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vendredi 13 juin 2008

"Un sanglant non-sens" Interview d'Élisabeth de Fontenay

"Un sanglant non-sens"

source : http://1libertaire.free.fr/EDeFontenay01.html

Élisabeth de Fontenay est professeur de philosophie à la Sorbonne. Elle a notamment consacré un ouvrage à la représentation philosophique des rapports entre les hommes et les animaux, des premiers temps de la philosophie grecque jusqu'à nos jours : le silence des bêtes (Fayard)

Le Figaro
Comment réagissez-vous face à toutes ces séries d'abattages systématiques en Europe ?

Élisabeth de Fontenay
Ma première réaction est de stupéfaction. Comment ne pas être frappé par l'insistance des médias sur les problèmes de santé publique et par la désinvolture qu'on manifeste face au destin cruel et absurde de ces bêtes abattues massivement et brûlées par dizaines de milliers sur des bûchers. Je prends la mesure de la difficulté qu'on rencontre à faire partager ce sentiment d'un scandale. Je crois avoir montré dans mon livre que tout dans cette civilisation productiviste et technicienne oublieuse de l'être de l'animal, nous menait à la possibilité de ce sanglant non-sens. Mais les choses ont pris de telles proportions et la plupart de ceux qui ont droit à la parole sont dans une si profonde inconscience de la signification de ce grand massacre que j'ai réagi par un mutisme dont je ne serai pas sortie si vous n'étiez pas venu me chercher. Ma seconde réaction est politique. Il faut dénoncer les responsables de ce désastre : la FNSEA, le Crédit agricole et le Ministère de l'agriculture en tant qu'unique instance où se confondent deux fonctions nécessairement conflictuelles : l'aide au développement de l'élevage, d'une part, les instances de contrôle, de l'autre.

Le Figaro
Que pensez-vous des images et des photos qui montrent ces abattages ?

Élisabeth de Fontenay
On est envahi par des images et des dessins complaisants d'animaux frappés de comportements erratiques dont on se moque, puis d'animaux morts tirés par des grues, complètement désarticulés, encore entiers mais grotesquement déformés, avec la langue pendante, les yeux égarés. j'ai l'impression que l'on photographie cela à la fois pour nous faire rire et pour nous faire peur : " Regardez comme ces pauvres grands corps effrayants sont cocasses."serions-nous tous devenus des équarrisseurs habitués et endurcis ? quand Rembrand et Soutine peignent un boeuf écorché ou un quartier de boeuf, ils pratiquent un humanisme de la forme, ils expriment une piété, une piété de la peinture envers ceux qui ont été tués pour que des hommes se nourrissent. Alors que ces photos et ces dessins me semblent extrêmement déshumanisant. On oublie la sensibilité qui caractérise tous ces "animés" et la conscience du stress dont sont pourvus les mammifères, on tient pour nul et non avenu le rapport immémorial, le lien symbolique fort et profond, la communauté des vivants qui lie l'homme et l'animal sur notre terre.

Le Figaro
N'impose-t-on pas aussi une image de la mort singulièrement atroce ? Ces images semblent renvoyer à une époque que l'on croyait révolue.

Élisabeth de Fontenay
Les civilisations dont nous sommes issus pratiquaient le sacrifice : on offrait un animal qui devait toujours être parfaitement sain à Dieu ou aux dieux. On en brûlait une partie, en hommage à la divinité, on en mangeait une autre. parfois on brûlait tout l'animal et cela s'appelait un holocauste. C'est cela même qu'on pratique en ce moment sauf que, premièrement, les animaux sont malades, et que, deuxièmement il n'y a plus de dieux : notre dieu unique c'est désormais notre sacro-sainte assiette. Sur le plan symbolique, culturel, cela indique une déstructuration dont personne, apparemment, ne veut rien savoir. Autre analogie trompeuse avec l'antiquité : on appelait "hécatombe" l'abattage sacrificiel de cent boeufs. Vous constatez que ce mot apparaît comme un euphémisme face à l'extermination de millions de bovins, d'ovins et de porcs. L'abattage industriel fait déjà de la mort administrée un acte purement technique. mais cette démesure dans la technicisation des vivants éclate au grand jour maintenant que les animaux sont massacrés pour rien, pour que nous ne les mangions pas.

Le Figaro
Les mobiles de ces abattages sont-ils clairement perçus ?

Élisabeth de Fontenay
Les gouvernants disent mettre en oeuvre actuellement une logique sanitaire. De surcroît, les éleveurs se soumettent à une logique économique qui consiste, en ce moment de crise du marché, à gagner de l'argent en abattant. Il y a derrière ces cohérences quelque chose de magique qui ne relève donc pas seulement de la rationalité purement instrumentale qui nous a amenés à cette situation insensée. Les gouvernants européens en viennent à des conduites archaïques constatant une contradiction à peine imaginable, à savoir que des politiques démocratiques fondées sur la pensée du futur, la planification, le progrès n'ont pas su prévoir, pire ont contribué à provoquer un tel danger pour les populations. Ils multiplient des simulacres d'holocauste comme pour expier le crime qui aura consisté à ne plus traiter que de manière industrielle la naissance, la vie et la mort de ces vivants qui ne sont pas des biens comme les autres, qui ne sont pas des choses dont on peut faire n'importe quoi suivant les caprices d'un anthropocentrisme forcené. De la faute ou de l'expiation, on se demanderait ce qui a les plus terribles effets.

Le Figaro
Contestez-vous le principe de précaution qui est aujourd'hui invoqué ?

Élisabeth de Fontenay
On dirait que le principe de précaution est, comme la pauvre vache, devenu fou. On le pousse, peut-être pour des raisons politiciennes, à un excès de radicalité qui l'apparente à de l'imprudence. pourquoi, par exemple, faudrait-il abattre les troupeaux dans lesquels des animaux sont affectés par la vieille fièvre aphteuse de nos campagnes, puisque cette maladie n'est pas mortelle et qu'elle ne contamine pas l'homme ? N'est-on pas inconséquent dans l'excès de précaution comme on l'a été dans le productivisme de l'industrie agroalimentaire. Dans les deux cas, on fait preuve d'irresponsabilité envers des bêtes dont nous avons la garde et envers les hommes. Cette extermination industrielle d'animaux peut en effet avoir des conséquences qui, sur le plan symbolique, se révéleront, je le répète, déshumanisant. bien sûr, il faut prioritairement veiller sur la santé des êtres humains, mais il ne suffit pas de prendre soin des corps, il faut veiller aussi sur nos représentations et nos pratiques de la vie et de la mort. Nos traditions étant dorénavant abolies par le progrès des techniques d'élevage et par le marché mondial, il aurait fallu introduire des règles éthiques dans nos relations avec les bêtes.
Au XIX me siècle, les défenseurs des animaux étaient tous des républicains : Michelet, Hugo, Scoelcher, Clémenceau. C'est au nom de la République et de la démocratie qu'ils demandaient que l'on traite moins mal "nos frères inférieurs". Ils nous ont fait comprendre que la question animale est une question politique et qu'elle recoupe celle du genre de vie des hommes. Mais on dirait que de cette tradition-là aussi nous ne voulions plus rien savoir.

Le Figaro
Sommes-nous condamnés à être végétariens ?

