la violance symbolique rend partiellement inutile l’emploi de la violance physique.

Le mythe de l’Etat neutre et démocratique

Par exemple, il est avantageux pour les dominants que la population se représente l’État comme exclusivement préoccupé de l’intérêt public et les lois comme l’expression de la volonté générale.

Il est avantageux pour les dominants que les problèmes politiques, économiques, financiers, fiscaux, judiciaires soient considérés par le plus grand nombre comme hors de leur portée (Trop compliqués pour nous ! Faut pas chercher à comprendre !) et réduits — faute de mieux — à des perceptions binaires :

Le Bien (les forces du Bien) / Le Mal (les forces du Mal)

Etat démocratique / Etat totalitaire

Des dirigeants élus / des dirigeants non élus

La liberté de la presse / la censure et la propagande.

La distinction totalitarisme/démocratie, qui relève de la typologie, se trouve subrepticement réduite à n’être plus qu’une classification. En d’autres termes, alors qu’il serait raisonnable de situer[6] la France, les Etats-Unis ou la Suède sur un axe allant du totalitaire extrême au pleinement démocratique, nos politologues discrètement courtisans ne cessent de nous le répéter : puisque nous ne vivons pas dans un Etat totalitaire, c’est que nous sommes en démocratie. Ceux qui osent penser au delà, coupent les cheveux en quatre.

Qu’en France la majorité des adultes de nationalité française (je veux parler des femmes) aient été privés du droit de vote jusqu’en 1945, n’empêchait pas nos concitoyens de s’affirmer en démocratie puisque la majorité d’une minorité élisait ses représentants. Inversement, qu’en Allemagne, les nazis aient installé en 1933, le plus monstrueux des régimes totalitaires en passant par les élections, c’est un fait qui n’a pas suffi à remettre en cause l’équivalence naïve selon laquelle l’élection garantirait la démocratie.

Pour être informés, nous disposons de plusieurs chaînes de télévision, de plusieurs radios, de plusieurs quotidiens et hebdomadaires, donc nous sommes libres de choisir entre plusieurs points de vue ! Qui oserait parler de pensée unique ? Faut-il vraiment se formaliser en constatant que le même journaliste[7] signe des papiers dans 5 publications différentes, qu’il préside le comité éditorial d’une radio à forte audience et qu’il intervient régulièrement sur plusieurs chaînes de télévision ?

Le triomphe de l’euphémisme

Avec le concours de journalistes complaisants, les dirigeants des États parviennent à imposer leurs significations et facilitent ainsi l’acceptation de réalités inacceptables : Viviane Forrester[8] remarque avec raison qu’on baptise plans sociaux, les décisions des entreprises qui organisent le dégraissage et la délocalisation, c’est-à-dire la mise au chômage — j’allais dire au rebut — de milliers de salariés... L’euphémisme fleurit lorsqu’il s’agit de faciliter l’exécution d’ordres criminels et de couvrir de mots honorables des actes déshonorants :

On n’assassine pas, on exécute. On ne massacre pas des femmes et des enfants, on se livre à une opération de nettoyage. On ne torture pas, on fait du renseignement ou on met à la question. On n’élimine pas des opposants politiques, on rééduque des malades mentaux. On ne dépouille pas, on confisque ou, mieux encore, on apporte la civilisation à des peuplades arriérées. Il n’y a pas de guerre mais des événements ou une simple opération de pacification, etc.

L’euphémisme hyperbolique

De tous les euphémismes, le plus habile est sans doute l’euphémisme hyperbolique, une forme particulièrement raffinée du jésuitisme et de la langue de bois. Pour masquer la vérité tout en la disant, il constitue un outil de premier choix et l’on peut s’y exercer sur des thèmes insignifiants. Par exemple, si votre mémoire glisse vers l’incertain, si la soustraction vous devient odieuse, au lieu de dire : "J’ai 75 ans", dites que vous êtes plus près de la quarantaine que de la trentaine. Cette formule est d’autant plus précieuse qu’elle a le mérite d’être définitivement vraie dès 36 ans... Le procédé peut servir dans des contextes très divers avec des tournures protectrices du style : le moins qu’on puisse dire...

Un père qui a fait mourir son enfant sous les coups, pourra admettre qu’il a parfois manqué de douceur. Pour parler du soutien appuyé de l’épiscopat français au régime férocement antisémite de VICHY, tel historien catholique concèdera que certains chrétiens (car on ne peut contester à un archevêque le statut de chrétien) ont parfois manqué de discernement face à un gouvernement dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas toujours été tendre avec les juifs. Les gens peu informés resteront dans leur ignorance.

Quant à la minorité de gens bien informés, elle retraduira automatiquement et se trouvera souvent embarrassée pour contester. L’euphémisme hyperbolique n’est pas le contraire de la vérité mais son plus épais camouflage. Comment contredire ? Qui oserait prétendre que Vichy fut tendre avec les juifs ou que tous les chrétiens ont fait preuve de discernement à tout moment ?

De même pour parler de l’horreur interminable du Goulag, le stalinien — en début de déstalinisation tardive — reconnaîtra bien volontiers que les dirigeants soviétiques n’ont pas toujours respecté les droits de l’homme. C’est le moins qu’on puisse dire ! ajoutera-t-il avec une touchante conviction...

II - La contribution discrète des dictionnaires

"Imposer des significations et les imposer comme légitimes" peut avoir comme utile complément le camouflage de significations importantes. Le "délit d’initié"

Le délit d’initié permet des gains vertigineux avec des risques très restreints. Le mécanisme en est très simple : Informés avant les autres de l’événement qui va décupler le prix d’un terrain ou d’une action, certains individus placés aux abords immédiats des centres de décision (Etat, Région, Municipalité) vont acheter à bas prix et revendre ultérieurement avec des plus-values d’autant plus substantielles que les capitaux en jeu sont importants.

Pour entrer dans ce cercle très privilégié, il n’est pas nécessaire d’avoir au départ de très gros capitaux, mais dîner avec le bon ministre (ou son chef de cabinet) au moment opportun, est un investissement indispensable. Pratiquée depuis très longtemps — Stendhal la décrivait déjà voici plus de 150 ans dans "Lucien Leuwen" — cette manoeuvre n’est devenue un délit que depuis 1970[9] et cela n’est guère surprenant puisque la Bourse, dans son fondement non écrit, consiste dans le dépouillement des gens informés les derniers par les gens informés les premiers. Des poursuites sont engagées si l’opération trop voyante fait scandale mais les initiés ne créeront jamais d’engorgement carcéral...

Les éditions du petit ROBERT antérieures à 1994 sont totalement silencieuses sur ce délit. Celle de 1994 définit enfin l’expression, avec des termes inspirés du petit LAROUSSE sorti l’année précédente mais chez ROBERT, les opérations réalisées grâce à des informations privilégiées ne sont plus bénéficiaires. Bien sûr le rédacteur ne va pas jusqu’à prétendre qu’elles sont déficitaires. Il se contente d’éviter tout qualificatif, sans doute dans un souci louable d’objectivité... Dans la version numérique du Grand Robert (édition 1997), l’expression est encore inconnue.

En somme, même une définition très chaste, est censurée quand le Robert est numérisé, comme si entre temps, l’éditeur avait été racheté par un grand groupe concerné par cette forme particulière d’escroquerie. Une telle supposition est évidemment tout à fait saugrenue... "Pantouflage"

Une puissante entreprise d’armement offre un poste de directeur commercial[10] à ce haut fonctionnaire qui jusqu’alors était chargé de la contrôler. Ses revenus déjà confortables vont se trouver quadruplés et il est difficile de ne pas s’interroger sur ce qui sera ainsi rétribué : s’agit-il simplement des compétences techniques déjà acquises ? des complaisances passées[11] ? du très prometteur carnet d’adresses ? Le précieux réseau des vieux camarades de promotion auxquels — à l’occasion de somptueux repas — on fera miroiter un avenir radieux :

"Tiens, DUPONT prend sa retraite dans deux ans... Je te verrais bien dans ce boulot ! Ça te tenterait ? Tu démarrerais à 500 KF... Il faut que j’en parle au patron demain matin..."

Bien entendu, quand Le Monde rend compte d’un pantouflage et des discussions qu’il a suscitées au sein de la Commission[12] de déontologie chargée de donner un avis, il s’agit toujours d’affaires de ce genre. Mais pour le Robert[13], pantoufler c’est simplement "quitter le service de l’Etat pour entrer dans une entreprise privée en payant au besoin un dédit appelé pantoufle". Une définition légère qui convient très bien pour parler du jeune gardien de la paix recruté par un supermarché. Larousse ici ne fait pas mieux.

