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mardi 1 avril 2008

Le Cil du Loup Clarissa Pinkola Estes


Que voyez-vous ? par loupiotte
http://takadirlou.blogspot.com/

Le Cil du Loup

Si tu ne vas pas dans les bois,
jamais rien n'arrivera, jamais ta vie ne commencera.

- Ne vas pas dans les bois, disaient-ils, n'y va pas.
- Et pourquoi donc ? Pourquoi n'irais-je pas ce soir dans les bois ? demanda-t-elle.
- Dans les bois vit un grand loup, qui mange les humains comme toi. Ne va pas dans les bois, n'y va pas.
Bien sûr, elle y alla. Elle alla malgré tout dans les bois et bien sûr, comme ils avaient dit, elle rencontra le loup.
- On t'avait prévenue, fit le choeur.

- C'est ma vie, pauvres noix, rétorqua-t-elle. On n'est pas dans un conte de fées. Il faut que j'aille dans les bois.
Il faut que je rencontre le loup, sinon ma vie ne commencera jamais.

Mais le loup qu'elle rencontra était pris dans un piège. Dans un piège était prise la patte du loup.

- Viens à mon aide, viens à mon secours ! Aïe, aïe, aïe ! s'écria le loup.
Viens à mon aide, viens à mon secours et je te récompenserai comme il se doit.
Car ainsi font les loups dans ce type de contes.

- Et comment serais-je sûre que tu ne vas pas me faire mal ?
Interrogea-t-elle - c'était son rôle de poser des questions.
Comment serais-je sûre que tu ne vas pas me tuer et me réduire à un tas d'os ?


- La question n'est pas la bonne, dit ce loup-ci. Tu dois me croire sur parole.
Et il se remit à gémir et à crier

Oh, là, là ! aïe, aïe, aïe !
Belle dame
Il n'y a qu'une question qui vaille
Ououououououh
eheheheheheh
laaaaaaaaam ?

- C'est bien, le loup. Je prends le risque. Allons-y !
Et elle écarta les mâchoires du piège. Le loup retira sa patte, qu'elle pansa avec des herbes et des plantes.
- Oh, merci aimable dame, merci, dit le loup, soulagé.

Et, parce qu'elle avait lu trop de contes d'un certain type, le mauvais, elle s'exclama.:
- Allons, finissons-en. Tue-moi. Maintenant.

Mais ainsi le loup ne fit-il pas. Pas du tout. Il posa la patte sur son bras.
- Je suis un loup qui vient d'ailleurs, un loup qui vient d'un autre temps, dit-il.

Et il s'arracha un cil, puis le lui offrit en disant : - Sers-t'en avec discernement.


Désormais, tu sauras qui est bon et qui ne l'est guère ;
il te suffira de voir par mes yeux pour voir clair.
Tu m'as permis de vivre
Et pour cela
Je t'offre de vivre ta vie comme jamais tu ne le fis.
Souviens-toi, belle dame,
Il n'y a qu'une question qui vaille
Ououououououh
eheheheheh laaaaaaaaam


Ainsi revint-elle au village
Ravie d'être encore en vie
Et cette fois, quand ils disaient
" Reste ici, marions-nous "
Ou " Fais ce que je te dis "
Ou " Dis ce que je te dis de dire,
Surtout n'aie aucun avis "
Elle portait à son oeil le cil du loup
Et voyait à travers lui
Leurs véritables motivations
Comme elle ne l'avait jamais fait.

Alors quand le boucher
Posa la viande sur la balance
Elle vit qu'il pesait son pouce avec.
Et quand elle regarda son soupirant
Qui soupirait " Je suis parfait pour toi "
Elle vit que ce soupirant-là
N'était même pas bon à quoi que ce soit.
De sorte qu'elle fut à l'abri
Sinon de tous les malheurs du monde
Du moins d'une grande partie.

Plus encore : non seulement cette nouvelle façon de voir lui permit de distinguer le cruel et le sournois,
mais son coeur ne connut plus de limites,
car elle regardait tout un chacun et l'évaluait grâce au don du loup qu'elle avait sauvé.

Et elle vit les gens de bonté vraie
Et elle s'en approcha,
Elle trouva le compagnon
De sa vie et resta près de lui,
Elle distingua les êtres de courage
Et d'eux se rapprocha,
Elle connut les coeurs fidèles
Et se joignit à eux,
Elle vit la confusion sous la colère
Et se hâta de l'apaiser,
Elle vit l'amour briller dans les yeux des timides
Et tendit la main vers eux
Elle vit la souffrance des collets montés
Et courtisa leur sourire,
Elle vit le besoin chez l'homme sans parole
Et parla en son nom
Elle vit la foi luire au plus profond
De la femme qui la niait
Et la raviva à la flamme de la sienne.

Elle vit tout
Avec son cil de loup,
Tout ce qui était vrai,
Tout ce qui était faux,
Tout ce qui se retournait contre la vie
Et tout ce qui se tournait vers la vie,
Tout ce qui ne peut se voir
Qu'à travers le regard
Qui évalue le coeur avec le coeur
Et non à la seule aune de l'esprit.
C'est ainsi qu'elle apprit que ce que l'on dit est vrai, le loup est le plus avisé de tous.

Et si vous prêtez l'oreille, vous entendrez que le loup, lorsqu'il hurle,est toujours en train de poser la question la plus importante.

Non pas " Où est le prochain repas ? ",
ni " Où est le prochain combat ? ",
ni " Où est la prochaine danse ? "
mais la question la plus importante
pour voir à l'intérieur, pour voir derrière,
pour estimer la valeur de tout ce qui vit,

Ououououououh
eheheheheh
laaaaaaaaam ?
Ououououououh
eheheheheh laaaaaaaaam ?
Où est l'âme ? Où est l'âme ?


Va dans les bois, va.
Si tu ne vas pas dans les bois, jamais rien n'arrivera,
jamais ta vie ne commencera.
dans les bois, va
dans les bois, va
dans les bois, va.

.
Extrait de " The Wolf's Eyelash ", poème en prose original de C.P. Estès, (c) 1970, extrait de Rowing Songs for the Night Sea Journey, Contemporary Chants.
repris dans Femmes qui dansent avec les loups (ndlr : à lire...)

mardi 25 mars 2008

D'amours et de honte engorgées, Ma mère toute bue de Valéry Meynadier


© Peinture Mili Presman 2005 (Je dois partir)

D'amours et de honte engorgées

J'ai lu "Ma mère toute bue" bien avant qu'il ne soit publié, je l'ai lu sur mon écran, je l'ai lu presque d'une seule traite, Valéry Meynadier a un style qui lui est propre, elle n'a pas peur des mots, elle ne les prends pas avec des pincettes, elle les arrache à l'étendue des multiples registres lexicaux, elle les arrache à vif, dans un état d'urgence à dire la violence, toute la violence de la vie dans sa déchéance même, dans ses obstination en brèche avec ses limites. Alors de ses mots elle cogne Valéry, elle cogne contre toutes résignations.