Élisabeth de Fontenay
Je ne le suis pas, par paresse et par crainte de la désocialisation qu'implique le fait de ne pas se nourrir comme les autres. J'essaie donc de partir d'un consensus selon lequel il est plutôt bon pour les hommes de manger un peu de viande. Mais il faut reconnaître que l'état des choses actuel donnerait raison à ceux qui voudraient qu'on s'abstienne de tuer pour manger puisqu'on en est venu à tuer pour ne pas manger. Toutes ces vies animales interrompues en pure perte montrent en tout cas que notre culture de technicisation du vivant est fondamentalement nihiliste. Nous empestons la mort. C'est seulement en changeant complètement les modes d'élevage qu'on aboutira à un abattage moins inhumain.

Le Figaro
Les animaux de ferme sont-ils encore des animaux comme les autres ?

Élisabeth de Fontenay
Il n'y a plus d'animaux domestiques. Les animaux de ferme ne se reproduisent en quelque sorte plus, on les produit désormais en série. Bientôt, sans doute, on les clonera systématiquement. Depuis que nous n'avons plus besoin des bêtes comme compagnons de travail ou pour nous transporter, leur engendrement leur vie n'ont plus de valeur autre qu'alimentaire ou pharmaceutique, ce ne sont plus que des matières premières ou des laboratoires. Mais si nous devons continuer d'aller, plus ou moins allégrement vers un mode de vie entièrement technicisé, il serait sans aucun doute plus simple d'éliminer complètement et définitivement de nos existences tout rapport, même d'ingestion, avec l'impure, angoissante et merveilleuse effervescence de la vie dans les vivants.

Interview d'Élisabeth de Fontenay dans le journal "Le Figaro" du 6 mars 2001.

mercredi 7 mai 2008

Je pense que je pourrais vivre parmi les animaux...Walt Whitman [les ateliers d'écriture de Valérie Meynadier]

"Je pense que je pourrais vivre parmi les animaux tant ils sont paisibles et réservés.

Je les observe depuis longtemps et ne les vois pas gémir sur leur condition, ni rester éveillés la nuit pleurant sur leurs pêchés.

Ils ne m'écoeurent pas à discuter de leurs devoirs envers Dieu.

Aucun n'est insatisfait, aucun n'est obsédé par la rage de posséder des choses.

Aucun ne s'agenouille devant un autre, ni devant ceux de son espèce qui vécurent il y a des milliers d'années.

Aucun sur toute la terre ne se veut respectable ni pitoyable."

Walt Whitman

nb : Remerciements à Valérie pour la qualité de ses ateliers d'écriture,

pour le choix des auteur/e/s qui soutiennent la pertinence de ses consignes,

si vous habitez la région de Montpellier et que l'expérience vous tente...
ou si vous souhaitez la contacter pour qu'elle anime un atelier près de chez vous ...n'hésitez pas!

son mail : valriegabriel@yahoo.fr


dimanche 27 avril 2008

Pédagogie des opprimés de Paulo Freire

Article posé suite à un message de Luna box new group sur Second Life (que je continue de recevoir même si je n'y suis plus retournée depuis fort longtemps)


Ce message m'a permis de découvrir Paolo Freire, une belle initiative riche de réflexions visant à éveiller les consciences, une philosophie de la libération par une éducation solidaire, une éducation de la coopération, une éducation fondée sur le dialogue pour en finir avec les systèmes de domination, pour briser la structure dualiste opprimés/oppresseurs.

Sémaphore


Pédagogie des opprimés de Paulo Freire

Des principes d’action transposables pour le Réseau des écoles des citoyens.

Résumé et commentaires établis par Anne Minot

Janvier 2003

Ce livre a été rédigé en 1969. L’auteur y expose les principes d’une méthode de « conscientisation » qu’il expérimenta de1962 à1964, au Brésil, où il fut chargé d’un vaste programme d’alphabétisation par le ministère de l’éducation et le de la culture et qui toucha près de deux millions d’hommes et de femmes analphabètes, puis au Chili, de 1964 à1967, sous le gouvernement d’Eduardo Frei.

Paulo Freire s’inscrit dans une optique de lutte pour la libération des populations opprimées. Sa pratique d’alphabétisation l’amène à comprendre la place primordiale de la conscientisation comme préalable à toute action transformatrice.

Il s’efforce donc de préciser les attitudes mentales et relationnelles qui obscurcissent ou qui éclairent la conscience personnelle et collective. Il appuie sa réflexion sur l’analyse marxiste des rapports de force entre les groupes humains et une éthique humaniste de l’action humaine.

Cet ouvrage s’adresse aux leaders révolutionnaires, c’est à dire à ceux qui accompagnent les populations opprimées dans un processus de conscientisation et de libération.

Bien que situés historiquement et géographiquement, les analyses des rapports humains et les principes d’action pédagogiques exposés dans ce livre me semblent transposables à notre époque et dans nos pays développés.

Ce qu’on y perçoit, ce n’est pas d’abord une page d’histoire, mais une parole forte sur les fondements de relation humaines constructrices et non destructrices, qu’elles se situent au niveau interpersonnel ou collectif ; une parole pour nous, aujourd'hui, dans un pays riche, où opprimés et oppresseurs se trouvent dans des situations différentes des paysans chiliens ou brésiliens des années 60..

L’auteur n’expose pas ici une méthode au sens opérationnel du terme mais plutôt les fondements d'une action de transformation des relations humaines. Ces principes ont semblé précieux à réentendre dans le cadre de la réflexion sur la pédagogie à RECIT

En effet, son analyse peut fortement éclairer un projet d'éducation citoyenne, aujourd’hui.

La réflexion se développe suivant 4 axes de questionnement :

I Pourquoi une pédagogie des opprimés?

• Qu'est-ce que la situation d'oppression et comment s'exprime-t-elle dans la contradiction opprimé/oppresseur?

• Peut-on sortir de cette contradiction ? A quelles conditions ?

II Pourquoi l'éducation traditionnelle ne peut être libératrice?

• Analyse de la conception "bancaire" de l'éducation et de ce qu'elle met en jeu en terme de relation entre éducateur et éduqué, mais aussi en terme de conception du savoir et de la réalité.

III Pourquoi le dialogue est au cœur d’un processus d’éducation qui a pour but la libération de l’homme ?

IV Quelles sont les caractéristiques d’une action « dialogique » ou « antidialogique » dans l’acte éducatif et l'acte révolutionnaire.

I Pourquoi une pédagogie des opprimés ?

La situation d'oppression est une situation qui déshumanise oppresseurs et opprimés.

Cette déshumanisation n'est pas une fatalité, ni une donnée d'ordre ontologique; elle est le résultat d'un ordre injuste qui engendre la violence et le « moins-être ». C'est un processus qui peut et doit être inversé.

Mais un travail pédagogique est nécessaire pour éclairer les déformations de l’analyse du monde et de soi-même que la situation d'oppression entraîne et libérer les forces de transformation.

En effet, opprimé et oppresseur sont dans des modes d'être et des visions du monde et d'eux-mêmes dont ils n'ont pas forcément conscience. Ils sont "immergés" dans la situation et la vivent comme incontournable et inchangeable.

La prise de conscience de cette immersion , de cette "adhérence" à l’ordre injuste établi est le premier pas vers une libération et une transformation possibles. Elle nécessite un cheminement et un accompagnement.

Ce cheminement est le premier acte de libération. C’est pourquoi pédagogie et transformation de la réalité sont intimement liées.