Il serait intéressant de vérifier sur l’ensemble des usuels et pour un nombre suffisant de termes[14] si l’on a le droit d’énoncer la règle suivante :

Lorsqu’un dictionnaire ne peut ignorer totalement un terme socialement sulfureux, il se contente de le définir de façon minimale, en esquivant l’information qui pourrait mobiliser la vigilance du lecteur. Pédophile - pédéraste

"Imposer des significations et les imposer comme légitimes" peut passer par la construction de termes étymologiquement bienveillants pour évoquer une réalité perverse : par exemple "pédophile" et "pédéraste". Curieusement, ces deux termes issus du grec, signifient étymologiquement : qui aime les enfants ou ami des enfants (erân : aimer, désirer ; philos : ami, philein : aimer et pais, paidos : enfant ; jeune garçon - une racine qui se retrouve dans pédiatre et pédagogie). Il serait intéressant de retrouver des informations sur les hommes qui ont fabriqué ces termes. Probablement étaient-ils tous deux amateurs de racines grecques et d’enfants comme d’autres sont amateurs[15] de vins ou de fromages. Ils ressentaient le besoin de légitimer ce type de consommation perverse par une appellation contrôlée soigneusement. Enfin leur position dans le monde leur assurait l’écho amplifié dont ils avaient besoin pour que leurs mots à eux entrent dans les têtes et les dictionnaires.

Si tous me reconnaissent comme ami des enfants, comme aimant les enfants, je n’ai plus besoin de me sentir coupable.

Si je ne craignais pas d’être vu comme un dangereux extrémiste, je proposerais de supprimer de notre langue les mots aimer et amour qui permettent toutes les embrouilles puisqu’ils signifient une chose et son contraire. Qu’y a-t-il de commun entre l’amour oblatif (je t’aime donc je te donne) et l’amour captatif (je t’aime donc je te prends et je te consomme sans me soucier de tes sentiments et des suites pour toi de ma confiscation) ? Et l’amour oblatif lui-même n’est pas dépourvu d’ambiguïté puisqu’au Moyen Age, l’oblat, c’est l’enfant donné à un couvent : Je t’aime donc je te donne... au couvent dont tu n’auras jamais plus le droit de sortir.

La racine erân étant inconnue du plus grand nombre, le terme pédéraste créé à la Renaissance (peut-être par le plus érudit des mignons d’Henri III), est sans ambiguïté dans la mesure où il est employé depuis plusieurs siècles pour désigner un homme qui, pour assouvir ses besoins sexuels, consomme des jeunes garçons. C’est ce qu’exprime avec des signifiants plus romantiques, un homme qui s’y connaissait, l’écrivain André Gide :

"J’appelle pédéraste celui qui, comme le mot l’indique, s’éprend des jeunes garçons". (Journal, Feuillets, II févr. 1918)

Le terme devient diffamation et donc violance symbolique, quand il est utilisé par les homophobes pour désigner tout homosexuel[16].

"Pédérastie : acte contre nature qui consiste en l’assouvissement de l’instinct sexuel de l’homme avec un autre homme" (Larousse Universel en 2 volumes, éd. 1949)

Le terme pédophile me semble infiniment plus contestable, et puisqu’il n’apparaît pas encore dans tous les usuels à la disposition du grand public (il est absent dans la version numérique du dictionnaire encyclopédique Hachette 2002), on doit pouvoir encore choisir un autre terme pour désigner l’adulte qui se sert d’enfants pour ses besoins sexuels. J’ai pensé à pédophage qui mettrait l’accent sur la dévoration et la consommation. Mais je ne serais pas hostile à pédocide qui mettrait en valeur l’aspect profondément destructeur ou pédophobe qui attaquerait de front l’hypocrisie du terme à la mode. Quand cette opération d’hygiène symbolique aura réussi, il sera de nouveau plus facile de dire et de manifester qu’on aime les enfants.

III - La confiscation des termes socialement valorisés

Il est stratégiquement avantageux de maintenir la confusion autour de certains termes à forte résonance émotionnelle.

"Liberté" ou "privilège"

Si la plupart des gens ignorent qu’un droit réservé à une minorité ne s’appelle pas liberté mais privilège, il sera facile d’invoquer la liberté des loyers pour justifier le privilège des propriétaires d’alourdir à leur guise les quittances, d’invoquer la liberté du travail pour introduire des briseurs de grève dans l’entreprise, d’invoquer la liberté d’entreprise pour s’opposer à l’interdiction du travail des jeunes enfants, etc.

Inversement, les amis de ceux qui "s’enrichissent en dormant"[17] se plairont à répéter que celui qui travaille encore — même pour un salaire modeste — doit se considérer comme un privilégié et renoncer à protester quand on ampute son pouvoir d’achat. "Patriotisme" ou "nationalisme" ?

Les uns le vivent en regardant passer leur armée le 14 juillet, d’autres en retrouvant des compatriotes à 20.000 Km de chez eux, d’autres en retrouvant leur village natal après un long exil, d’autres en regardant pour la 5ème fois un film sur la Libération de Paris, d’autres en applaudissant le succès d’une équipe sportive censée représenter leur pays. Cette émotion qu’ils ont conscience de partager avec des millions de gens, et qui leur donne un sentiment très fort d’appartenance, cette émotion qui nourrit un besoin de filiation, certains la rattacheront au nationalisme, d’autres au patriotisme.

Beaucoup n’ont jamais eu l’occasion de savoir clairement ce qui différencie ces deux termes. Pourtant il n’y a rien de commun entre le nationalisme massacreur des Waffen-SS et le patriotisme de la poignée de résistants allemands qui, en 1942, luttaient pour l’écrasement de la formidable puissance hitlérienne. En choisissant ces exemples, je prends d’emblée un cas de figure dans lequel le nationaliste et le patriote vont être dans des camps opposés. Deux ans plus tard, lorsque la défaite des armées du IIIème Reich ne fait plus de doute, certains officiers nationalistes allemands feront des choix moins mécaniques.

Patriotisme qui rime avec héroïsme, se porte beaucoup dans les temps d’invasion, quand "la patrie est en danger" : 1870, 1914, 1940... En simplifiant outrageusement, on pourrait dire que le patriote est prêt à mourir pour sa patrie, tandis que le nationaliste est prêt à massacrer au nom de la patrie.

Mais en fait cette formule "mourir pour la patrie" est très floue et relève nettement de la langue de bois pour monuments aux morts. Elle va couvrir aussi bien la défense du territoire (action patriotique) que l’invasion de pays voisins ou la colonisation d’une lointaine contrée qui avait le malheur d’être riche en pétrole ou en manganèse (action nationaliste). Les soldats de l’an II, d’abord mobilisés pour la défense de la nation, finissent par se retrouver au service de Napoléon, et ceux qui disparaissent sur les champs de bataille de Russie et d’ailleurs, ne sont pas morts pour la défense de la France, mais pour satisfaire les ambitions démesurées d’un individu qui avait malheureusement le sens de la famille[18].

Lorsqu’on s’éloigne de ces temps d’épreuve, le terme patriotisme très associé à des images guerrières, semble facilement de mauvais goût et, pour tout dire, hors de saison. Cependant, je crois stratégiquement indispensable de le conserver et de le définir en opposition résolue au terme nationalisme. Faute de quoi ces émotions collectives évoquées plus haut seront annexées par les organisations d’extrême-droite qui s’en serviront une fois de plus pour dévoyer des secteurs importants de la population.

Des définitions provisoires

Le patriotisme[19], c’est l’élargissement à la nation dans laquelle on vit, de l’amour oblatif que l’on peut ressentir pour sa famille, ses proches. Il est solidarité avec un peuple bien plus qu’attachement à une terre. Dans un pays plusieurs fois envahi, la modalité guerrière ne doit pas masquer d’autres facettes qui s’appellent aujourd’hui : souci du bien public, civisme, souci écologique, volonté démocratique, sens de l’hospitalité...

Celui qui aime vraiment son pays[20] est soucieux du bonheur et de l’épanouissement des gens. Il est attentif à tout ce qui pourrait entacher l’honneur de la nation : tortures, brigandage colonial, exploitation des enfants, corruption, bidonvilles, etc.

Certains individus, qui ont été systématiquement rabaissés et humiliés dans leur enfance, éprouvent le besoin douloureux de se penser supérieurs aux autres et méritant à ce titre la première place. Si la réalité ne leur fournit pas une confirmation personnelle de cette prééminence, ils peuvent rechercher une confirmation fantasmatique au niveau d’une collectivité importante. Le nationalisme, dans sa modalité chauvine, vient flatter ce besoin : Je suis un pauvre type.