Familier et soutenu se heurtent, s'entrechoquent, creusant avec véhémence le terreau linguistique pour exprimer toute l'intensité des sentiments exacerbés face à la souffrance, face au sentiment d'être démunie devant une dépendance telle que l'alcoolisme, face à la honte engorgée.

"Ma mère toute bue" est un cri d'amour, d'un amour éperdu, désespéré devant l'aveu de son incapacité à l'accomplissement de cet amour sauveur qu'il voudrait être. Si Gabrielle déteste sa mère de l'aimer autant, c'est bien de cela dont il s'agit. Aussi, je vous recommande sa lecture.

Sémaphore

[extrait] : http://archipelrouge.blogspot.com/2008/03/ma-mre-tout-bue-de-valry-meynadier_25.html

Ecoutez Valéry Meynadier sur l'EKO des garrigues http://eko.ferarock.info/zarba11-200803.mp3

L'EKO : Nîmes, Montpellier, Sète : 88.5 MHz

— Si j’écris, c’est pour me dire un jour que j’ai inventé ma vie. Que rien de ce qui m’est arrivé m’est arrivé.

Me dire que tout est faux alors que tout est vrai. Écrire, c’est ça: confondre le vrai et le faux, les confondre dans un duel sans merci, sans vainqueur. C’est devenir mon propre personnage. À ma mort, pouvoir me dire: c’est encore de la littérature! Enfant, je voulais être funambule. J’y ai gagné le vertige. J’en arrive parfois à douter même de ma propre existence.

Ma mère toute bue
, mon premier roman, que vous pouvez trouver en m’écrivant, parle d’alcoolisme. C’était il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, je me reluque, en me disant: je buvais avant? Avant quoi? Avant? On y rencontre une jeune ado enragée de vivre, la Gab et sa mère, Céleste, enragée de mourir. Il y a aussi la putain, Prune et la Providence, Éléonore.

C’est un livre dense sur le vide. Boire, c’est se remplir jusqu’au vide, tandis que les autres, les proches tombent au-dedans. C’est l’histoire d’une chute, d’un combat. Histoire d’amour entre une mère et sa fille. Une histoire, encore une histoire, je suis entourée, cernée d’histoires, ma peau en est pleine. V.M.

in revue : http://www.monsieurtoussaintlouverture.net/index.html

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Alcool, mère et fille

source : le nouvel obs, bibliobs

Par Caroline Brizard

C'est vrai qu'elle l'aime, sa mère, elle l'aime à corps perdu, «sa mie d'amour», éthylique, prostituée et manipulatrice. L'adolescente a peur pour elle, souffre pour elle, épouse malgré elle ses angoisses et sa lâcheté. Aspirée par sa misère, guettant ses marques d'affection.


Le texte de Valéry Meynadier cogne comme un cœur qui fait mal, mots jetés, malmenés, dérangeants, pour décrire cette relation folle qui fait la pâte même de son être. Mère alcoolique et fille si étroitement nouées ensemble qu'il faut que la première meurt pour que la seconde puisse espérer vivre. Mais se sauve-t-elle vraiment ?

C. B.

«Ma mère toute bue», de Valéry Meynadier, Chèvre-Feuille étoilée, 190 p., 10 euros.

Ma mère tout bue de Valéry Meynadier [extrait ]

Extrait :

« Laisse-moi vivre, maman, ta fille, Gabrielle et moi on n'en peut plus. Pitié ! Dispense-nous de tes baisers, je ne veux pas, je ne dirais plus de sottises, s'il te plaît, je suis moi, intégralement moi, rien que moi, personne d'autre. Vive ta bonne inconscience vieille branche, mais s'il te plaît, pas le baiser non. J'ai un grain, dis-tu, oui, en train d'éclore, le grain du temps qui ne passe plus.

Passe ton chemin.

Ne t'arrête pas,

ne me tends pas tes joues poreuses comme l'éponge.

Elle buvait, vomissait et son visage suivant la nuit qu'elle venait d'essuyer, prenait le pli bouffi de l'éponge et mes lèvres

alors dans la lie du cauchemar... Tu ne m'inspires plus que dégoût, plus fort que moi, comme une crampe, une nausée

incontrôlable et combien plus encore me dégoûte ce dégoût que je ressens pour ma mère. Et je pars en cours, chargée

de mon double dégoût.

Bah, tu m'embrasses pas ce matin ?

La vérité, encore la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. La vérité. La vie me suffit, monsieur le juge, je le jure.

Reprenez-là votre vérité.

Élève Gabrielle, levez-vous, vous êtes condamnée à redoubler à perpétuité !

Les gens comme ma mère, en vérité, vous permettent d'exister, vous pourriez être indulgents, ce sont des petites gens

comme elle qui vous redorent le blason, les faibles, les fournisseurs de criminels en puissance. Tellement facile d'avoir

envie de les tuer ces gens-là. Les alcooliques courent les antichambres, incapables de se suicider, ils implorent qu'on les

suicide à leur place. Oui, je sais, vous n'y pouvez rien, l'irresponsabilité dont fait acte ma mère n'est pas répréhensible;

enfin jusqu'à ce que délit arrive...

Accusée taisez-vous !

Juge, prof, semblable engeance, indécrottable.

À quoi bon vous dire que mettre un terme à ma mie sera plus facile que de subir sa lente décomposition ? »

« Le ciel se marbre de crépuscule.

Le train freine avec un bruit d'avion qui décolle.

Les tas de pierres sur le chemin attendent patiemment pour redevenir maison ou autre chose et moi,

moi,

je t'aime.

Je suis revenue à la tour. Pas le choix. Tu joues ton rôle de mère. Tu me dis de travailler à l'école. Je me fiche de l'école,

petite mie. Je rétablis le silence avec Jean-Sébastien Bach.

Éteins moi ce crincrin et bosse bordel !

À l'embrasure de ma porte, elle joue la sans reproche, droite comme la Justice ! Je lui balance.

T'es fière de l'éducation que tu me donnes ?

Comment ça ?

Tu sais, je sais...

Je suis fatiguée Gabrielle, dis ce que tu as à dire.

Moi aussi maman, je suis fatiguée.

Le chapitre de la fatigue ! Ca y est, on y est encore. « Je suis fatiguée », c'était ma façon à moi de lui dire : reste avec moi,

ne pars pas, aide-moi, j'entrave couic !