Aucune méthode pédagogique n'est neutre mais reflète un certain style de rapport humain .

La pratique de l'éducation en elle-même est porteuse de libération ou d'aliénation non par le contenu des idées qu'elle transmet, mais d'abord par la relation éducateur/ éduqué qu'elle instaure.

Qui est l'opprimé? En quoi est-il aliéné ?

Paulo Freire analyse l'opprimé comme un être double. Il accueille en lui l'oppresseur, du fait de sa situation objective ; il est donc à la fois lui-même et l'autre.

L'opprimé est attiré fortement par la personne de l'oppresseur et son mode de vie. Il voudrait accéder à ce mode de vie et à « l'être » de l'oppresseur.

Il pense comme l’oppresseur, il fait sienne sa vision du monde.

Dans le même mouvement, l'opprimé se déprécie ; intériorisant le jugement de l'oppresseur, il se croit incapable.

L'opprimé a peur de la liberté, peur de courir le risque d'autre chose, de l'autonomie. Il a plutôt tendance à s'adapter, à faire comme les autres sans pour autant arriver à une solidarité authentique.

L'opprimé veut être mais a peur d'être.

Il est immergé dans l'ordre établi par l'oppresseur à son profit et n'en voit pas la réalité.

Tant qu'il n'a pas localisé en lui-même la présence de l'oppresseur et tant qu'il n'a pas acquis sa propre conscience, il aura des attitudes fatalistes face à sa propre situation.

Pire, quelquefois, recevant la violence de la situation, il la renvoie horizontalement sur ses camarades ou sa famille. Mais, en réagissant ainsi à l’oppression, il devient lui-même oppresseur.

Qui est l'oppresseur?

La situation de confort de celui qui opprime repose sur l’injustice imposée à celui qui est opprimé.

Toute personne, située par sa classe sociale et son niveau de vie du côté des oppresseurs, a, de fait, intérêt à ce que cette situation d’injustice demeure pour continuer à avoir ce qu'il a. Il est, de fait complice de l’oppression faite à l’opprimé, qu’il soit ou non conscient, qu’il soit ou non personnellement responsable.

L'application du droit pour tous représente pour l'oppresseur une grande violence à son droit personnel et des restrictions importantes à ce qu'il considère comme son plus-être et sa liberté.

En effet, l'oppresseur, immergé dans le système de l’oppression et sa logique, ne peut se concevoir lui-même en dehors de la possession et de la domination directe, concrète, matérielle, du monde et des hommes.

- Il transforme tout en objet de domination

- Il voit tout en terme de profit, car l'argent est pour lui la mesure de toute chose.

Par ailleurs, l'oppresseur a tendance à penser qu’il a atteint un degré d’humanité plus élevé et que cela lui est réservé. Celle des autres est même, dans des cas extrêmes considérée comme une subversion

- Il doute des capacités du peuple.

- Il a tendance, consciemment ou pas à «chosifier l'autre », c’est à dire à le nier en tant que sujet libre et conscient, à ne pas lui accorder les mêmes capacités.

- Il pourra même agir généreusement pour le bien des gens, en donnant un peu de son surplus mais en gardant les personnes ainsi assistées dans l’état d’infériorité dont il a besoin pour maintenir sa situation de dominant. C’est ainsi que Paulo Freire analyse avec sévérité l’action humanitaire qu’il distingue nettement d’une action « humaniste ».

Paulo Freire n’analyse pas ici des comportements psychologiques conscients et volontaires, mais des relations objectives dans lesquelles les uns et les autres sont pris, de fait.

Le dépassement de la situation d'oppression.

Il ne s’agit pas d’inverser la situation d’oppression, mais de la dépasser, de transformer les relations oppresseurs/opprimés qui sont si naturellement inscrites dans notre quotidien. Une action de libération ne peut donc utiliser les mêmes procédés que l'action d'oppression, même avec un but contraire. Si c’est le cas, elle ne libère personne. Il n'y a de transformation ou de dépassement de la situation d'oppression que par le passage d'une relation de domination/dépendance à une relation de dialogue.(Paulo Freire appelle cette relation « dialogique »).

Ce passage se réalise à travers une prise de conscience personnelle et une analyse critique de la réalité et de sa propre situation dans cette réalité ; ce que Paulo Freire appelle un travail d’ « insertion critique dans la réalité", qui permet une compréhension à la fois subjective et objective de cette réalité:

subjective parce que c'est un sujet qui comprend et agit,

objective parce qu'il comprend et agit sur une réalité qui n'est pas lui.

(attitude qu'il oppose à deux déformations, qu’il appelle le subjectivisme et la rationalisation).

En conséquence, l’acte pédagogique doit partir de la réalité de « l’éduqué », et le mener, par la formation, à une analyse et un engagement personnel.

Enfin, une relation ne se transforme vraiment que par un changement d’attitude des deux côtés. La transformation ne peut être menée à bien par un seul des antagonistes. Elle demande la participation active , personnelle et libre de l'opprimé. On ne peut libérer les hommes sans eux. Elle demande aussi une transformation d’attitude de celui qui accompagne l’opprimé.

"Personne ne libère autrui, personne ne se libère seul, les hommes se libèrent ensemble."

- Dans la situation d'oppression, ce n'est pas l'injustice qui est le plus grave mais c'est le type de relation sur laquelle elle repose car c'est elle qui déshumanise.

La lutte pour supprimer l'injustice qui nous apparaît comme une nécessité , si elle ne tend qu’à inverser les rapports de force, ne résoudra pas les choses: elle les inversera peut-être, mais ce qui importe c'est de modifier le type de relation que nous entretenons tous (opprimés comme oppresseurs) avec l'autre et avec le monde

II La conception « bancaire » de l'éducation et l’éducation libératrice

La conception bancaire

Dans le chapitre II, Paulo Freire analyse les attitudes qui sous-tendent l'acte pédagogique dans les pédagogies pratiquées par le groupe dominant dans une situation d'oppression.

Il définit la conception pédagogique traditionnelle comme une"conception bancaire" de l’éducation parce qu'il analyse l'acte pédagogique pratiqué comme un acte de dépôt d'une matière inerte et prédéfinie dans un contenant vide prêt à recevoir et à mémoriser.

La situation éducateur/éduqué est une situation inégale et à sens unique où il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ;ceux qui parlent et ceux qui écoutent ; ceux qui déposent et ceux qui sont censés archiver puis mémoriser.

L’enseignement s’adresse à un homme abstrait qui, objectivement, n’existe pas, puisque n’existent que des hommes concrets.

La réalité qui est ainsi transmise est une réalité figée, compartimentée, prévisible, coupée de la réalité existentielle et globale qui pourrait lui donner sens.

Cette dichotomie rend passif, ne tient pas compte de la personne éduquée comme sujet, ne développe pas la conscience critique ; pire, elle entretient la situation d'oppression en l'aggravant, car elle justifie l'ordre établi et l'adaptation de l’opprimé à cet ordre.

Elle rend impossible un savoir constructeur de la personne.

Paulo Freire conclut alors :

« Il n'y a alors, ni créativité, ni transformation, ni savoir. »

L'éducation libératrice

Celle-ci établit un autre type de relation : celle de deux sujets qui s’éduquent mutuellement dans l’analyse de la réalité. Il n’y a plus deux entités opposées : éducateur/éduqué: chacun devient les deux simultanément.