Comment se libérer de cet humiliant constat individuel ? Les nationalistes s’y emploient, le remplaçant par une affirmation collective hurlée mille fois : On est les meilleurs.

Que ce soit dans l’art de lancer un ballon ou dans la manière de bomber le torse et de marcher au pas, n’est pas le plus important. L’important, c’est d’être les meilleurs et de le répéter à satiété pour s’en convaincre. La haine, le rejet et le mépris à l’égard des autres (xénophobie et racisme) assurent une rassurante intégration parmi ceux qui partagent ces sentiments.

Le nationaliste est attaché à une terre dont il voudrait pouvoir chasser, en temps de paix, non seulement les étrangers mais aussi tous ceux dont les ancêtres sont venus d’ailleurs. Si ce rêve pouvait se réaliser, même partiellement, des milliers d’emplois intéressants seraient libérés et des millions d’hectares seraient disponibles pour les vrais Français, les valeureux descendants de ceux qui ont fait la Guerre de Cent ans et la Saint- Barthélemy.

Le nationaliste vit comme perte irréparable, l’accès à l’indépendance des pays coloniaux. Il se réjouit quand des sportifs de sa nationalité raflent des médailles et s’afflige s’ils perdent un match[21]. Parmi les slogans dont il aime orner les murailles et les défilés, "La France aux Français" est sans doute le plus ancien et le plus constant. "Mort aux..." l’accompagne souvent avec un complément qui varie et n’a pas une énorme importance pour lui, car l’essentiel est dans l’expression de cette envie de massacre longuement frustrée et révélatrice d’une enfance massacrée.

IV - Décourager par l’étiquette

Ceux qui détiennent une parcelle du pouvoir de violance symbolique peuvent faire obstacle à une conduite honorable, en l’étiquetant infâme.

"Dénonciation" ou "délation"

C’est une chose bien étrange que cette confusion soigneusement conservée à travers les siècles entre mouchardage, délation et dénonciation...

Je propose de réserver le mot délation (ou mouchardage) à toute action d’information qui va aider le puissant à écraser le faible (information notamment sur tout effort des opprimés pour se libérer : propos séditieux, création d’un syndicat clandestin, projet de soulèvement, etc.). La délation, le plus souvent secrète et anonyme, est inspirée par des motivations liées à l’angoisse et à la destructivité : peur, cupidité, jalousie, vengeance...

Je propose de réserver le mot dénonciation à toute action d’information qui va aider les opprimés en faisant connaître les masques et les méthodes de l’oppression, en appelant l’attention sur un mensonge officiel ou en montrant le vrai visage des oppresseurs. La dénonciation a souvent un caractère public : discours, article de presse, pamphlet, émission radio ou télévisée. Elle implique chez celui ou celle qui ose dénoncer, un moi fort et une sécurité intérieure qui permettent d’assumer des risques parfois vitaux.

Si la distinction était mieux établie, au moins dans le langage, les voisins de l’enfant martyrisé, hésiteraient moins à dénoncer les camarades tortionnaires ou les parents abuseurs[22]...

"Renégat"

Que des gens puissent avoir des croyances différentes des miennes, voilà bien de l’inconfort, mais en les tenant à distance, je peux finir par les oublier ou par leur attribuer une bizarrerie essentielle qui me dispensera de m’interroger sur la validité de mes propres croyances. Mais qu’un des miens en vienne à s’affirmer tout à coup comme pensant autrement, voilà ce qui ne peut s’admettre !

Quand un homme en vient à refuser officiellement le dogme dominant[23] dans son milieu, abandonnant ainsi l’autoroute très fréquentée de la passivité et de la soumission intellectuelles, le chef lance sur l’infidèle ses molosses symboliques, parmi lesquels le qualificatif "renégat" retentit comme le maître-mot de l’exclusion et du déshonneur. Combien d’hommes et de femmes ont renoncé dans le vertige, à crier que "le roi est nu", pour ne pas se retrouver brutalement marginalisés par cette disqualification.

Quand un journaliste communiste découvrait, à l’occasion d’un voyage à l’Est, la formidable imposture des régimes soviétiques, il préférait le plus souvent se taire et donnait à son prudent silence, l’alibi qu’il ne fallait pas "désespérer Billancourt".

"Relaps"

Le mot qui est tombé dans l’oubli avec l’affaissement des pratiques religieuses, fut d’une importance vitale à la fin du Moyen-Age. En cette époque de foi ardente, la violance symbolique d’un tel étiquetage s’accompagnait habituellement d’un feu qui n’était pas seulement symbolique. En ce temps-là, lorsqu’une jeune fille abjurait son hérésie et revenait au dogme, cédant ainsi à d’amicales pressions qui pouvaient revêtir la forme d’une question très ordinaire, il était préférable pour elle que sa conscience ne la ramène pas dans l’hérésie puisqu’alors elle devenait relapse. C’est ce crime qui conduisit un tribunal ecclésiastique à condamner Jeanne au bûcher, et non sa guerre contre les Anglais, comme le croient encore quelques braves gens[24].

"Allumeuse"

On pourrait évoquer aussi les violances symboliques inventées par notre société patriarcale pour accroître encore la domination des hommes sur les femmes : Il est fréquent qu’un flirt s’interrompe sans qu’il y ait eu une relation sexuelle complète. Si c’est du fait de l’homme, aucun terme désobligeant n’est prévu pour le qualifier mais si c’est la femme qui a fait usage de sa liberté, elle devient dans le langage de la confrérie des séducteurs vexés, une allumeuse. Le même qui disait un quart d’heure auparavant qu’un petit baiser n’engage à rien, traitera de salope, l’ingénue qui a pris au sérieux cette benoîte et traditionnelle manipulation.

Contre-pouvoir de violance symbolique

Parfois un groupe contestataire tente de s’installer comme contre-pouvoir de violance symbolique. Un exemple intéressant nous est fourni par certains groupes maoïstes des années 70 : dans leur discours, le gouvernement de la droite était baptisé "Occupation" ce qui leur permettait de nommer "actes de "résistance," les actions violentes illégales organisées par ces groupes.

V - Le prestige déclinant de l’argument d’autorité

Pour "imposer des significations et les imposer comme légitimes", l’argument d’autorité fut longtemps considéré comme décisif :

Dieu a dit, le Christ a dit, Aristote a dit, Mao a dit, Trotski a dit, Freud a dit, mon papa a dit...

L’argument d’autorité semble irréfutable à l’orateur qui projette sur les autres sa propre soumission à un parent symbolique. Un tel argument supplée à l’indigence éventuelle du fond par l’éblouissement d’un nom particulièrement prestigieux. Il est surtout efficace quand la société est unanime dans ses dévotions. Plus personne aujourd’hui n’oserait se couvrir d’Aristote, de Staline ou de Mao...

On le sent bien, Dieu a dit, le Christ a dit... en imposent plus qu’Aristote a dit... Plus le message est ancien, plus sa formulation originelle a été malmenée par une longue tradition orale et plus il est sacré. Une phrase traduite de l’hébreu en grec puis du grec en latin et enfin en français ou dans une autre langue profane risque d’autant plus d’être déformée qu’aux traductions officielles déjà évoquées (traduttore traditore[25], disent les Italiens), il faut ajouter les erreurs cumulées des recopiages successifs par de pieux moines et les changements de termes opérés à toutes les époques pour que le texte ne devienne pas trop choquant dans une culture à un moment donné. Toutes ces erreurs sont d’ailleurs utiles au Magistère qui pourra à l’occasion les invoquer pour modifier le dogme sans avoir à prendre des distances avec le texte sacré d’origine. On évoquera de mauvaises traductions, on dira qu’il faut revenir au texte primitif, etc.

Dans l’école[26]

"Il est à propos que le peuple soit guidé et non pas qu’il soit instruit" Voltaire (lettre à M. Damilaville, 19 mars 1766)

Il est significatif qu’un homme épris de justice et de progrès comme Voltaire ait montré de la répugnance à la perspective d’instruire le peuple. A toutes les époques, dans toutes les sociétés du passé, une minorité riche a imposé sa volonté à la multitude. Pendant de nombreux siècles, l’ignorance et la crédulité de cette multitude furent considérées comme les précieux garants de sa docilité. Mais la complexification de l’univers technique, l’essor de la grande industrie, et la diffusion des idées démocratiques ont fini par imposer la généralisation de l’instruction dans les pays riches. Les besoins en cadres et en chercheurs de toutes sortes et de tous niveaux se sont accrus considérablement. Que tout le monde sache lire, écrire, compter n’était plus suffisant. Après l’instauration d’un enseignement élémentaire obligatoire, on a donc assisté à un essor spectaculaire des enseignements secondaire, technique et supérieur. Contraints d’instruire le peuple, les dominants ont découvert la merveilleuse vertu du gavage.