Elle, invariablement : « je suis fatiguée » signifiait : j'ai bu ou je vais boire. Et elle repart, la tête haute, heureuse de la

verticalité bienveillante des murs. Elle leur parle aux murs. Je l'ai surprise un jour dans la cuisine, eux les murs ils

l'aidaient à se tenir droite, ils ne fuguaient pas, eux, ils avaient été érigés à la gloire des alcooliques abattus... Tu en

tenais une sacrée ce jour-là... et je ne valais pas un mur. Partait, revenait, se tenait là dans l'embrasure, me fusillait.

Vas-tu te mettre au travail à la fin !

Je m'adosse contre le mur.

Qui tient qui ?

Je sais pourquoi l'homme tue devant un mur. Je suis ce mur. Je m'effondre. Partait, revenait.

Gab, je suis fatiguée de bourlinguer pour toi. À ton âge, moi, je travaillais, j'étais serveuse pour payer mes études. C'est là,

tiens, malheur, que j'ai rencontré ton ruffian de père. T'es comme lui, t'as la cosse on dirait.

Mie, laisse-moi tranquille, je suis fatiguée. Je te demande rien. Cette semaine, j'ai fait la manche dans le métro et avant

j'étais chez Eléo !

Et tes études, hein, qui c'est qui les paye et pourquoi ? Tu peux me le dire ?

C'est pas de ma faute si on déménage tous les ans.

Partait, revenait.

Travaille ton bac au moins.

Bac ! bac ! T'as que ça à la bouche !

Je te paye une école privée pour la gloire !

Moi, c'est BACH, merde à la fin ! C'est toi, qui m'a amené à la musique, t'as oublié, je parie, « la partita n°2 » de Bach, ça te dit quelque chose ?

Tu me fais peur avec ta musique. Si demain, je disparaissais, t'irais chanter dans le métro ?

Pourquoi pas, Zouzou dans le métro, à la Schwarzkopf, plaît-il.

Si je t'offrais des cours au conservatoire, t'irais ?

À quel prix, mie, laisse tomber, j'en ai marre de ton fric.

Qu'est ce que tu insinues Gabrielle ? J'ai des amis, c'est tout, tu les connais d'ailleurs. Je me cultive avec eux, c'est tout,

j'aime moi aussi la musique classique, qu'est-ce que tu crois, on va au concert, c'est tout.

Et pourquoi alors tu rentres ronde-défoncée ?

Merdeuse, petite merdeuse, t'es méchante, tu vaux pas un clou !

Dégage de ma chambre, dégage ! tire-toi de ma vue, de ma vie !

D'une pâleur insigne, tu recules, le mur te fait une révérence, la rage m'étrangle. « Méchante » dis-tu si doucement,

« méchante » qu'elle répète Céleste si doucement que c'est déjà une caresse qu'elle me fait. La honte m'étrangle. J'ai

envie de sauter par la fenêtre. Mais tu sais que je sais, tu sais que je t'ai suivie. Saoûle comme une tique, tu m'avais

parlé de ton « Lopin de repos », avenue des Minimes, à Vincennes. Le lendemain, j'y suis allée, tu sais. Ma verticalité en a pris un coup, moi qui rêvais de jeter la tienne aux chiens. Tous les murs se sont effondrés d'un coup. Cachée

derrière un marronnier, bâillon d'écorce contre mes lèvres. »

« Je ne saurais jamais plus la vérité.

Tu ne me diras rien.

À moi de devenir la vérité.

Et ma vérité est du côté de la beauté : ma mère était belle, ma vérité sera belle.

Mes yeux se penchent au-dehors, j'assiste au vert du printemps à l'assaut du paysage. Le vert se lâche, prolifère, se

répand dans toute la nature. Vert boudeur qui ne laisse rien passer, vert métallique qui fait du tapage nocturne, vert qui

bondit de rocher en rocher, rugissant jusqu'au ciel, où tes yeux m'attendent, ma mie, car tu as des yeux d'un vert jade

exceptionnel et si je me regarde dans le miroir, ce sont tes yeux que je vois, nous avons le même vert, et j'en suis fière.

Ma vérité a la couleur de tes yeux.

J'ai rêvé cette nuit, que tu tombais par la fenêtre. Tu ne tombais pas dans le vide mais dans la nature infinie. Le vide, une invention, ma conviction.

Le vide est l'œuvre des machines pneumatiques, elles aspirent l'air jusque dans ses derniers retranchements. La mort redonne l'air à la nature. Je le sais, cette nuit, je t'ai vu expirer tout ton soûl, un grand ouf magnifique.

À mesure que tu tombais, mon regard se rapprochait comme une loupe. En bas, je t'attendais. Ton souffle et ton


cœur continueront, ma mie, loin de toi, en moi et pour longtemps, voilà la vérité.

La mort nourrit l'air, ma conviction. La mort d'un être aimé n'arrête rien. »

Valéry Meynadier, Ma mère toute bue

publié en juin 2007 aux éditions du chèvre-feuille étoilée

samedi 1 mars 2008

Femmes travesties : un "mauvais" genre - Poétique et politique du travestissement dans les fictions de Wittig

Femmes travesties : un "mauvais" genre
Poétique et politique du travestissement dans les fictions de Wittig
par Catherine ROGNON-ECARNOT,

agrégée de Lettres modernes, achève une thèse de doctorat sur L’écriture poétique de Monique Wittig à l’Université de Paris VII, sous la direction de Nicole Mozet.

Cet article explore la question du travestissement et de la représentation du corps dans trois livres de Monique Wittig : Virgile, non, Les Guérillères, Le Corps lesbien.
Dans Virgile, non, l’apparence féminine est un accoutrement humiliant, signe de servitude, qui efface le corps de chaque individu au nom du mythe de la femme. Les lesbiennes qui ont fui l’enfer hétérosexuel, comme les héroïnes des Guérillères cherchent une apparence qui donne à voir qu’elles ne sont ni des femmes ni des hommes.
Mais cet au-delà des sexes impensable ne peut prendre forme que dans la littérature. Il prend forme notamment dans le texte le plus poétique de Monique Wittig, Le Corps lesbien, qui fait voler en éclat les représentations traditionnelles du corps féminin et lui substitue un corps en mutation constante, polysémique, au-delà de l’unité comme du binaire.