"Personne n'est l'éducateur de quiconque, personne ne s'éduque lui-même,

seuls les hommes s'éduquent ensemble, par l'intermédiaire du monde."

L'objet de connaissance n'est plus le but de l'acte cognitif, il n'est plus la propriété de l'éducateur, mais un objet de médiation, l'intermédiaire entre plusieurs sujets connaissant.

III Le dialogue, essence de l’éducation vue comme pratique de la liberté.

Dans ce chapitre Paulo Freire s’efforce d’abord de développer les fondements philosophiques de la place centrale qu’il accorde au dialogue dans l’éducation et dans l’organisation des relations humaines.

Si l’homme se définit par la relation, le dialogue est l’expression essentielle de cette relation.

Si l’homme se définit par la parole, le dialogue permet l’échange de cette parole. (la parole est prise ici comme une parole transformatrice, créatrice, à la fois langage et action)

Prononcer une parole authentique, c’est déjà transformer le monde. La parole a deux dimensions, d’action et de réflexion. Si elle n’est que discours, elle est verbiage. Si elle n’est qu’action, elle est activisme.

Or, « personne ne peut prononcer une parole véritable tout seul, et personne ne peut imposer aux autres sa parole en refusant la leur. »

Le dialogue est donc pour ces raisons une nécessité existentielle.

Il analyse ensuite les attitudes humaines que cela exige et entraîne : l’humilité, l’espérance, la confiance, l’amour…

Dans un deuxième temps, il explore la place du dialogue dans la conception d’une pédagogie libératrice des potentialités de l’homme.

Dans une telle pédagogie,

- la réalité concrète de l’homme éduqué est première, avant même le contenu à enseigner ou la réalité à transformer.

- ce qui éduque, ce n’est pas d’abord ni seulement le contenu du programme , mais le type de relation que l’on établit avec celui qu’on éduque à l’occasion de l’échange provoqué par le sujet abordé.

Le dialogue doit donc commencer dès l’élaboration du programme éducatif.

- Il permet de comprendre et de prendre en compte les situations concrètes de vie des personnes « formées »

- Il permet ensuite de connaître la conscience qu’elles en ont, leurs divers niveaux de perception, d’eux-mêmes et du monde dans lequel ils vivent. C’est à travers le dialogue que l’on peut saisir les conditions structurelles dans lesquelles le langage et la pensée de l’autre prend forme. Le formateur doit rechercher à travers la « pensée langage » de la personne formée, qu’il met en relation avec la réalité, le niveau de perception et la vision du monde de celui à qui il s’adresse.

Il développe longuement à ce propos ce qu’il appelle dans sa méthode pédagogique la recherche de l’univers thématique du peuple ou des « thèmes générateurs » qui sont le point de départ à partir desquels se construisent les contenus..

Le dialogue rentre ensuite en jeu dans le processus même de formation.

C’est à travers le dialogue, en effet, qu’une situation concrète cesse d’être subie comme inévitable et peut commencer à s’analyser comme un problème à résoudre, un défi adressé à l’homme pour créer quelque chose de nouveau.

IV Action dialogique et antidialogique.

Dans le quatrième chapitre, Paulo Freire élargit son analyse critique à ce qu’il appelle l’action culturelle globale (l’accompagnement des opprimés par les leaders révolutionnaires).

Il détaille les caractéristiques d’une action « antidialogique » telle qu’elle est pratiquée dans une situation d’oppression et, à l’opposé, celles d’une action « dialogique » qui fonde toute action culturelle visant la libération et le dépassement de la situation d’oppression.

L'action antidialogique.

L’action menée par les oppresseurs est une action antidialogique qui nie, bafoue ou se méfie du dialogue comme mode d’action. Elle s’appuie en effet sur:

- une attitude de conquête

L’attitude de conquête consiste à dépouiller l’autre de sa parole, de ses moyens d’expression, de sa culture.

Conquête ou « invasion culturelle » où le dominant envahit le contexte culturel de l'autre avec ses modèles de valeurs. Le dominé, subissant cette invasion depuis l’enfance (par l’éducation et les médias),est immergé dans la culture du dominant, la pense comme naturelle ou liée à la modernité et donc meilleure que la sienne, croit à son infériorité et auto censure sa propre créativité. Il finit par se voir lui-même et la situation dans laquelle il vit avec les yeux des dominants et non les siens.

L’auteur fait à ce propos la critique des institutions officielles de formation (foyers familiaux, écoles primaires et secondaires, universités) « qui n'échappent pas aux influences des conditions objectives de la structure environnante et fonctionnent généralement comme des agences de formation de futurs envahisseurs". Il observe ce même phénomène à l'intérieur des familles.

Pour détruire la vision du monde de l'autre, l'oppresseur lui propose

- un monde d'illusions. La mythification est une des armes culturelles de l'oppression : (le mythe selon lequel l’ordre de l’oppresseur est un ordre de liberté, où chacun est libre de choisir son lieu de travail ; le mythe du droit de tous à l’éducation ; le mythe de l’égalité entre tous ; le mythe de la propriété comme fondement du développement de la personne humaine ; le mythe de l’ardeur au travail des oppresseurs et de la paresse des opprimés…).Le messianisme est une autre de ces illusions: (quelqu'un qui vient apporter un salut de l'extérieur pour lequel on n'a qu'à suivre les instructions)

- .un monde figé, statique , auquel il faut s'adapter car on ne peut rien faire d'autre. (le contraire d'un problème à résoudre ou d'un défi adressé à l'homme);

- la pratique de la division. « Diviser pour régner » est la règle de tous les oppresseurs. Celle-ci facilite le maintien de la domination.

Diviser, isoler, maintenir dans une vision parcellaire des problèmes. Pour l’auteur, la mise en valeur hypocrite des revendications communautaristes relève chez certains dirigeants de cette pratique de division.

- la manipulation. Manipuler, c'est chercher à conformer l'autre à ses objectifs propres en captant son adhésion par des moyens pervers .Quand l'autre est faible, il se laisse manipuler plus facilement. On peut manipuler par des mythes, par des pactes, par des promesses.

La manipulation cherche à anesthésier, à empêcher l'autre de penser seul, à l’amener sournoisement à adopter sa propre pensée.

L'action dialogique

Celle-ci se présente comme l'antithèse de la précédente:

Là où l’oppresseur pratique la conquête, le leader révolutionnaire et le peuple rechercheront des pratiques de coopération .Celle-ci repose sur la rencontre de deux sujets, sur la participation active de chacun à sa libération .

Là où l’oppresseur instaure la division, l'action dialogique cherchera à établir l'union .

Loin de manipuler le peuple, les leader l’inciteront à s’organiser pour une tâche commune.

Là où il y avait invasion culturelle, on trouvera une autre attitude culturelle où ceux qui atteignent l’univers populaire, viennent pour découvrir le monde avec le peuple et non pour l’enseigner, pour découvrir les différences et s’appuyer sur elles, pour créer ensemble une culture nouvelle sans aucune imposition de part ou d’autre, arriver à ce que l’auteur appelle la « synthèse culturelle ».