"Têtes bien pleines" et classes bien pleines

On connaît un peu Montaigne dans les cercles où se prennent les grandes décisions, et l’on a compris qu’une production massive de "têtes bien pleines" avec remplissage accéléré, protègerait d’une arrivée massive de "têtes bien faites". Les ministres font volontiers le procès des programmes trop chargés, puis ils confient à une commission composée de profs de fac et d’inspecteurs généraux la mission d’alléger les programmes de 6ème ! Les ministres savent que dans une heure, le temps de la réflexion et du dialogue est d’autant plus mince que les notions à transmettre sont plus nombreuses. Ils savent aussi que dans l’heure (55 mn), le temps disponible pour un travail effectif, sera d’autant plus faible que la classe est plus chargée d’élèves démotivés.

Mémoriser n’est pas intégrer

Lorsqu’il n’y a ni réflexion ni dialogue véritable, il peut y avoir mémorisation immédiate, voire mémorisation du long terme, mais les concepts ne seront pas vraiment intégrés... Cette stratégie n’interdit pas nécessairement la réussite au bac mais elle bloque l’accès à une compréhension en profondeur pour la grande masse de ceux qui ne sont pas des héritiers[27]... Le bon élève issu d’un milieu défavorisé, pourra encore, plusieurs années après, restituer ce qu’il a appris sur la comptabilité nationale ou sur la philosophie de Nietzsche, mais dans sa vie réelle, dans sa réflexion quotidienne, ce qu’il a appris restera pour l’essentiel, inutilisable. Depuis les travaux de Gaston Bachelard[28], on sait que toute étude d’un domaine nouveau devrait commencer par un échange très ouvert entre les élèves sur les images que suscite le thème en chacun. Cela permettrait d’évacuer des prénotions parfois totalement aberrantes[29] qui risquent de faire obstacle à l’intégration solide des connaissances apportées. Dans certains cas, aborder l’étude sans cet investissement préalable, revient à mettre de la peinture sur un meuble sans retirer l’épaisse couche de poussière qui le recouvre.

Mais chacun sent bien qu’une telle démarche suppose non seulement que l’on peut prendre du temps mais aussi et surtout que l’attitude habituelle des enseignants est suffisamment respectueuse et chaleureuse. Pour oser exprimer dans un groupe, ce qui risque d’être entendu comme naïveté ou absurdité, il faut des conditions externes de sécurisation vraiment importantes et notamment un climat totalement exempt de moquerie.

Une condition non suffisante mais nécessaire de ce dialogue, serait qu’on prenne en compte le bilinguisme de fait qui existe dans la plupart des classes même lorsque tous les enfants sont nés de parents français[30]. L’ostracisme qui, dès l’école élémentaire, frappe les langues régionales (breton, corse, occitan...) mais aussi tous les parlers populaires, a pour effet d’exclure de la réussite la plupart des enfants des milieux défavorisés.

Qu’on me comprenne bien : je ne propose pas que les examinateurs au Bac acceptent n’importe quel langage, mais que dans l’école, une période transitoire existe, au cours de laquelle l’enseignant utiliserait la langue officielle mais encouragerait les enfants à reformuler avec leurs mots à eux, leurs phrases à eux, et vérifierait ainsi que l’information émise par lui a pu être comprise et intégrée dans le système symbolique des apprenants, au lieu de subsister, dans le meilleur des cas[31], comme un corps étranger, inassimilable et finalement inutile.

VI - Les exclus de la compréhension

"Vous n’êtes tout de même pas un Paysan du Danube ?..Si ? Ça m’a cloué net : je ne savais pas ce que ça voulait dire"[32]

Claude Duneton montre comment ce qu’il nomme "l’intimidation culturelle" peut casser en quelques secondes l’assurance d’un adolescent même normalien. Cette forme de violance symbolique a des effets bien plus lourds quand l’incompréhensible n’est plus l’incident qui déstabilise momentanément un individu mais un flot plus ou moins continu qui, chaque jour pendant des années, s’impose à un nombre important d’élèves contraints de choisir entre se dévaloriser profondément ou bien dévaloriser l’enseignant, l’école, le savoir imposé, et même toute connaissance...

Des élèves qui ne comprenant pas se désintéressent mais n’ont ni le droit de faire autre chose, ni le droit de dormir, ni le droit de quitter la salle... Il faut faire semblant d’écouter, quitte à compenser par diverses activités souterraines qui vont distraire ceux qui seraient en état de suivre.

Le système a pu fonctionner ainsi pendant longtemps et certains enseignants s’y procuraient l’amère satisfaction d’une revanche ; aujourd’hui la plupart se retrouvent, sans plaisir, coincés dans les exigences contradictoires d’une Institution qui discourt sur l’égalité des chances tout en organisant la reproduction des inégalités. Il n’est guère surprenant que dans nombre d’établissements, le système ait fini par exploser : En plus de toutes les causes habituellement invoquées, il suffisait pour cela que le nombre des exclus de la compréhension atteigne une masse critique.

Apprends ce qu’on te dit et ne discute pas !

"Toute action pédagogique est objectivement une violance symbolique en tant qu’imposition, par un pouvoir arbitraire, d’un arbitraire culturel" (Bourdieu et Passeron, La reproduction)

La fonction officielle de l’école est de transmettre des savoirs et beaucoup d’enseignants prennent à cœur cette fonction, d’où leur souffrance en constatant leur impuissance avec une partie non négligeable des élèves. Sont-ils plus heureux ou plus malheureux lorsqu’ils prennent conscience des deux fonctions latentes que l’école assure avec une assez grande efficacité ?

La première, c’est la légitimation des inégalités : X ne devient pas directeur d’usine parce qu’il est le fils d’un inspecteur des finances, mais parce qu’il a brillamment réussi ses études et fait Polytechnique. Y sera manœuvre non parce qu’il est fils d’un ouvrier agricole portugais, mais parce qu’il n’avait aucune aptitude pour les études et que de plus il était "paresseux".

La seconde, c’est la consolidation du dressage à la soumission commencé dans la famille. Les savoirs que les enfants ont l’obligation d’apprendre peuvent varier en fonction du ministre en place mais ce qui subsiste au travers des vicissitudes, c’est l’obligation et l’uniformité : tous les enfants de la classe doivent apprendre les mêmes choses au même moment, dans le même ordre. Ceux et celles qui risquent d’échouer dans un tel système, ce ne sont pas seulement les élèves privés de tout héritage culturel, mais aussi — héritiers ou non — les plus rebelles[33].

En parlant ainsi de l’école je prends le risque d’attaquer, lecteur, votre territoire d’implication, soit parce que vous êtes enseignant ou d’une famille d’enseignants soit parce que vous faites partie de ceux pour qui l’école fut un lieu de réussite soit parce que vous avez le sentiment que vous lui devez votre ascension sociale ultérieure... Mais encore une fois, c’est l’Institution que je mets en cause. Comme vous, j’ai connu des enseignants merveilleux ou passionnants qui ont sauvé — le mot n’est pas trop fort — des jeunes en train de se noyer. Comme moi, vous savez qu’il existe dans cette corporation un grand nombre de femmes et d’hommes pleins de bonne volonté, soucieux d’aider réellement tous leurs élèves, douloureusement conscients de n’avoir pas été préparés à une tâche difficile, parfois impossible, souvent désemparés devant des exigences contradictoires. Etre acteur participant à un tel système n’interdit nullement d’avoir personnellement une activité libératrice. Enseigner quoi ?

La violance symbolique d’Etat se manifeste par le choix de ce qui sera objet d’enseignement : Il n’est pas neutre que les hommes aux pouvoir (de gauche comme de droite) aient décidé que la réflexion sur les relations humaines (relations dans le couple, relations parents-enfants, maître-élèves, gouvernants-gouvernés, etc. ) n’aurait pas sa place dans l’école tandis qu’on consacrerait des centaines d’heures à l’orthographe.

Tous les Français savent que la bataille de Marignan eut lieu en 1515 mais combien, même parmi les bacheliers, sauront qu’il en est sorti le concordat de Bologne (1516), accordant à François Ier et à ses successeurs le pouvoir de choisir les évêques et les autres titulaires de bénéfices ecclésiastiques du royaume ?

Notons au passage que si le relationnel devenait enfin objet d’enseignement, il impliquerait des méthodes pédagogiques très différentes de celles qui sont généralement utilisées pour l’orthographe et les mathématiques.