Plan
Wittig : poète et lesbienne radicale
La féminité est un travestissement
Lesbiennes en couleur
Corps en éclats

Wittig : poète et lesbienne radicale

Monique Wittig, née en 1935, a passé toute son enfance et une partie de sa vie d'adulte en France et vit depuis une vingtaine d'années aux États-Unis où elle enseigne la littérature française (à l'université de Tucson, en Arizona). Elle a vingt-neuf ans lorsqu'en 1964 elle publie aux éditions de Minuit son premier roman, une autobiographie d'enfance à la troisième personne qui fait un usage inédit du pronom indéfini « on ». Consacré par le prix Médicis, L'Opoponax est accueilli avec enthousiasme par Claude Simon, par Nathalie Sarraute en France, par Mary Mac Carthy aux États-Unis. Marguerite Duras y voit « l'exécution capitale de quatre-vingt-dix pour cent des livres qui ont été faits sur l'enfance »1.

Toujours prompte à reconnaître sa dette envers les « nouveaux romanciers », dont elle déclare volontiers que « ce sont [les] écrivains qui [lui] ont appris [son] métier »2, Wittig, comme le remarque Jean Duffy, se sépare toutefois du Nouveau Roman quant à la question de l'engagement3, non qu'elle puisse être considérée comme un « écrivain engagé », elle qui ne cesse de répéter que l'écrivain a affaire à des formes littéraires et linguistiques et non pas à des catégories sociales, mais parce que, convaincue qu'il y a une perméabilité de la réalité au langage, elle travaille à transformer un système sémantique que, bien loin d'accepter comme tel, elle regarde avec défiance.

En 1969, Wittig écrit Les Guérillères et s'engage passionnément dans le mouvement des femmes. Elle fait partie du premier groupe non-mixte constitué au lendemain de mai 684. Aux côtés, entre autres, de Christiane Rochefort, d’Anne Zelenski, de Christine Delphy, elle est parmi les quelques manifestantes qui déposent une gerbe pour la femme du soldat inconnu, le 26 août 19705. L'éclosion du féminin pluriel dans ce second livre, régi par le pronom « elles », est évidemment liée à ce que l'auteur considère comme un tournant de sa vie.

En 1978, Wittig se rapproche de la toute nouvelle revue Questions féministes dont la position « féministe radicale » est clairement revendiquée. La publication dans le second numéro en février d'une nouvelle, « Un Jour, mon prince viendra », puis l'entrée dans le collectif de rédaction en novembre indiquent que Wittig partage avec les rédactrices de la revue6 la conviction que le genre est une construction idéologique dont la fonction est de camoufler et d'autoriser l'oppression d'un sexe par l'autre. Mais la radicale opposition de l'auteur de L'Opoponax à toute théorie du genre, à toute exploration du féminin, n'était-elle pas ce qui devait alimenter son trop célèbre conflit avec Antoinette Fouque7 ?

En 1978, à l'instar de l'américaine Jill Jonhston, Wittig affirme dans « La pensée straight » – communiquée oralement, à New York, publiée en français deux ans plus tard – que les lesbiennes ne sont pas des femmes : « Il est impropre de dire que les lesbiennes vivent, s'associent, font l'amour avec des femmes car “femme” n'a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes »8. Concevant le lesbianisme comme un mode de résistance à un système, comme un choix politique, Wittig rejoint la position du groupe des « lesbiennes radicales », né à Jussieu en 1980. Plusieurs membres du collectif de rédaction de Questions féministes se rapprochent également de ce groupe, ce qui provoque la dissolution du collectif.

Beaucoup plus reconnue aujourd'hui aux États-Unis qu'en France, Wittig suscite tout particulièrement l'intérêt des intellectuel/le/s proches de la pensée Queer. Judith Butler9 notamment consacre une grande partie de Gender Trouble à une analyse critique de la pensée wittigienne, mais l'intérêt presque exclusif qu'elle accorde aux essais politiques au détriment des textes littéraires – remarquablement lus en revanche par Leah Hewitt10 –, ne lui permet pas de rendre pleinement justice au travail profondément révolutionnaire de celle qui est avant tout un poète.

La féminité est un travestissement

Il s'agit bien d'une revue avec la quantité de tissu brillant et de chair nue qui convient. Celles qui ont des plumes attachées au derrière avancent les premières… Celles qui ont des oreilles et des queues blanches et rondes de lapin marchent immédiatement derrière… (Virgile, non :54)

Parcourant à l'instar de Dante les cercles de l'enfer, « Wittig », guidée non par Virgile mais par Manastabal, assiste, impuissante et l'estomac noué, à deux « parades », longs défilés d'âmes damnées exhibant leurs robes décolletées et leurs jupes courtes, leurs talons surélevés et leurs poignets enchaînés, leurs pieds ou leurs lèvres atrophiés, l'ablation de leurs sexes ou la déformation de leurs ventres. Wittig exhibe ainsi les stigmates d'une féminitude qui, pour elle comme pour Beauvoir, n'a pas d'autre réalité que sa définition sociale.

Le cadre de ces deux défilés qui prennent place – l'évocation des buildings, de la mer et des collines l'atteste – à San Francisco, et l'emploi du mot « parade » plutôt que d'un synonyme français plus courant, en font une allusion11 à la traditionnelle « Halloween parade » de la capitale californienne. Ce parallèle entre un carnaval et deux revues de ce qui fait La Femme ici et là, répète, comme Wittig le dit ailleurs12, que la féminité est un travestissement, un atroce travestissement sans désir, sans dimension ludique.

Tels des uniformes, les vêtements des damnées de l'enfer hétérosexuel signalent leur fonction : « Dès que pieds surélevés, jambes et cuisses nues, de même que robe et sac à main sont vus, l'ensemble désigne du gibier. » (Virgile, non : 41). Ils assurent « le confinement symbolique »13, parce qu'ils contraignent gestes et mouvements, imposant des postures ridicules : « Si elles font tomber quelque chose, elles se baissent de côté, cuisses serrées, bras collés au corps, formant une sorte d'accordéon, en pure perte d'ailleurs car à un moment donné elles finissent par montrer leurs culottes. » (Virgile, non : 55). De leurs corps contrefaits, amoindris, amputés, qui ne sont plus que le signe de leur asservissement, les âmes damnées se trouvent dépossédées au profit du mythe de la Femme. Tendues dans un effort constant pour se conformer à une image, tout comme les Tchiches14 qui s'appliquent à maigrir15, elles s'effacent, s'écrasent contre les murs lorsque passe « un individu », étiques – le féminin, nous le savons, est petit – jusqu'à perdre la troisième dimension : « Le monde dans lequel elles vivent est à deux dimensions. Je l'assimile au monde des cartes à jouer… » (Virgile, non : 58).