Paulo Freire s’attardent longuement aux responsabilités de ceux qui éduquent le peuple. Il met en garde ceux-ci sur le fait que l’action dialogique n’est pas naturelle. Elle nécessite une transformation profonde de nos modes d'action habituels, l’abandon des mythes dont nous sommes nourris dès l’enfance et qui sont très ancrés à l'intérieur de nous mêmes - ce qui ne se fait pas si facilement que cela-. Il faut, en effet, "cesser d'être "au dessus" ou "à l'intérieur" comme des étrangers, pour être "avec" comme des compagnons".

Il insiste aussi .sur le risque d'être pris par la peur de la liberté, du nouveau, du risque.

Conclusions provisoires

Pour conclure, quels principes peut-on retenir comme fondateurs de cette pédagogie ?

- considérer l’autre comme un sujet au même titre que soi : cela suppose de tenir compte de ses connaissances, de son expérience et de sa vision du monde Le dialogue est le fondement de toute pédagogie libératrice, depuis l’élaboration jusqu’à la mise en œuvre ;

- Avoir conscience de soi, de sa propre situation objective, de sa culture, de ses tendances dans une relation.

Il n'y a pas de solidarité réelle avec l'opprimé sans une transformation profonde chez l'oppresseur:dans son mode d'être au monde, dans sa relation à son propre épanouissement, dans son regard sur l'autre (et en particulier l'étranger, le pauvre...)

- Si nous, riches du monde riche, nous voulons vraiment travailler à établir un autre monde possible, la première exigence est une prise de conscience de nous-mêmes, de notre situation objective dans le monde et une analyse sans complaisance de la vision de nous-même et du monde qu’elle entraîne .

- L’acte pédagogique est d’abord un acte de relation et de dialogue. Les contenus d’éducation ne peuvent se concevoir indépendamment de cette relation. Les méthodes de transmission révèlent leur sens aux contenus.

On ne peut apprendre qu’en étant acteur de son apprentissage. Il ne s’agit pas de consommer des idées, mais d’en produire et de les transformer grâce à l’action et au dialogue. Il n’y a pas un transmetteur, un récepteur et un contenu extérieur qu’il s’agirait de déposer. Il y a des sujets qui s’éduquent mutuellement et qui transforment leur conscience par l’intermédiaire de la démarche de compréhension du monde.

- « Je ne peux penser pour les autres ni par les autres ni sans les autres. »

source : http://www.recit.net/spip.php?article260

RéCit : réseau des écoles de citoyens

Pour plus d'informations vous pouvez consulter notre site www.recit.net

Nous contacter par mail recit@recit.net ou par téléphone 06 67 05 58 95

RECIT 15 avenue Robert Fleury 78 220 VIROFLAY (France)

dimanche 13 avril 2008

Comprendre autrui


Archives L'Archipel Rouge.fr

Comprendre autrui

source : Philosophie et spiritualité

par Serge Carfantan

Chaque jour nous rencontrons des proches, des amis, des voisins, des êtres humains. Nous vivons avec autrui, nous sommes plongés dans le milieu de la relation. Nous reconnaissons l’autre à son allure, à sa voix, à ses qualités de caractère. Autrui nous est en cela familier.

Mais cela ne veut pas dire que d’emblée nous comprenons l’autre. Ceux que nous croyons semblables au premier abord se révèlent toujours différents de ce que nous aurions pu penser d’eux. L’expérience d’autrui est familière mais elle nous plonge aussi dans une formidable diversité ; elle nous fait rencontrer la particularité de chacun. Or, pour connaître le plus souvent que faisons nous ? Nous nous servons de catégories toutes faites. Nous disons de Pierre qu’il est « musicien », de Paul que c’est un « dépressif » ou un être « gamin ». Les termes de « musicien » ou de « dépressif » ou « gamin » conviendrait tout aussi bien à un autre que Pierre. Ils ne décrivent pas ce qu’il est, ce qu’il possède en propre ce qui le rend différent de A ou B. Aristote disait qu’il n’y a de connaissance que du général et d’existence que du particulier. Comment parvenons nous à surmonter cet obstacle ? Qu’est-ce qui nous permet de comprendre autrui ?

* * *

A. Le statut de l’intersubjectivité

Nous sommes habitués à un schéma de compréhension : nous pensons que comprendre, c’est saisir une idée, ou un concept. Dans l’ordre du savoir, comprendre un phénomène, c’est être en mesure de l’expliquer. Toutefois, comprendre, est-ce vraiment la même chose qu’expliquer ? A l’égard d‘autrui, que signifie le mot comprendre ? On dira plus volontiers que l’on comprend quelqu’un et que l’on explique quelque chose. Nous ne pouvons pas dire « expliquer quelqu’un », car le mot expliquer appelle une réponse arrêtée, une « explication » alors que nous savons bien qu’une personne est toujours complexe et que nous ne pouvons pas en faire le tour dans une « explication » toute faite. Dans l’explication, il y a aussi une idée de décomposition, d’analyse qui ne va pas avec l’idée d’appréhension globale que comporte la compréhension.

Nous pouvons aller plus loin dans ce sens. Qu’est-ce en effet qu’une explication scientifique ? Une explication scientifique est un système de représentations qui permettent de rendre compte d’un phénomène objectif. Un tremblement de terre a lieu au Pérou. On dépêche sur place des spécialistes et on attend d’eux des explications, qu’ils fournissent une explication dans une théorie précise, telle que la tectonique des plaques en géologie. La théorie scientifique invoque des causes, des antécédents, des lois ; bref, une liaison afférente des phénomènes dont on puisse rendre compte par la mesure et par un processus de répétition d’expériences. Ce qui est remarquable dans l’explication, c’est son caractère achevé. Une fois que l’on a une explication valide, on estime avoir fait le tour d’un phénomène, de l’avoir ainsi rangé dans l’ordre du savoir. L’explication est en ce sens le paradigme de l’objectivité, le paradigme général des sciences de la Nature. (texte)

La compréhension d’autrui est visiblement très différente. Comprendre c’est saisir des intentions, des motivations, qui font que Pierre ou Paul a agi de telle ou telle manière. Je peux comprendre les raisons qu’avait Napoléon de prendre la couronne des mains de l’évêque lors de son sacre. Il voulait affirmer par-là la suprématie du pouvoir politique sur le pouvoir religieux. Je comprend toujours de l’intérieur ce qui relève de l’esprit. Par contre, strictement parlant, je ne peux pas dire que la science physique m’aide à « comprendre » un phénomène naturel, tel que la chute de la pierre. Elle l’explique. Les sciences de la Nature ne permettent pas de comprendre la Nature mais elles permettent surtout de l’expliquer. Comprendre, ce serait en effet prêter à la Nature des intentions, ce qui voudrait dire une conscience, des motivations, ce qui semble très audacieux pour le physicien. C’est même une erreur que l’on appelle l’anthropomorphisme. Il faudrait admettre que la science elle-même est une forme d’interprétation subjective ! Or, dans les sciences de la Nature, nous pensons tout juste le contraire. A l’inverse, les sciences humaines sont supposées devoir nous apporter des clés de compréhension de l’humain en respectant sa nature d’être conscient mû par des motivations. Le paradigme des sciences humaines réside donc dans la compréhension.

Ce point de vue est celui de Dilthey, un théoricien des sciences humaines. Il est clair d’après ces distinctions que l’approche objective de la connaissance ne peut pas nous permettre de cerner la question d‘autrui. L’existence d’autrui est toujours un scandale pour la pensée objective. Elle fait intervenir un facteur qu’elle s’empresse d’éliminer qui est la subjectivité. Inversement, l’approche subjective nous fait participer des motivations d’autrui, d’une conscience qui par nature entre mal dans le moule rigide de l’explication causale.