Très profondément imprégnés par ce que nous avons tous avalé au long de notre enfance, nous avons de la difficulté à imaginer quelque chose d’autre que cette organisation en matières obligatoires : français, histoire, biologie... C’est à l’intérieur de cette configuration de base que se passent les débats traditionnels : latin obligatoire ou non à l’entrée en 6ème ? Philosophie ou non dans les sections techniques ? Dans quelle classe et sur combien d’heures enseigner l’Histoire contemporaine ? Parlera-t-on de la colonisation ? des guerres de religion ? Combien d’heures de français en CM2 ?

Aucune de ces interrogations ne me semble méprisable, mais avant de s’interroger sur les savoirs qui devront être imposés, ne conviendrait-il pas d’évoquer des questions plus fondamentales ? Si l’on prend au sérieux le développement de la violance sous toutes ses formes, l’extrême fragilité de nombreux couples, les difficultés de communication d’une partie importante de la population, la toxicomanie, le racisme, la dérive fascisante, la corruption banalisée et l’incapacité des élites à imaginer des solutions vraiment neuves, il n’est pas illégitime d’interpeller le système éducatif...

Dis ! Qu’as-tu fait, toi que voilà[34], de la jeunesse ?

Ses maîtres nous disent que l’école ne peut pas tout faire. Sans doute ! Mais que diriez-vous d’un boulanger qui vendrait du lait, des boissons gazeuses, des bonbons et qui refuserait de vendre du pain sous le prétexte qu’il n’y a pas assez de place dans son magasin et qu’il ne peut pas tout vendre.

Le grand public accepte sans broncher que les mêmes puissent dire : "Nous sommes le système éducatif" puis "Le système éducatif n’a pas à s’occuper de l’éducation"

L’éducation — disent-ils — "doit rester l’affaire des parents". Pourquoi pas... Mais il faut alors se poser la question de la formation des parents eux-mêmes, ceux d’aujourd’hui et ceux de demain : Si l’on prend en compte les maltraitants, les laxistes, les démissionnaires, les parents "chewing-gum" dont parle Jean Bergeret, les parents absents ou très occupés, combien de parents sont en état d’assurer cette fonction éducative si nécessaire aux enfants et à la société toute entière ? L’extrême indigence de la réponse imaginée par les gouvernants (supprimer les allocations familiales) montre une surprenante indifférence face au problème général de la prévention.

Mais pourquoi vouloir à tout prix des éducateurs, alors qu’on peut construire de nouvelles prisons[35] et réduire spectaculairement le chômage par l’embauche massive de gardiens, de policiers et de gendarmes ?

Pourquoi ne pas le dire clairement ? Il n’y a pas de système éducatif mais seulement un ensemble d’écoles distribuant de l’instruction aux "âmes bien nées"... Quand un ministre déclare que "l’éducation doit être la priorité des priorités", on comprend que ce n’était qu’un lapsus électoral : C’est d’instruction qu’il voulait parler. Certains diront que c’est la même chose, et que je chipote.

Au lieu de dresser — une fois de plus — un catalogue plus ou moins arbitraire de connaissances à acquérir obligatoirement, ne vaudrait-il pas mieux que l’on s’interroge sur les capacités que l’on souhaite développer dans l’ensemble de la population de demain.

Par exemple, si l’on considère que l’autonomie est un objectif essentiel, on doit s’interroger sur les démarches les plus propices à l’autonomisation des enfants. Quelles méthodes, quels systèmes d’organisation, quelles compétences relationnelles et cognitives chez les éducateurs...

On peut aussi faire l’inventaire des moyens utilisés pour empêcher actuellement les enfants de devenir autonomes. Une façon concrète et rapide d’entrer dans cet inventaire consisterait à établir le pourcentage des travaux scolaires qui ont donné à l’enfant ou à l’adolescent l’occasion de faire des choix...

Dans l’école traditionnelle, tout est obligatoire sauf ce qui est interdit. Il faut, à chaque moment, faire ce que le maître dit : croiser les bras, écouter, ouvrir ce cahier, écrire en commençant à 3 carreaux de la marge, passer une ligne... Pendant de longues heures, on interdit à des enfants de rire, de rêver, de dormir, de parler avec les copains, de remuer la tête, les bras, les jambes, d’exprimer ce qu’ils ressentent...

Certains diront : Il faut bien que l’enfant apprenne à travailler. Mais ce n’est pas vraiment cela qui est en question. Il n’est pas sans danger de faire un autre travail que celui ordonné. Si le maître demande d’écouter, il faut au moins faire semblant. Tant pis pour ceux qui ne comprennent pas et sont trop terrorisés ou trop découragés pour le dire... Tant pis pour ceux qui, comprenant trop vite, s’ennuient...

La violance symbolique se retrouve dans les systèmes les plus courants et les plus scandaleux d’évaluation scolaire. On s’interdit d’opposer dans un match de boxe, poids lourd et poids plume, mais personne ne semble se choquer que l’on mette en compétition chaque jour des héritiers et des fils d’illettrés[36], plaçant ainsi, de manière répétitive, pendant des années, de nombreux enfants en situation d’échec, et les conduisant ainsi, doucement, à la conviction qu’ils ne valent rien, qu’ils n’auront que ce qu’ils méritent quand ils accéderont aux statuts d’O.S. ou de chômeurs...

Les châtiments corporels (agressions physiques) étant interdits depuis quelques dizaines d’années, ils tendent à devenir moins fréquents, et du coup, on accorde plus d’attention aux châtiments symboliques tels que les appréciations méprisantes assénées publiquement ou inscrites sur le bulletin trimestriel.

Le besoin d’humilier peut passer aussi par des violances symboliques : bonnet d’âne, obligation de copier 200 fois "je suis un élève stupide", etc.

Le médecin avait diagnostiqué une péritonite et hospitalisé pour une opération d’urgence. Mais le chirurgien en interrogeant l’enfant, un petit de 7 ans, comprit qu’il s’agissait d’autre chose. Les douleurs abdominales intenses s’étaient déclenchées à la suite d’une punition destinée à installer l’enfant dans une honte durable : le maître lui avait épinglé dans le dos, son cahier d’aspect sans doute particulièrement scandaleux, et l’avait obligé à faire ainsi le tour de la cour sous les huées d’une juvénile populace soucieuse de plaire au puissant du jour et de se protéger ainsi des piloris à venir. La compassion que peut nous inspirer la souffrance de cet enfant ne doit pas occulter le modèle social imposé à l’ensemble des élèves d’une école par le groupe des maîtres[37]. Un tel spectacle avec son énorme charge émotionnelle (à qui s’identifier quand on a 7 ans ?) pèsera beaucoup plus lourd que cent cours de morale...

VII - La violance symbolique dans le champ familal et religieux

L’absence de tout contre-pouvoir conduit certaines familles à devenir des lieux de supplice longue durée. Maintenant que les parents n’ont plus le droit de vie et de mort, certains sont contraints de se limiter dans leur besoin de détruire physiquement cet être fragile qui leur ressemble. Mais rien ne les empêche de se rattraper sur le plan symbolique. Parmi les démarches les plus courantes :

— la dévalorisation distillée jour après jour :

"Tu es vraiment nul ! Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour avoir un enfant aussi bête ! Ce que tu peux être laide, ma pauvre fille ! Jamais personne[38] ne voudra de toi ! Chaque fois que tu ouvres la bouche, c’est pour dire une bêtise !..."

— La manipulation de la honte, de la peur, de la culpabilité :

"Tu es complètement ridicule ! Tout le monde te regarde ! On va se moquer de toi ! Tu devrais avoir honte ! Si tu ne dis pas merci, tu vas recevoir une de ces corrections dont tu te souviendras ! On va te donner aux Bohémiens ! Cet enfant me fera mourir de chagrin ! Après tout ce que j’ai fait pour toi, voilà comme tu me remercies..."

— Les prédictions créatrices négatives[39] :

"Tu seras chômeur !..." Tu finiras en prison ! Personne ne voudra vivre avec toi !"

— Le chantage affectif et les enjeux accrochés :

"Si tu veux que Maman t’aime, tu dois..." "Et tu as cru que j’allais gober ça ! Tu me prends vraiment pour un imbécile !" Si tu aimais vraiment ton père, tu n’aurais jamais de notes au dessous de 18 ! — Les mensonges et dénis : Une vérité essentielle est tue, niée, concernant par exemple ce que subit l’enfant ou bien l’identité du père véritable :

"Tu crois que ça m’amuse de te fouetter ? Si je le fais, c’est pour ton bien !"