Surfaces mal différenciées les unes des autres, toutes relatives à La Femme, « érigées, constituées dans une différence essentielle » (Les Guérillères : 146), « elles sont prisonnières du miroir » (Les Guérillères : 40), du Sens phallique, leur corps ne pouvant être perçu et nommé autrement que comme signe univoque de la différence sexuelle. Écho plus que Narcisse, « reflet de l'homme » disait saint Paul, elles sont invisibles. Leur corps, unique indice de leur individuation, est imperceptible, il n'est ni maquillé, ni déguisé, ni masqué, mais devient « masque monstrueux de lui-même »16, invisible sinon relativement à sa conformité au modèle féminin. « Wittig » pour prouver à quelques damnées hostiles que « ses intentions sont pacifiques » et que son corps est banalement semblable au leur, se déshabille au beau milieu d'une laverie : « Comme aucun mot ne semble pouvoir atteindre leur compréhension, je me mets à poil entre deux rangées de machines à laver et je m'avance parmi elles, non pas telle Vénus sortie des eaux, ni même telle que ma mère m'a faite, mais enfin avec deux épaules, un torse, un ventre, des jambes et le reste » (Virgile, non :16).

Elle ne parvient cependant pas davantage à se faire voir qu'à se faire entendre. Son corps nu, comme le suggère la référence à Vénus, est masqué par les représentations traditionnelles du corps féminin. Alors que l'héroïne sait qu'elle n'a « rien de spécial à exhiber », son corps de femme n'apparaît pas comme conforme à La Femme. Il est perçu comme une menace par les clientes de la laverie qui crient au viol, il se transforme, enveloppé par les clichés dont le discours dominant habille les homosexuelles. « Wittig », dans cette scène humoristique, se voit bientôt couverte de poils et s'en félicite, les poils font place alors à des écailles, son clitoris enfin s'allonge : « (Regardez, il est long comme un long doigt. Coupez-le, coupez-le) » (Virgile, non : 18).

Lesbiennes en couleur

Dans Virgile, non, comme sous ce que Wittig appelle ailleurs « le régime hétérosexuel »17, l'alternative « offerte » aux femmes est d'accepter, renonçant à la position de sujet, la subsumation de leurs corps à l'unique signifiant phallique dont il est l’ « Autre » nécessaire, ou bien de prendre leurs jambes à leur cou, de fuir l'enfer pour les limbes, un lieu intermédiaire entre enfer et paradis, lieu étroit, précaire, où l'on n’a « rien à bouffer » (Virgile, non : 107), mais où l'on peut refuser d'être une femme, c'est-à-dire d'en avoir l'air. Musclées, rasées, tatouées, vêtues de cuir, les âmes des limbes adoptent une apparence qui les fait reconnaître comme lesbiennes : « Il y a celles qui vont la tête rasée avec au front gravé la sorte de menace qu'elles sont. Il y a celles qui s'avancent les épaules ceintes de cuir noir… » (Virgile, non : 45). Biceps, épaisseur et gestes énergiques signalent que de même que « les lesbiennes ne sont pas des femmes »18, les habitantes des limbes ne sont pas – ou plus – des âmes damnées. Leur allure martiale rappelle celle des fières Guérillères : « De l'armée de Sporphyre il est dit qu'elle s'avance comme Koo, superbe, féroce, chevauchant un tigre, belle de visage » (Les Guérillères : 171).

Mais ne nous y trompons pas tout à fait, les lesbiennes de Virgile, non, qui mènent une guérilla de survie, sans projet, qui se pavanent autour d'un billard, qui flirtent en sirotant leur téquila, n'ont pas l'envergure des Guérillères. « Contrairement aux combattantes des Guérillères, elles n'ont pas conscience des dangers du narcissisme, ni de la stérilité des agressions qu'elles commettent contre des hommes particuliers, alors que l'ennemi véritable est la différence »19. Ainsi, dans Virgile, non, Monique Wittig dénonce-t-elle, quoiqu'avec humour et tendresse, l'immobilisme de la communauté lesbienne. Un immobilisme que révèle le conformisme des apparences. En comparaison, les Guérillères, engagées dans une révolution totale, adoptent avec une grande liberté et un profond sens du jeu, des vêtements, des postures, des maquillages dont la diversité suppose une tentative constante d'invention de soi-même. Tantôt elles peignent leurs figures et leurs jambes de couleurs vives (Les Guérillères : 147), tantôt elles couvrent leurs visages d'une poudre brillante (G : 143), tantôt elles enserrent leur chevelure dans une bande de soie, tantôt elles laissent leurs cheveux noirs se dérouler et tomber sur leurs épaules, et les agitent « comme les bacchantes qui aiment faire bouger leurs thyrses » (G : 132). Elles portent des vêtements bleus et rouges (G : 132), ou une tunique noire, un masque et un gourdin (G : 201), parfois elles combattent dans des tenues futuristes : « Elles portent des vêtements tout d'une pièce, faits d'une espèce de métal. Leurs figures, que les sphères à rayon éclairent par intermittence, ressemblent à des grosses têtes d'insectes avec des antennes et des yeux pédonculés » (G : 155). Déjà se dessinent les corps en mutation des amantes du Corps lesbien, gigantesques, monstrueux, pourvus de dix mille yeux ou de milliers de bras, corps pléthoriques, résultant de l'explosion de l'univoque corps féminin, mais corps aussi qui ne peuvent prendre forme que dans ce « champ privilégié »20 que constitue la littérature.

Corps en éclats

Songeons à la petite Catherine Legrand, si mal à l'aise dans son pantalon : « On ne met pas de pantalon quand on est une petite fille. On n'aime pas ça parce qu'on devient deux. […] Peut-être que Catherine Legrand est la seule petite fille à porter un pantalon et à n'être pas exactement une petite fille » (L'Opoponax : 19).

Dans le carcan de l'univers social, être une petite fille qui n'est pas exactement une petite fille, c'est sentir physiquement le malaise d'une division, le pantalon de Catherine Legrand colle, « entre les jambes, la couture ça l'empêche de marcher ». Ce n'est pas son vêtement dont on voit comme il l'emprisonne, mais l'écriture du désir, la pratique de la citation, la rencontre de l’« Autre » qui permettront à la petite fille, énonçant à son tour des phrases ailleurs écrites par Baudelaire et par Scève, d'atteindre cet au-delà des sexes sans lequel, selon Wittig, il ne saurait y avoir de subjectivité.

La littérature est le seul lieu d'où le système sémantique et partant les structures de pensée et les habitudes de perception peuvent perdre leur caractère d'évidence. Traitant le corps – corpus – lesbien comme le langage qu'elle veut arracher à l'univocité que lui ont imposée les usages antérieurs, Wittig le fragmente, l'épluche, le désintègre, et le recompose sans fin, jusqu'à ce que libéré de la gangue féminine, ou de la lecture hétérosexuelle, il éclate, ouvert à des mutations infinies, libérant une subjectivité non pas duelle mais plurielle, bien au-delà du modèle binaire du genre sexuel.