Développons. Quand avons-nous le sentiment d’être compris ? Quand nos véritables intentions ont été reconnues. Nous nous montrons capables de comprendre les autres quand nous parvenons à ressaisir en nous les intentions d’autrui, quand nous pouvons aller jusqu’à ressentir par sympathie ce qui se présente comme une raison de vivre et d’agir. L’autre n’est plus alors seulement un exemplaire d’une catégorie, mais un être humain conscient comme moi, un être que je puis porter en moi dans mon affection.

La compréhension d’autrui est donc un processus beaucoup plus délicat que celui de l’explication d’un phénomène physique, car une conscience ne peut pas se réduire à une chose. L’âme a des replis qui vont à l’infini dit Leibniz. On n’en fait pas le tour aisément : l’esprit est une fontaine vivante de significations. Le processus de l’explication permet d’objectiver le savoir, mais objectiver l’autre, c’est le réduire au statut de l’objet, ce qui veut dire le nier en tant que sujet. C’est par exemple ce qui se produit quand, délaissant la dimension de la conscience, on regarde le comportement seulement sous l’angle du stimulus/réponse. On ne voit plus une conscience créatrice de son univers mais une chose réagissant à des interactions, mue par des causes. Connaître autrui, c’est découvrir toute la profondeur d’un esprit, c’est découvrir le sens d’un acte ou d’une attitude. La compréhension d’autrui est un processus qui est le contraire de la chosification opérée par une explication objective. La compréhension se fait de l’intérieur, par participation à la conscience d’autrui, de l’autre côté, l’explication se fait de l’extérieur, par agencement de causes.

B. La connaissance par conjecture

Maintenant, comment s’opère cette compréhension d‘autrui dans l’ordre du quotidien ? Le plus souvent, nous estimons avoir compris l’autre quand nous sommes parvenu « à nous mettre à sa place ». Nous nous faisons des réflexions du genre : « à sa place, j’aurais fait cela, j’aurais pensé telle ou telle chose ». Que se passe-t-il alors ? Nous jugeons l’autre, nous reconstruisons les pensées de l’autre, c’est à dire nous conjecturons de ce qu’il a dans l’esprit pour pouvoir le comprendre. Nous appellerons connaissance par conjecture un mode de compréhension d’autrui qui passe par la médiation d’un raisonnement sur ce que nous supposons de la pensée d’autrui. Nous avons foi dans ce procédé de construction mentale de l’autre. D’ailleurs, quand on s’estime incompris, on dit « mets toi à ma place ! ». La conjecture devrait permettre de se transporter dans la pensée de l’autre en retrouvant ses intentions, ses raisons. C’est donc un mode de connaissance indirecte. Nous usons de ce procédé tout particulièrement en l’absence de l’autre, en imaginant ce qu’il peut bien avoir dans la tête. S’il s’agissait simplement de se connaître soi-même, nous aurions recours à une sorte d’introspection, mais on ne peut connaître par introspection que soi-même, l’autre doit être connu de manière différente. Il est donc tentant de considérer la connaissance par conjecture comme le pendant de l’introspection dans l’ordre de la connaissance d’autrui.

Examinons comment peut s’opérer cette reconstruction. Il y a d’emblée une difficulté : je ne peux pas me mettre à la place de Pierre ou Paul pour éprouver ce qu’il éprouve. Il est même illusoire de penser que l’on pourrait habiter l’esprit d’un autre. La formule « se mettre à la place d’autrui » est sur ce plan une absurdité. Il est par contre possible de chercher à deviner les sentiments et les pensées d’autrui. Pour cela, il me faut conjecturer à partir d’une référence et faire une comparaison. Sachant par expérience que les larmes sont en ce qui me concerne l’expression de la tristesse, je déduis en voyant Pierre pleurer qu’il est triste. Je fais une inférence qui va d’un cas particulier, moi, ma tristesse, à un autre cas particulier, la tristesse de Pierre. Je suppose que ce qui est cause des larmes en ce qui me concerne, moi, doit aussi être cause chez autrui. Je pense que tous les hommes sont faits de la même manière, et je pose surtout que l’autre est comme moi.

Et l’expérience montre que je me trompe très souvent ! « La connaissance que nous avons des autres hommes est fort sujette à l’erreur si nous n’en jugeons que par les sentiments que nous avons de nous-mêmes ». (texte) N’est-ce pas une grande naïveté de penser que mon petit moi personnel est le modèle d’une réplique qui serait le moi d’autrui ? La vérité c’est justement que moi et autrui sommes différents. « Nous conjecturons que les âmes des autres hommes sont de même espèce que la nôtre. Ce que nous sentons en nous même, nous prétendons qu’ils le sentent ». Penser que ce qui m’est commun avec autrui c’est la nature humaine est une chose, mais c’en est une autre que de poser que mon moi personnel, avec ses aversions, ses désirs, ses goûts et ses dégoûts, est le modèle de la nature humaine. Or ce qui nous sert de modèle de comparaison, c’est justement notre moi propre et c’est en quoi nous avons tort et faisons erreur. En réalité, c’est l’idée même de comparaison de moi avec l’autre qui est fausse. Si je procède de cette manière, je ne ferais que chercher chez autrui ce que je désire, ou ce que je craints d’y trouver. Je projetterais sur lui ce qui est en moi. Le plus souvent, le mal que l’on trouve dans les autres est celui que l’on a cherché dans l’étroitesse de sa propre vision.

De plus, la conjecture suppose une interprétation monovalente d’un signe perçu chez l’autre. Mais l’interprétation devrait être polyvalente pour respecter la complexité de l’autre. Est-il vrai par exemple que les larmes soient toujours le signe de la tristesse ? Le rire est-il toujours le signe de la joie ? Non. Une extrême tension intérieure peut se dénouer dans un spasme presque douloureux sous forme de rire. Il existe des « rires nerveux » qui ne sont pas du tout des rires venus de la joie, qui ne manifestent pas réellement la gaieté. Inversement, il y a des larmes qui sont des larmes de bonheur. Il serait arbitraire de choisir une interprétation a priori sous prétexte qu’elle est ma réaction. Pire, l’être humain est tout à fait capable de dissimuler. L’introverti ne se dévoilera pas facilement, il ne laissera parfois qu’à peine transparaître une rougeur de trouble. Comment inférer correctement dans de telle condition ? Nous pouvons aussi rencontrer devant nous une simulation. L’expérience quotidienne nous montre que chacun d’entre nous est capable de poser

Par précaution, il vaut mieux être radical. Autrui n’est jamais tel que je l’imagine, il est toujours différent de ce que je peux reconstruire mentalement par avance. Mes constructions mentales à son égard sont hasardeuses. Il arrive parfois que je devine juste, ainsi le plus souvent je me trompe. Conjecturer de ce qu’est autrui, ce n’est pas voir, ce n’est pas comprendre autrui, c’est imaginer autrui, c’est se représenter l’autre et c’est très différent. La conjecture certes n’est pas une forme de chosification d’autrui, elle se déploie dans le milieu de la subjectivité intime, mais ce n’est pas une compréhension d’autrui.