— L’effort pour rendre l’autre fou[40].

Dans le religieux

"Anathème[41] à qui dira : chaque homme est libre d’embrasser et de professer la religion qu’il aura réputée vraie à l’aide des lumières de sa raison" (PIE IX, Encyclique Quanta cura, 1864)

Certaines violances sont de tous les temps et se retrouvent dans tous les dogmes, notamment le fait d’interdire ou d’imposer une pratique religieuse. Même dans les sociétés réputées libérales, les jeunes enfants sont habituellement victimes de ce type de violance. Installé dans l’évidence de sa subjectivité et s’adressant à des bambins de 3 à 10 ans encore dépourvus de tout sens critique et de toute capacité à réfléchir sur des questions métaphysiques, l’adulte s’arroge le droit de leur inculquer un dogme sur lequel les théologiens disputent depuis de nombreux siècles[42].

En Europe, c’est surtout dans ces temps de grande ferveur que furent le Moyen-Age et les Temps Modernes qu’il faut chercher les violances symboliques les plus voyantes. Dans cette société très troublée par les famines, les épidémies, les massacres et les pillages des gens d’armes, la familiarité permanente avec la mort crée un climat particulièrement propice à une manipulation de la honte, de la peur, de la culpabilité.

Les terrifiantes descriptions de l’Enfer, l’interprétation systématique des malheurs individuels et collectifs par le péché et la colère divine (sur le modèle biblique), la culpabilisation brutale de tout plaisir — y compris celui qu’une femme prend avec son mari — toutes ces significations imposées ont une redoutable efficacité sur une population profondément crédule et angoissée. Dans cette société où la vision religieuse est l’explication de toutes choses, tout écart au dogme, si minime soit-il, est baptisé hérésie et apparaît au prêtre comme violance symbolique grave. Innocence ou péché mortel ?

Il y a dans une société laïcisée comme la nôtre, un certain décalage entre ce qui est péché ("acte conscient par lequel on contrevient délibérément aux préceptes, aux lois religieuses, aux volontés divines" selon le Robert) et ce qui est considéré comme faute par la société. Ce décalage rend la pression exercée par les clercs encore plus inconfortable pour la minorité de ceux qui restent dans la stricte orthodoxie. Placer la gourmandise parmi les sept péchés capitaux fait aujourd’hui sourire. Mais interdire aux couples chrétiens toute contraception autre que la continence, ouvre plutôt sur d’immenses souffrances et conduit les plus scrupuleux à voir le célibat comme un statut très enviable[43]

Au début du XXème siècle, l’archevêque de Cambrai pouvait encore donner son approbation à un catéchisme affirmant que "La profanation du dimanche par des "travaux serviles tels que la lessive ou le raccommodage est de tous les péchés celui qui, d’après les saints Pères, attire davantage sur nos têtes les fléaux du ciel, tels que tremblements de terre, inondations, bouleversements des saisons, tempêtes, guerres, révolutions, maladies épidémiques de toute nature"[44]. Accident et châtiment divin

Lorsqu’un enfant se blesse, il est fréquent que le parent lui dise : "C’est le Bon Dieu qui t’a puni"... Transmis à des moments émotionnellement forts, associé à des douleurs plus ou moins aiguës, ce refrain est certainement efficace mais pas nécessairement comme le parent l’anticipe. Il est porteur de thèmes complémentaires pleins d’avenir :

Dieu me surveille à tout moment. Dieu me punira dans mon corps chaque fois que j’aurai commis une faute. Puisque j’ai mal, c’est que Dieu me punit. J’ai donc commis une faute. Chaque fois que je me sens coupable[45], je m’attends à devoir payer corporellement.

Dans les familles où se pratiquent encore les châtiments corporels, l’association souffrance-culpabilisation est bien plus étroite encore puisque l’exécuteur est tour à tour le parent terrestre et le Père céleste. Dans son étude publiée sous le titre Faut-il battre les enfants ? (Desclée de Brouwer, 1997), le docteur Jacqueline Cornet a montré que les enfants les plus battus sont aussi (statistiquement) ceux qui ont le plus d’accidents. A volume de coups égal, le nombre d’accidents est-il plus important quand le jeune a intériorisé définitivement l’image de ce Dieu surveillant et punisseur ? Ce pourrait être un thème de recherche complémentaire...

Le ventre des femmes

De nos jours, dans les sociétés les plus pauvres, les chefs religieux disposent encore d’un pouvoir de violance symbolique important, et ils s’en servent pour faire triompher leurs modèles et leurs valeurs. Quand on interdit à une jeune Irlandaise[46] de se débarrasser du fruit d’un viol incestueux, tout se passe comme si un clergé exceptionnellement rétrograde voulait montrer au monde entier qu’en matière de violance majeure, les grandes institutions peuvent rivaliser sans complexe avec le père le plus sinistrement persécuteur. Tout se passe alors comme si l’évêque — père spirituel — disait à son tour à l’adolescente :

"Ton ventre m’appartient. C’est à moi de décider de ce qui doit s’y produire"...

Les rituels comme outils de contrôle social

Dans les rituels religieux, chacun, sous le regard de tous, doit accomplir les gestes qui attesteront de sa conformité aux croyances dominantes : Il ne s’agit pas seulement d’être présent à l’office, mais aussi de s’agenouiller, se lever, s’asseoir, baisser la tête en même temps que les autres, de prononcer les prières codifiées, de chanter les cantiques. Dans les sociétés à religion officielle, réciter correctement le Credo[47], manger du porc ou refuser d’en manger, porter le voile ou ne pas le porter, avoir ou non une barbe, ne pas faire le signe de croix au passage d’un cercueil, peut décider de la vie et de la mort[48].

VIII - Les interventions directives dans la relation d’aide

Les interventions directives sont plus ou moins fortement structurantes ; en d’autres termes, elles sont des pressions visant à installer chez l’autre une certaine structure, souvent à partir de très bonnes intentions. Elles renvoient à un discours de base qui pourrait être :

"Ce que j’en dis, c’est pour ton bien ! Je sais, moi, ce qui est bon pour toi !"

Le jugement de valeur

Un jugement est émis qui concerne les catégories du beau, du bien ou du vrai. Le discours comporte une approbation ou une réprobation, parfois une culpabilisation. Dans le grand public on est au mieux sensible au risque des formulations clairement dévalorisantes du style "Vous n’êtes qu’un voyou !" ou "Vous n’êtes pas sérieux"... Mais le besoin d’approbation qui sera éventuellement satisfait par des marques positives comme "C’est vraiment très généreux de votre part" ; "Vous avez eu raison de..." peut nous rendre aveugles à l’installation ou à la consolidation d’une dépendance. Si dans un entretien d’aide d’une heure, j’ai exprimé mon approbation à deux reprises, ma neutralité ultérieure sera reçue comme réprobation probable ou certaine et le discours de mon interlocuteur en sera infléchi voire stérilisé.

La distinction entre jugements de valeur et ressentis (positifs ou négatifs) est très importante. Il suffit pour s’en rendre compte de comparer :

Vous vous habillez avec beaucoup de goût / J’aime beaucoup les coloris de ce manteau.

Quel navet, ce film ! / Je me suis beaucoup ennuyé.

Vous avez tout à fait raison ! / Je suis totalement de votre avis.

Tu[49] es vraiment agaçant ! / Je sens mon agacement quand tu fais ça...

Dans bien des cas, on présente comme une réalité objective ce qui n’est que subjectivité. L’enfant qui fait des grimaces n’est pas agaçant mais moi, je peux être agacé... Rien ne m’autorise à vous dire que vous avez ou que vous n’avez pas de goût, que vous avez ou que vous n’avez pas raison, car ce serait m’arroger un statut d’expert suprême, d’arbitre (autorisé par qui ? sur quelle compétence ?) mais j’ai le droit d’exprimer mon accord ou mon désaccord, mon plaisir ou mon déplaisir face à votre tableau, sans oublier cependant que je vais toucher à votre territoire d’implication[50]...

La confrontation

C’est une variante intéressante du jugement de valeur négatif. Dans la confrontation, l’accent est mis sur une contradiction entre un principe affirmé et un comportement, entre position actuelle et position antérieure, etc.

"Tu dis que... mais cela ne t’empêche pas de..." ; "Hier, tu ne disais pas ça" ; "Tu te contredis..." "Il faut savoir ce que tu veux ! Un jour tu dis blanc et le lendemain, tu dis noir !" "Tu avais promis pourtant..."