Par l'écriture, Wittig transgresse, bouleverse et dépasse la question de l'identité sexuelle. Elle opère un renversement du genre grammatical, « indice linguistique de l'opposition politique entre les sexes »21, soit qu'elle féminise les figures divines et paternelles de Zeus (Le Corps lesbien : 39) ou du Dieu des chrétiens (Le Corps lesbien : 165), soit qu'elle appose au nom de Sappho un substantif masculin tel que « notre grand prédécesseur » (Virgile, non : 16), ou encore qu'elle instaure un monde monosexué où le féminin n'alternant avec aucun masculin perd tout caractère particularisant ou sexuant.

Les textes poétiques de Wittig, bien loin d'être une simple illustration du point de vue qu'elle a défendu dans des essais théoriques – qui leur sont d'ailleurs souvent postérieurs –, révèlent la fertilité et le caractère inédit de sa conception du sujet. Creusant, phrase après phrase, et mot à mot, la relation entre innommé et langage, ils arrachent la pensée de la différence à la valorisation du féminin22, brisent le parallèle pulsionnel / symbolique, féminin / masculin, et ce faisant permettent l'émergence d'une subjectivité qui tend à l'effacement des genres, sans retourner, comme la lecture des essais politiques le fait croire à Judith Butler, au sujet monolithique de la pensée humaniste23.

Dans Le Corps lesbien, qui annonce dès la première phrase son projet de rupture avec le féminin (« Dans cette géhenne dorée adorée noire fais tes adieux m/a très belle […] à ce qu'elles nomment l'affection la tendresse ou le gracieux abandon » (Le Corps lesbien : 7), les corps des deux amantes sont sans cesse dépecés, décortiqués, dévorés et sont l'objet des métamorphoses les plus diverses, ils se liquéfient, se pétrifient, s'étendent ou s'amenuisent. À travers une longue énumération en caractères gras, des humeurs, des viscères, des os… qui alterne avec les fragments poétiques, et fait écho aux nombreuses scènes de démembrement, le corps féminin, devenu méconnaissable, est littéralement pulvérisé. La magie de la poésie wittigienne, comme le remarque Teresa de Lauretis « transcende aussi bien le sexe que le genre sexuel et recrée le corps autrement : au risque qu'il soit monstrueux, grotesque, mortel, violent… »24. S'il n'y a pas « appropriation et redéploiement des catégories sexuelles »25, il y a en revanche un perpétuel redéploiement des oppositions entre nommé et innommable, entre particulier et général, un passage constant du statut de locuteur unique, siégeant « dans une situation éclatante s'il en fut mais morose » (Le Corps lesbien : 165), à celle de « je » interloqué, menacé, désirant, désiré, clivé, mais enfin sujet. Les corps constamment en mutation des deux amantes du Corps lesbien comme la variété des positions érotiques qu'elles adoptent, tantôt avalées et pénétrées, infiltrées et liquéfiées, chevauchées ou adulées, servent la mise en forme d'un sujet éclaté, éclatant.

En déplaçant la question du travestissement, de la métamorphose des corps, dans le domaine littéraire, Wittig ouvre un espace où le passage d'une apparence à une autre, comme la relation fondamentale entre je et tu, sont nommés, mis en scène indépendamment de toute référence à la sexuation. Dans Le Corps lesbien, « rêverie au sujet de la belle analyse des pronoms “je” et “tu” par le linguiste Benveniste »26, l'interlocution apparaît comme une condition nécessaire à l'émergence d'une subjectivité, mais si locutrice et interlocutrice, amante et aimée se constituent l'une par l'autre, explorant jusqu'à la jouissance la réversibilité des positions de « je » et de « tu », elles ne sont aucunement identifiables l'une à l'autre. L'absence de l'interlocutrice, sa férocité sont parfois vivement senties et dans cette quête de subjectivité, celle qui parle se sent menacée par l’ « autre » : « j/e fais éclater les petites unités de m/on moi, j/e suis menacée, j/e suis désirée par toi » (Le Corps lesbien : 109).

Menacée de se perdre en l'« autre » ? Menacée d'en être séparée ? L'ensemble des fragments raconte le passage qu'opèrent les amantes de la séparation à la fusion, de je à tu, de toi à moi. La conquête d'une subjectivité se fait à travers ce mouvement de l'Une à l'Autre qui est pratique du sujet, qui remplit la même fonction que le passage d'un sexe à l'autre dans les textes de Cixous. Ainsi cette rêverie à partir des pronoms je et tu se prolonge-t-elle jusqu'à l'avènement de l’« autre » de même sexe, c’est-à-dire également sujet. Avènement qui porte un coup décisif à l'opposition sexuelle érigée par la psychanalyse en pivot du rapport au langage, car entre l'Une et l'Autre, entre Zeina et Ganymedea l'échanson, entre Artémis et Sappho, ce n'est pas cela qui diffère, ce n'est pas cela qui fait sens.

Émaillée de citations et riche de personnages empruntés, l'écriture de Wittig pastiche, parodie, travestit plus souvent les textes antérieurs que les représentations sexuées. Lorsque la locutrice du Corps lesbien prononce les paroles du Christ ou que les guérillères adoptent les postures héroïques des héros de L’Iliade, le mythe de l'identité sexuée comme la prétention à l'universalité du sujet masculin s'effacent au profit d'un sujet qui ignore la différence sexuelle tout en exhibant le caractère dialogique de son discours. À travers le travestissement du discours séculaire, répété mais transformé par le point de vue lesbien, le sujet minoritaire parvient à contourner un langage qui le réduit au silence.

Bibliographie

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Notes
1 Duras 1964 : 283.
2 Wittig 1994 : 117.
3 Duffy 1990 : 201.
4 Picq 1993 : 12.
5 Picq 1993 : 17.
6 C'est-à-dire Christine Delphy, Colette Guillaumin, Colette Capitan, Nicole-Claude Mathieu, Emanuelle de Lesseps et Monique Plazza.
7 Picq 1993 : 13.
8 Wittig 1980 : 53.
9 Butler 1990.
10 Hewit 1990.
11 Khon 1994.
12 Wittig 1982 : 17.
13 Pour reprendre l’expression de Bourdieu 1998 : 35.
14 La domination des Tchouches apparaît aux opprimés eux-mêmes, aux Tchiches, comme la conséquence « naturelle » de ce qui les différencie physiquement de leurs maîtres : ils sont maigres alors que les Tchouches qui vivent dans l’opulence et se font servir sont gros.
15 Wittig 1983.
16 Hewit 1990 : 148.
17 Wittig 1990.
18 Wittig 1980 : 53.
19 Duffy 1990 : 210.
20 Wittig 1982 : 10.
21 Wittig 1982 : 9.
22 Valorisation qu’Alice Jardine qualifie de « sémiose » (Jardine 1991).
23 Butler 1990.
24 Lauretis 1989 : 46.
25 Butler 1990 : 122.
26 Wittig 1985 : 71.