C. La connaissance immédiate

Nous ne passons pas tout notre temps en conjectures à l’égard d’autrui. La présence d’autrui le plus souvent nous en empêche, car elle s’imprime en nous, sans nous laisser beaucoup de loisir pour imaginer. On ne conjecture à tort et à travers qu’en l’absence d’autrui, parce qu’en l’absence d’autrui le mécanisme de projection n’est pas entravé. Mais devant l’autre ? L’expérience de la présence d’autrui est beaucoup plus prégnante que l’expérience des choses. Je ne suis guère gêné de la présence du compotier sur la table, des gravures sur le mur, de la pendule sur l’étagère. Je peux même aisément l’ignorer. Le chat qui me regarde ne me trouble pas beaucoup. Par contre le regard de l’autre posé sur moi ne peut pas me laisser indifférent. Il me trouble, il m’inquiète, il m’attire ou me repousse. L’autre est là et je ne peux pas en faire ce que je veux. La présence d’autrui est une telle provocation que je ne peux pas l’intellectualiser si librement qu’il paraît. Ne voir la connaissance d’autrui qu’à travers la conjecture, c’est ignorer la plus grande part de l’appréhension directe que nous avons des autres.

Considérons par exemple l’enfant. Peut-on raisonnablement croire que l’enfant conjecture comme l’adulte ? Non. Il est plus sensitif et immédiat, il est dans l’immédiateté de la donation de la présence d’autrui jusqu’à la crédulité la plus naïve. En effet, l’enfant perçoit, saisit d’emblée l’expression d’autrui. Il voit à travers le geste l’intention, mieux, il voit directement l’intention, sans qu’il lui soit seulement possible de dissocier l’apparence de sa vérité. Dans le visage fermé, il y a la colère, dans le sourire il y a la tendresse, dans la taquinerie, il y a l’intention du jeu. Il suffit donc de « faire semblant » et le résultat est pour lui le même, car l’enfant est tout entier dans l’apparition expressive. Il est très étonné quand on lui explique que ce n’était pas une « vraie colère ». Il roule des yeux ronds, il ne comprend pas que l’on puisse être différent de ce que l’on exprime. Cela marque la limite de sa saisie intuitive de l’autre, puisque il ne discerne pas l’artifice, le joué, le dissimulé. Ce qui est en tout cas assuré, c’est qu’il connaît autrui dans l’immédiateté du sentiment et non par inférence.

Il y a d’autre part, dans la perception d’autrui chez l’adulte, des formes de reconnaissance qui n’ont pas recours à l’inférence. C’est le cas de toutes les identifications immédiates repérées par des habitudes. On peut distinguer ici : les signes culturel et les signes de l’action .

1° Notre perception d’autrui est par avance balisée par des repères culturels qui fournissent des interprétations toutes faites.

Il y a un code de la politesse qui veut que l’on salue d’une certaine manière, que l’on s’adresse à l’un ou à l’autre d’une façon différente. Le cérémonial, qu’il soit religieux ou institutionnel, est là aussi pour prescrire d’emblée un sens à un geste. Pour le chrétien, les gestes du prêtre ont un sens très précis qui ne réclame pas d’interprétation par inférence. Nous ne nous rendons compte du rôle important de ces repères culturels que lorsque nous nous rendons à l’étranger. Là justement, nous perdons nos repères et nous devons brusquement nous habituer à un code très différent. En Grèce, le hochement de la tête pour oui et non est exactement inverse par rapport à son usage en France. Si nous pensons bien faire en secouant des mains pour dire bonjour, il y a des pays où ce geste paraît vulgaire et grossier, le salut se fait dans une inclination du buste et une position des mains sur la poitrine. C’est à ce moment là que nous prenons le plus conscience de l’importance de notre conditionnement culturel. Nous perdons un élément très important de connaissance directe d’autrui dont nous avions l’usage dans notre propre culture. Du coup, autrui devient pour nous une énigme et il le reste tant que nous ne nous sommes pas imprégnés des usages de la région où nous sommes, une fois cet apprentissage effectué, nous pouvons retrouvé une familiarité dans l’identification d’autrui semblable à celle que nous avions dans notre patrie d’origine.

2° Mais n’y a-t-il pas aussi un langage du corps et de l’expression qui est universel ?

Regardons ce que fait le mime. Le mime se sert de signes que tout un chacun peut immédiatement repérer. Le mime Marceau pouvait faire des spectacles partout dans le monde, sans avoir besoin de traducteur. Le voyageur dans l’autobus, le violoniste, l’homme pressé qui va à son travail etc.. toutes ces figures humaines sont aisément identifiables. On peut dans le mime construire des histoires très complexes en utilisant ces signes que les spectateurs vont reconnaître sans user d’une seule parole. D’ailleurs, le succès universel des mimes montre qu’il doit bien y avoir un langage gestuel universel, un langage naturel du corps que nous pouvons fort bien reconnaître sans qu’il soit nécessaire de faire des conjectures complexes. Les signes de l’action ne sont plus seulement affaire de telle ou telle culture, de telle ou telle convention sociale.

Le mime emprunte son art à un phénomène plus général qui est celui du passage spontané de l’intériorité vers l’extériorité. Tout sentiment imprime à notre corps un certain pli. La tristesse compose un visage, ainsi que la frayeur, la surprise, l’admiration, la joie etc. Le mime se sert à merveille de cette relation, de telle manière que le spectateur, loin de devoir inférer quoi que ce soit, saisi immédiatement le sentiment et l’émotion qui à un moment vienne comme posséder le corps tout entier.

Nous avons pourtant été formés dans notre tradition pour distinguer et opposer intériorité/extériorité. Le sens commun raisonne dans les termes d’une métaphysique de la dualité de l’âme et du corps : « il ne faut pas se fier aux apparences », « l’habit ne fait pas le moine » ! On sous-entend alors que l’apparence d’autrui est en opposition avec sa réalité. Devant l’autre je devrais alors renoncer à sa donation de présence et lui prêter un être tout différent de ce qu’il paraît. Mais vouloir séparer un sentiment de son signe extérieur n’est-ce pas une absurdité ? Le visage est un état d’âme, il est le miroir de l’intériorité. « La conscience n’est pas séparable du corps. Elle est d’une certaine façon présente dans le visage, elle en est pour ainsi dire l’intention ». Il faut certes pouvoir se garder d’une méprise face à la simulation et à la dissimulation, mais pour l’essentiel, le principe du passage naturel de l’intérieur à l’extérieur reste vrai. Dans la spontanéité, le paraître est toujours l’expression même de l’être. Ce que nous sommes se reflète dans nos expressions. Il ne saurait y avoir de dualité brutale entre l’âme et le corps, parce que le corps n’est pas une simple chose, le corps est lui-même animé par la conscience, il est un corps vivant. Le schéma de la relation de l’intérieur serait, non le ruban refermé sur lui-même, mais plutôt le ruban de Moëbius où les extrémités sont inversées, ce qui fait que l’intérieur communique avec l’extérieur et inversement l’extérieur influence l’intérieur. C’est la non-dualité qui explique le mieux la puissance expressive de la conscience et non la position de la dualité.