Le confrontant se place en position haute, met le nez de son interlocuteur dans ses contradictions et le somme d’en sortir au plus tôt. Cette sorte d’intervention peut apporter quelque gratification de pouvoir mais elle pousse le confronté (j’allais dire : l’accusé) dans des attitudes défensives peu propices au changement. Cependant s’il existe un contrat de confrontation clair, si les rapprochements énoncés ne comportent aucune dévalorisation... La manipulation

C’est une manoeuvre souterraine par laquelle une personne, le manipulateur, s’efforce d’obtenir — sans le demander directement — un certain comportement d’une autre personne[51], le manipulé.

La flatterie[52] est la manipulation la plus connue mais il en existe beaucoup d’autres : culpabilisation, évocation du jugement de tiers, etc.

La provocation

"Si tu ne viens pas tout de suite, Maman va te laisser là...”

La petite ne veut plus avancer, et la mère croit trouver là un argument irrésistible. Il le sera peut-être si l’enfant connaît déjà, pour l’avoir vécue, la souffrance de l’abandon. Dans ce cas, la tentation sera grande pour les parents, d’installer ce terrible martinet symbolique et avec lui une permanente angoisse d’abandon qui la rendra manipulable plus ou moins définitivement.

Des messages insincères sont adressés à l’autre dans le but de le faire réagir. L’efficacité éventuelle dans le très court terme, de ce type de manipulation, comporte un prix énorme du côté de la confiance en soi et en l’autre.

Dans la formation et la thérapie

Certains apprentis thérapeutes, désireux de mobiliser une réaction agressive chez une personne très inhibée, croient habile de l’injurier et constatant que cela ne provoque pas la réaction attendue, ils s’imaginent qu’en forçant la dose, ils vont réussir alors qu’ils ne font qu’alourdir l’inhibition de celui qu’ils prétendent aider.

Dans Bonne chance, Monsieur PIC, Guy BEDOS joue (magnifiquement) le rôle d’un chômeur du style chien battu que des formateurs prétendent transformer en jeune loup dynamique. Pour y parvenir, ils utilisent tout l’arsenal du parent castrateur, y compris une succession de gifles de plus en plus fortes. Comme c’est justement ce que Monsieur PIC a toujours connu, son côté chien battu s’en trouvera seulement renforcé...

Interprétations

Parmi les interventions directives, l’interprétation mérite un traitement de faveur en raison de sa puissance particulière.

L’interprétation, c’est le fait de donner une signification claire à une chose obscure (ou une signification obscure à une chose claire ou encore une signification obscure à une chose obscure). Tout peut donner lieu à interprétation : les actes, les paroles, un lapsus, un oubli, un silence, un rêve, un accident, une souffrance du corps, une parabole, le vol d’un oiseau, la forme des nuages, une carte retournée, l’aspect des entrailles du bélier égorgé, une prédiction très ancienne[53], etc.

En fait nous passons tous notre vie à interpréter : Le sourire de celle-ci, l’air soucieux de celui-là... Devant un ciel qui soudain s’assombrit, si je me contente de sortir mon parapluie ou de presser l’allure, il s’agit d’une interprétation commune, banale en ce siècle prosaïque. Si par contre j’en déduis que le Ciel est en fureur, que la foudre vengeresse va s’abattre sur nous et qu’il faut trouver au plus vite le coupable à sacrifier pour apaiser le céleste courroux, cette interprétation, dangereuse au temps de Sophocle, surprenante pour le climatologue et le grand public d’aujourd’hui, susciterait au plus notre compassion.

Quand on disait qu’un enfant avait le diable dans le corps (une façon moderne de dire qu’il était possédé du démon), la conclusion pratique était qu’il fallait chasser ce diable, et l’hésitation portait plutôt sur les moyens : fessée, fouet, férule ou exorcisme ? La fessée déculottée et le fouet procuraient de grandes satisfactions aux éducateurs et pouvait orienter pour la vie entière la sexualité de l’enfant, comme on le sait par exemple grâce aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau.. Mais l’exorcisme semblait plus cohérent puisqu’il consistait avant tout en une éloquente apostrophe en latin[54] de l’homme de Dieu à l’adresse du démon visiteur, latiniste lui aussi fort heureusement !

Si l’on écarte les prestations d’amateurs, on remarque très vite que les objets interprétés sont plus ou moins spécifiques d’une profession donnée : aux voyantes la carte retournée, aux anciens augures, le vol d’un perdreau ou les entrailles d’un poulet, aux prêtres des religions monothéistes le réveil du volcan ou un désastre militaire, à Joseph[55] et plus récemment aux psychanalystes, les rêves déclarés "voie royale de l’inconscient"[56]...

Disposer d’un savoir (vrai ou faux) sur l’autre, son passé et son avenir, constitue un élément de pouvoir et les professionnels qui s’affirment comme détenteurs de ce type de savoir, ont une position d’autant plus forte que la population est plus crédule.

L’aventure d’Œdipe est exemplaire de ce point de vue : Pour qu’il en vienne à tuer son père et épouser sa mère, il a fallu les interventions de deux oracles. A Laïos violeur d’un adolescent qui se suicide, le premier annonce que s’il a un fils, celui-ci le tuera et épousera sa mère. C’est parce qu’il prend au sérieux cette prédiction que le couple décide l’assassinat du bébé. Sauvé par le serviteur chargé du contrat, Œdipe grandit dans une autre famille loin de ses géniteurs Devenu jeune homme, il est informé de la prédiction par un second oracle. Lui aussi malheureusement prend au sérieux la prédiction. L’idée de tuer son père et d’épouser sa mère lui fait horreur et pour rendre impossibles de telles actions, il décide de partir loin de ceux qu’il a toujours considérés comme ses vrais parents. C’est ce souci puissant de se comporter en être humain qui le ramène vers ses géniteurs.

Ce drame oedipien plein de rebondissements peut servir d’illustration au mécanisme de la prédiction créatrice[57]. On peut aussi y voir l’illustration de l’ingénieuse perversité des divinités anciennes. Pour punir Laïos, il y avait des procédés plus directs, plus économiques et plus rapides. Mais ces divinités encore rudimentaires apprécient de punir le père dans le fils et par le fils...

Les interprétations véhiculent le plus souvent jugements de valeur et manipulations. Les plus habiles restent dans un flou gros de sous-entendus.

Tu devrais te demander pourquoi ton père a quitté la maison... Il n’y a pas de hasard : Si tu as perdu ton boulot, c’est bien que, quelque part, tu ne voulais plus continuer... Je suis sûr que tu as fait exprès de tomber malade...

Enjeux accrochés

Dans la masse des interprétations-pressions, les enjeux accrochés constituent un sous-ensemble particulièrement intéressant. Il y a enjeu accroché, lorsque d’un comportement (ou de son absence), je déduis abusivement un sentiment, une qualité (ou son absence). La famille est évidemment un territoire d’élection pour ce type de manipulations :

Si tu aimais vraiment ta mère, tu chasserais immédiatement cette fille ! Intelligent comme tu es, si n’étais pas si paresseux, tu serais toujours premier de la classe !" "Encore un verre cassé ! Tu me dis que c’est le chat ! Et tu as pensé que j’allais croire une chose pareille ? Tu me prends vraiment pour un idiot !"

Qui veut battre son fils, l’accuse d’insolence.

Dans ce dernier exemple, on peut imaginer ce qui a précédé et ce qui suivra : Rendu maladroit par la peur, pris en faute, l’enfant invente à la hâte un mensonge dont la grossièreté s’explique, non par le mépris pour le parent, mais par la terreur qui paralyse presque totalement sa capacité de réflexion. L’interprétation accusatrice, qui ne donnera lieu à aucune vérification, n’intervient que comme brève légitimation de la raclée administrée sans autre forme de procès. La raclée elle-même accroîtra encore un peu plus cette peur qui contraint tant d’enfants à mentir et à casser. Elle est comme une semence, promesse de nombreuses raclées à venir...