Catherine ROGNON-ECARNOT, « Poétique et politique du travestissement dans les fictions de Wittig », Clio, numéro 10/1999, Femmes travesties : un "mauvais" genre, , mis en ligne le 22 mai 2006. URL : http://clio.revues.org/document261.html

mercredi 5 décembre 2007

Annemarie Schwarzenbach


Annemarie Schwarzenbach et Erika Mann - Venecia - 1932

-"Chaque soir, je prends congé... et le matin me voici proche de l'inconnu. Passées, finies les aventures, mais il me reste mille réalités à subir. Je m'élance et me jette contre elles; j'aime, et je n'oublie rien. Derrière moi, des cèdres, des olivaies, des chansons, des colonnes, des voiles, des tentes. Et ces empreintes de sabots de cheval qu'ont laissées les peuples en marche. Plus encore, les lointains! Ah! les lointains! Comme un cheval peureux, mon impatience risque un écart à droite, à gauche, et se rue toujours de l'avant. Combien il me coûte de nuits blanches avant de les atteindre!... Les chemins s'en vont, voilés comme des voies lactées. Le froid, la faim, la soif... j'ai ce que je voulais, et pas un lieu où reposer ma tête. Et pas une main qui prête secours!" Annemarie Schwarzenbach

http://www.annemarieschwarzenbach.net/index.htm

Les contacter pour une lecture mondiale le 23 mai 2008
contact : amis.annemarie@free.fr

samedi 1 décembre 2007

Les entretiens de l'écluse, H. Cixous : de l'écriture de Barbara



Le Hall la Chanson vous présente

LES ENTRETIENS DE L'ECLUSE

Hélène Cixous, interviewée par Isabelle Dhordain et Serge Hureau

http://www.lehall.com/evenement/barbara_ecluse_page_01.html

Une série d'interviews inédites réalisées par Isabelle Dhordain (France Inter) et Serge Hureau, à l'Ecluse,
les 22 et 23 novembre 2007, dans le lieu même de ses débuts avec :

* Marc Chevalier (comédien, chanteur, co-fondateur de l'Ecluse) : Séquences 04, 05 et 06
* Hélène Cixous (auteure, essayiste, dramaturge, philosophe) : Séquences 07 et 08
* Didier Varrod (journaliste, producteur) et Jean-Yves Billet ( respo. collection Universal) : Séquences 09, 10 et 11
* Maren Sell (éditrice) : Séquences 12 et 13
* Bernard Merle (Association "Les Amis de Barbara") et Didier Millot (Association Barbara Perlimpinpin) : Séquences 01, 02 et 03

Gender et féminisme

Gender et féminisme

source : http://www.ditl.info/arttest/art24161.php

A l’époque où est apparue la notion de gender en critique littéraire, le féminisme s’imposait de plus en plus à l’Europe de l’ouest et à l’Amérique du Nord. Dans les théories qui en découlent, une terminologie plus précise du féminisme a permis de mettre en relation les termes anglais de female, feminine, women, woman, et feminist litterature. C’est à partir de ces nouveaux concepts que le féminisme s’est approprié le terme gender s’opposant à celui de sexe, et qui distingue les oppositions biologiques entre mâle et femelle et les particularités de gender, qui elles-mêmes, distinguent d’un point de vue socio-culturel «masculinité» et

féminité
.

Les féministes ont mis en évidence la notion de différence entre les hommes et les femmes, mais aussi entre les femmes elles-mêmes ; il s’agit cependant de différences politiques, culturelles et historiques plutôt que biologiques ; différences en matière de langage, d’expérience, et également en terme d’oppression des femmes par les hommes. Dans les années soixante-dix, avec Nancy Chodorow, comme pour le gender, la notion de différence se comprend aussi en terme de psychologie.

Le concept de gender définit la féminité uniquement lorsque celle-ci n’est pas évoquée ou invisible : il évoque toujours la féminité en rapport avec la masculinité mettant en relief le fait que la nature sexuelle de la femme, mais aussi de l’homme , n’est pas seulement naturelle mais aussi culturelle.

Plus récemment, gender s’écarte quelque peu des théories féministes et apparaît d’un point de vue sémiotique comme produisant simplement des différences sexuelles (Butler). Mais actuellement, les études féministes s’appuient sur la notion de gender pris dans un contexte culturel donné, afin de préciser la notion de féminité. En effet, depuis longtemps pour les féministes, l’identité féminine n’existait que par rapport à l’identité masculine ; pourtant il s’agirait d’une identité elle-même constituée d’identités multiples et contradictoires. D’elles découlent des identités de gender. Ainsi, dans la perspective du concept de gender, l’identité est définie en tant que rôle : les faits de caractère de l’individu ne sont pas des qualités autonomes mais des fonctions en relation avec une culture et une histoire données.

Gender et littérature féministe

La notion de littérature féministe est apparue avec l’émergence de la seconde vague de féministes dans les années soixante. Il s’agit alors d’une nouvelle littérature née ave la critique féministe et les études sur les écritures de femmes.

La littérature féministe repose elle-même sur le gender dans son double rapport au sexe et à sa charge sociale et culturelle. Elle associe la féminité à une implication, voire à un rôle social et politique de la femme dans la société.

Dans les théories féministes anglophones, un débat entre constructivisme et essentialisme a également permis par la suite de faire des écrivains femmes un groupe puis des sous-groupes à part entière, et d’affirmer l’existence d’une identité féminine spécifique. D’ailleurs, pour certaines théories critiques, on peut distinguer, d’un point de vue terminologique, trois appellations qui catégorisent la place des femmes dans la littérature, ainsi que leur évolution : au départ était une littérature «féminine» qui s’appuie sur les schémas narratifs et les thèmes de la tradition des écrivains masculins ; puis arrive la littérature «féministe» qui tend à contester ces schémas et revendique son droit à l’autonomie ; enfin la littérature dite «de femme» qui impose et revendique sa propre identité du gender.

La question de littérature féministe a été très débattue dans les pays anglophones dans lesquels ont été créées des études sur les femmes dans les universités. Par contre, dans les autres pays tels que la France, cette littérature a été quelque peu mise de côté, la distinction entre féminine, féminisme et femme étant plutôt floue et peu étudiée. Par conséquent, on observe que le terme gender est lui aussi très peu employé pour parler des littératures européennes, mais beaucoup plus fréquent pour parler des littératures francophones non européennes comme la littérature québécoise.

Il est d’ailleurs évident qu’en France, la différence entre sexe et gender est beaucoup moins marquée que dans les pays anglophones ; ainsi pour parler des spécificités de la littérature féminine, on emploie plutôt des termes tels que parole de femmes ou écriture au féminin.

Gender et écriture

Grâce aux études féministes, les écritures de femmes deviennent une catégorie à analyser. C’est ainsi que l’on a pu concevoir une imagination féminine spécifique, d’où une écriture féminine différente d’une écriture masculine, et qui apporterait de nouveaux éléments aux différences biologiques entre les sexes. Apparaît alors la gynocritique, terme créé par Elaine Showalter : il s’agit d’une critique étudiant les femmes comme écrivains mais aussi les thèmes, les époques, les genres et les structures inclus dans leurs récits. Elle servira à poser les règles d’une tradition littéraire féministe. Dans cette critique, les poststructuralistes féministes ramènent sur le devant de la scène l’écriture féminine comme sujet d’étude et de discours à part entière. D’où la notion de discours qui définit chez les féministes, la relation entre le langage et réalité sociale. Il apparaît pour les féministes que le discours des écrivains, essentiellement masculin, relève d’un patriarcat qui pèse sur la liberté d’écriture des femmes. Toutes les théories féministes, notamment les théories allemandes, se sont beaucoup basées sur la notion de gender pour insister sur le fait que l’écriture féminine est bien le résultat de l’alliance des particularités sexuelles féminines et du contexte socio-culturel dans lequel elles évoluent. Il en va de même avec les théories féministes italiennes qui insistent plus sur le concept de différence sociale.

Corps et écriture

Chez les féministes, le corps a deux définitions : il s’agit à la fois du corps de la femme comme source de son oppression, et également du pouvoir de la femme (corps reproducteur). A partir des années quatre-vingt, les théories des poststructuralismes (Foucault), et des phénomologistes (Merleau-Ponty), inscrivent majoritairement le corps dans un contexte social. Dès lors, les féministes ont tenté d’intégrer à la notion de corps des scpécificités féminines corporelles, en tentant d’échapper à la catégorisation systématique de l’essentialisme. La notion de gender représente alors l’association entre corps et écriture.

Le corps n’est donc plus un simple système organique mais, défini en terme de gender, il constitue le siège des idées et des pensées (cf. Foucault). C’est ainsi que les féministes se sont approprié ces théories postmodernes afin de démontrer que le corps devient la source de l’écriture féminine. Ce qui implique également que le corps (contrairement à l’essentialisme) est différent selon les cultures et l’évolution historique.

Le concept d’écriture féminine, évoqué pour la première fois dans les écrits de Hélène Cixous, est donc significatif de la relation du corps avec le gender : le corps est ici considéré comme un espace qui accueille du discours ; les femmes écrivent avec leur corps. Il en va de même dans les théories françaises avec Luce Irigaray, à l’origine du «parler femme», qui montrera que les différences entre homme et femme s’inscrivent dans une perspective symbolique puisque le corps devient un espace de discours. Julia Kristeva a poussé plus loin l’analyse en montrant que le langage employé par les femmes écrivains viendrait directement du corps. Ces théories ont cependant été mises à mal par celles du néo-essentialisme.

Gender et différences entre les sexes

La différence sexuelle est réévaluée par les féministes des années soixante qui ont défini une socialisation à l’intérieur des rôles des sexes. Ces théories convergent majoritairement vers le fait que les hommes et les femmes ont des psychologies qui diffèrent de par leur expérience et leur conditionnement social. Pour certains dont Ellen Moers, ces différences se vérifient au sein de la littérature, notamment dans le vocabulaire, la syntaxe, les genres, les styles. C’est ainsi que Showalter montrera, comme nous l’avons vu, l’existence d’une tradition littéraire féminine basée sur les différences sexuelles.

Dans les années 1990, apparaît la queer theory qui étudie les formations homosexuelles d’un point de vue social et culturel. Cette théorie comprend aussi bien l’homosexualité féminine que l’homosexualité masculine. La queer theory a donc été créée en partie afin d’affirmer les identités homosexuelles comme identités de gender, jusque-là représentées uniquement chez les hétérosexuels. Cependant, cette revendication de devenir une identité de gender fut assez critiquée, notamment par Catherine Grant, qui affirme que les adeptes de la queer theory prônent en fin de compte la destruction des catégories traditionnelles de sexe et de gender.

Paradoxalement, la queer theory conteste donc le gender puisqu’elle préconise l’autonomie de la sexualité indépendamment des questions de gender, rejetant ainsi les affirmations d’un lesbianisme féministe qui affirme quant à lui une sexualité découlant directement de l’identité de gender.

Gender et types sexuels

Les écrivains du lesbianisme des années 1970, dont Charlotte Bunch, ont évoqué le fait que l’hétérosexualité n’est pourtant pas un comportement «naturel» mais bien un comportement social qui a pour source l’oppression des femmes par les hommes.

Mais cette conception a vite trouvé ses limites. La possible diminution de l’hétérosexualité féminine aboutirait, selon certains théoriciens, à la disparition de la notion de gender acquise par l’enfant. Au sujet de l’homosexualité, le féminisme lesbien suppose que les femmes (surtout les écrivaines) s’identifient entre elles et prennent modèle les unes sur les autres.

Chaque femme devient alors pour les autres un support politique, sexuel et économique. Le lesbianisme vu sous cet angle relève bien du gender puisqu’il implique à la fois une préférence sexuelle et un choix politique en réponse à la domination patriarcale. D’autres types sexuels ont revendiqué leur autonomie en tant que genders. La bisexualité notamment qui, d’après les théories de Darwin, est un concept biologique dans lequel sont présents à la fois les caractéristiques plutôt culturellement que biologiquement acquises. En cela, l’androgynie s’oppose à l’hermaphrodite qui ne peut être conçu comme gender puisqu’il s’agit d’un état naturel. Cette conception vise alors à démontrer qu’il n’existe pas seulement deux sexes distincts, mais bien plusieurs genders.

Enfin, la transsexualité a beaucoup interpellé les postmodernes et les queer theorists pour lesquels il s’agit d’un comportement qui remettrait en cause les concepts de la sexualité et du gender. Il s’agirait alors simplement de ce qu’on pourrait appeler une transgression du gender. Céline Gourdin.
BIBLIOGRAPHIE / Bibliographie

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