Igor Reitzman

Le courrier concernant ce texte peut être adressé directement à igor.reitzman@wanadoo.fr

[1] Faut-il le rappeler, le Deutéronome fait partie des Livres communs aux différentes Bibles chrétiennes et hébraïques. [2] Les citations de ce paragraphe proviennent de l’ouvrage probablement le plus important de Bourdieu et Passeron, La Reproduction, p.18 (Ed. de Minuit, 1976) [3] On pourrait dire aussi bien qu’il a reçu la suprême onction de loin préférable à l’extrême, dans la famille des sacrements. [4] Cf. St Paul, Epître aux Romains, XIII (p.2729 dans la Bible, éd. TOB) [5] Personnellement, j’ai un faible pour la messe du sacre de François Giroust. [6] A partir d’indicateurs quantifiables qu’il conviendrait de préciser. [7] Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, p. 76 à 79 (Liber - Raisons d’agir) - à lire, si vous ne l’avez déjà fait, pour garder les yeux bien ouverts... [8] Viviane Forrester, L’horreur économique, p.27 (Fayard, 1996) [9] Il faudra attendre 1975 pour connaître la 1ère condamnation d’un initié par un tribunal... [10] A un niveau plus modeste, on pourrait évoquer le cas du contrôleur des impôts recruté par un cabinet local de conseil juridique et fiscal... [11] Evidemment, on ne peut totalement exclure l’hypothèse selon laquelle le pantouflant serait d’une exceptionnelle honnêteté... [12] composée de fonctionnaires ! [13] qui se présente comme devant "permettre à ceux qui le consultent de comprendre pleinement ce qu’ils entendent..." (Alain Rey, Présentation du dictionnaire, IX) [14] Aux usuels cités on pourrait ajouter par exemple l’Encyclopedia Universalis. Aux mots déjà évoqués ici, on pourrait ajouter : castrat, oblat, stock options, etc.... [15] dans amateur, il y a aussi aimer [16] Il est vrai que dans ce cas, c’est généralement le raccourci pédé qui circule, utilisé parfois par des homosexuels eux-mêmes qui se font ainsi les agents de leur propre diffamation. [17] selon la superbe expression d’un chef d’Etat qui trouva bon de s’en accommoder... Ils arrivent à dormir — preuve d’une conscience en repos et progrès notable depuis le financier de La Fontaine [18] Il vaudrait mieux dire le sens de sa famille... [19] Les définitions du Robert : nationalisme : "exaltation du sentiment national ; attachement passionné à la nation à laquelle on appartient, accompagné parfois de xénophobie et d’une volonté d’isolement" ; patriotisme : "amour de la patrie ; désir, volonté de se dévouer, de se sacrifier pour la défendre, en particulier contre les attaques armées" [20] Je préfère éviter le terme de patriote qui me semble quelque peu compromis [21] Payer royalement quelques vedettes du sport revient sans doute beaucoup moins cher que d’augmenter massivement le nombre de piscines, de gymnases, de terrains de sport, d’aires de jeu, de moniteurs et d’éducateurs... [22] Ce terme est en lui-même ambigu : Il implique qu’on ne doit pas abuser de ses enfants, mais qu’on peut en user, à condition que ce soit avec modération. Même quand les dominants font des concessions, leur langage les trahit... [23] que le dogme soit politique, religieux ou philosophique... [24] Bien entendu, il n’est question ici que des chefs d’inculpation qui ont légitimé le bûcher. [25] Au mot à mot : traducteur traître. Traduction trahison sonne mieux, tout en étant aussi faux comme toute hypergénéralisation. [26] Le lecteur trouvera dans mon 3ème livre (Les enfants du rouleau-compresseur, tome I) des développements beaucoup plus importants sur l’éminente contribution de l’école à l’installation de la soumission [27] Au sens que lui donnent Bourdieu et Passeron, c’est-à-dire ceux qui ont reçu, tout au long de leur enfance, un capital culturel qui leur permet notamment de comprendre sans effort la langue professorale. [28] Cf. Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique. [29] Tel médecin dûment diplômé découvre à 35 ans que sa perception de l’anatomie féminine est en décalage avec la réalité au demeurant correctement enregistrée dans un autre registre de mémoire... [30] Si vous êtes obligé de relire deux ou trois fois les formules de Bourdieu et Passeron citées ici, vous ne devriez pas avoir trop de difficulté à entrer dans cette approche... [31] Quand l’enfant fait l’effort d’apprendre par coeur une longue suite de sons sans signification pour lui, afin d’éviter la punition ou de faire plaisir à l’adulte. [32] Claude Duneton, Je suis comme une truie qui doute (Coll. "Points" - Seuil, p.49-50) [33] Pour l’héritier rebelle, l’accès aux Grandes Ecoles (qui fournissent les chefs) est barré, mais une brillante réussite ne lui est pas interdite, y compris à l’Université plus accueillante parfois aux rebelles... [34] Cette interpellation me rappelle quelque chose, dit le lecteur. Il faudra que j’en parle à Villon... [35] des prisons privées et peut-être même cotées en Bourse. [36] Un suspense affreux sans cesse renouvelé ! [37] Le changement de classe demandé par la famille fut refusé et comme il n’y avait pas d’autre école dans le village... [38] Des formules très efficaces pour façonner un bâton de vieillesse convenablement résigné... [39] Ce genre de menace est certes pavé de bonnes intentions. On voudrait tellement que le jeune se mette sérieusement au travail mais la proposition conditionnelle "si tu continues à..." ne pèse pas bien lourd émotionnellement dans ce qui est perçu tandis que des mots tels que chômeur ou prison vont avoir un retentissement intense et durable... [40] Le psychanalyste SEARLES a publié sous le titre "L’effort pour rendre l’autre fou" des pages très stimulantes pour la compréhension de la schizophrénie (Gallimard - Connaissance de l’inconscient) - Cf. aussi LAING, L’équilibre mental, la folie et la famille (Stock) [41] Le lecteur aura peut-être oublié que l’anathème, c’est la sentence par laquelle l’Église retranche une personne de la communauté des fidèles, avec les conséquences que cela pouvait impliquer pour sa survie, lorsque le peuple entier partageait la même croyance. [42] Remarquons par exemple qu’au sein de l’Eglise catholique, le dogme de l’Immaculée Conception (affirmant que la Vierge Marie fut conçue sans péché) ne fut ajouté par le pape Pie IX qu’en 1854, après une controverse qui avait duré plusieurs siècles. [43] Cf les encycliques Casti connubii de Pie XI et Humanae vitae de Paul VI. Elles sont citées et commentées dans l’excellent ouvrage de Martine Sevegrand, L’amour en toutes lettres - Questions à l’abbé Viollet sur la sexualité (1924-1943), Albin Michel Histoire, 1996 [44] Chanoine Vandepitte, Catéchisme de persévérance (Fernand Deligne, 1902) p. 122 [45] Il faut se rappeler qu’on peut être culpabilisé sans être coupable et inversement. [46] Référence à une affaire dramatique qui remua l’Europe au début des années 90. [47] Prière dans laquelle l’essentiel de la doctrine catholique est affirmé ; sa récitation permet de contrôler que la personne n’est hérétique sur aucun point essentiel du dogme. [48] Le lecteur trouvera dans mon 4ème livre (Les enfants du rouleau-compresseur, tome II) des développements beaucoup plus importants sur l’éminente contribution de la religion à l’installation de la soumission. [49] C’est cette distinction qui est soulignée par Thomas Gordon dans l’opposition entre messages-je et messages-tu [50] Voir I. Reitzman, Longuement subir puis détruire, page 40. [51] Ou un ensemble de personnes (manipulation de l’opinion) [52] Ceux qui ont de la difficulté à donner des signes de reconnaissance positifs, se justifient volontiers en disant qu’ils se refusent à la flatterie. Puisqu’il n’y a pas flatterie quand on est sincère, ils affirment ainsi leur incapacité à trouver dans les autres quelque chose qui soit estimable... [53] Plus elle est obscure, plus elle suscitera l’intérêt des fondateurs de sectes et le respect des fidèles... [54] Mais pourquoi diable en latin, diront certains. Dans une société où le latin d’église circule encore, n’est-ce pas maladroit de laisser croire aux fidèles que le latin pourrait être la langue du diable ? L’hébreu ou mieux encore l’araméen ancien serait bien plus impressionnant et je suis certain que le diable n’y résisterait pas. J’invite tous les exorcistes qui me liront à tenter l’expérience en double aveugle. [55] Ce chaste jeune homme vendu par ses frères, interprète les rêves du pharaon et gagne ainsi la charge de ministre. Freud, qui connaissait bien la Bible, a certainement dû rêver sur cette aventure. Mais j’interprète ! [56] Pour Joseph, l’inconscient, dont il pourrait être question, conduit à une question théologique délicate que par délicatesse je renonce à expliciter. Mais j’encourage le lecteur à lire dans une Bible non expurgée, l’histoire, par exemple, des 7 plaies d’Egypte (Livre de l’Exode)... [57] Etudiée sous cette appellation par le sociologue Merton, la prédiction créatrice fonctionne lorsque le fait d’annoncer un événement contribue fortement à le faire advenir : Tu seras chômeur si..., tu finiras en prison... Par extension, certaines formulations au présent fonctionnent aussi très bien : Tu n’es vraiment pas doué ! C’est un débile... C’est un malade mental incurable.