Dès lors, la physionomie a tout son sens et le psychologue n’a au fond pas besoin d’être un esprit retors ; au contraire, être observateur, c’est accueillir telle quelle la donation de présence d’autrui, sans interférer en rien avec ce qui se donne. C’est la que réside la possibilité d’une connaissance intuitive d’autrui. (texte) Si nous revenons avec attention à l’expérience elle-même, nous verrons qu’effectivement l’autre, de toute manière, s’impose à nous et c’est bien ce qui constitue la rencontre d’autrui. Il se donne tel quel, avec sa force, sa faiblesse, son agressivité ou sa méfiance, sa gentillesse ou son inquiétude, son intelligence étroite ou bornée. L’autre est donné dans sa totalité dans sa manifestation en personne. Il est ce qu’il paraît et il est aussi plus qu’il ne paraît, c’est-à-dire ce dont il est capable, ce qu’il porte en lui à titre de virtualités. La formule « il ne faut pas se fier aux apparences » est donc au fond très superficielle, elle n’est qu’une précaution contre la tromperie. Un regard plus lucide peut très bien voir la dissimulation et la simulation. Rien n’est plus évident qu’une pose artificielle, il y a dans la retenue un masque qui ne fait pas toujours illusion. (texte) C’est ainsi bien souvent qu’un tremblement de la main nous en dit parfois plus long que des paroles qui se veulent rassurantes. La loi générale de la Nature va dans le sens de l’expression (document).

Cela ne veut pourtant pas dire qu’il faille croire aveuglément dans l’apparence de l’autre. Il faut aussi faire attention à ce que nous présentons comme de soi-disant « intuitions » d’autrui. Qui sait en effet si nous ne prenons pas nos propres attentes, nos propres craintes pour des "intuitions" ? L’intuition n’est pas une forme de la projection. Mais savons-nous départager nos émotions devant l’autre, nos attentes, de notre sentiment de l’autre ? Il faudrait pour cela se connaître mieux soi-même pour éviter l’immixtion des deux ordres et leur confusion. Trop souvent ce que je pense comprendre est mon interprétation, elle ne vient que de moi, elle n’est pas un véritable voir. Il faut toute l’acuité de l’intelligence pour que l’intuition retrouve sa vraie valeur.

D. Savoir écouter, savoir parler

Et c’est pourquoi de la donation de présence, nous avons besoin de passer à la parole pour tenter de comprendre autrui. Seulement, c’est là que nous attendent bien des difficultés.

Il est exact que de pouvoir parler avec autrui doit me permettre de mieux le comprendre. Mais que veut dire exactement "parler" ? Il ne suffit pas de « parler » pour nouer un dialogue. Il y a dialogue quand la parole est vivante et que sont rassemblées plusieurs conditions : 1) présence de deux personnes, 2) compréhension mutuelle, 3) terrain commun, 4) contenu signifiant à échanger. Le dialogue n’est le lieu de la compréhension d’autrui que lorsqu’il est authentique, ce qui est plus complexe qu’on le croit.

Parler à quelqu’un, ce n’est pas seulement chercher à se faire comprendre. Le dialogue peut sortir de la route de la compréhension d’autrui. 1) Il peut y avoir glissement du côté de la seule information, auquel cas seul celui qui parle se comprend vraiment, dans la mesure où l’échange ne s’établit pas, qui permettrait de passer réellement au dialogue. Dialoguer, ce n’est pas seulement trouver un auditeur complaisant qui aura la patience de vous écouter, mais que vous n’écouterez pas en retour. 2) Il peut y aussi avoir quiproquo quand les deux personnes n’attribuent pas le même sens aux mêmes mots, de telle manière que chacun tient alors un discours qui se situe sur un plan différent de l’autre : le terrain commun a disparu. 3) Le dialogue peut dégénérer dans le pur et simple bavardage. Le bavardage a l’apparence d’un dialogue, mais les personnes sont quasiment absentes et le contenu de ce qu’elles ont à dire est aussi insignifiant que répétitif. La parole ne vise en rien la compréhension de l’autre, elle est là seulement pour donner un substitut de présence qui permet surtout d’éviter le silence. Le dialogue ne sert la compréhension que s’il rend possible un partage intime avec autrui. 4)Le dialogue peut se pervertir sous la forme d’une polémique quand on veut donner le change d’un dialogue, tout en se refusant à quelque effort de compréhension que ce soit. Chacun se tient alors sur ses positions et au lieu de se livrer à l’échange des idées, on s’engage dans une lutte pour telle ou telle conviction. La polémique remplace la confrontation de points de vue par l’opposition des personnes. Nous remarquons cela dans les interventions orales des personnes qui s’avancent en franc-tireurs pour critiquer, et se replient aussitôt dans le mutisme, ne prêtant plus d’attention à ce qui est dit. 5) Le dialogue se détruit aussi de lui-même dans le langage mensonger. Dès que le mensonge s’introduit dans le dialogue, la parole perd son objet réel. Il ne peut pas y avoir de compréhension sans véracité et sans intention réelle de dialoguer. Comment pourrions-nous nous comprendre, s’il n’y a pas entre nous de sincérité ? (texte)

A supposer que ces obstacles soient surmontés dans une sincérité mutuelle, le dialogue permet effectivement de s’ouvrir à l’autre et d’entendre ce que l’autre a sur le cœur. Si comprendre c’est ressaisir des intentions et des motivations, cette ressaisie est entière quand elle est reçue de vive voix et non composée par conjecture de l’extérieur. Écouter ce que l’autre a à nous dire c’est aussi aider l’autre à faire son chemin dans le langage, à trouver les mots pour dire ce qui a besoin d’être dit pour être compris. Comprendre quelqu’un, c’est écouter la voix d’une présence consciente, une parole qui s’exprime dans ses propres mots et ce partage peut-être réalisé dans le dialogue.

Cependant, si les intentions se développent dans les paroles, elles percent aussi entre les mots. Si le discours a son sens, les silences entre les mots ont aussi une éloquence. Comprendre l’autre, ce n’est pas seulement comprendre ce qu’il dit, c’est aussi comprendre ce qu’il ne dit pas mais qui s’exprime aussi en lui. L’autre est autant donné dans ce qu’il dit que dans ce qu’il ne dit pas, il est cette totalité indivise. En d’autres termes, la compréhension suppose à la fois le dit et aussi le non-dit. Nos gestes en disent souvent aussi long que nos paroles. Selon les psychologues de la relation, 7% seulement de la communication passe par les mots, 38% passe par l’intonation qui traverse la voix et 55% relève du langage du corps. Il arrive assez souvent que le discours conscient de l’autre entre en décalage avec le discours inconscient qu’exprime son visage, son attitude, qu’il n’y ait une rupture de cohérence interne. Ainsi de la personne qui prend un ton enjoué et artificiel, tandis que tout son corps se met d’abord à exprimer la gène, puis la défense, puis le mensonge et la dissimulation de l’inavouable.

Pour comprendre autrui, il faut donc avoir la capacité de le laisser-être tel qu’il est, sans le juger, afin d’écouter sa parole dans sa présence. Et c’est bien la difficulté, car nous savons aussi peu accorder une attention libre et disponible à l’autre, que nous savons l’écouter. Pour comprendre autrui, nous devons lui offrir notre totale disponibilité dans le présent. Nous ne devrons introduire ni condamnation, ni identification. Comprendre n’est pas juger, or il est si facile de préjuger d’autrui, plus facile que de chercher à comprendre !

On répète souvent que le dialogue permet de comprendre autrui. Il est bien sûr souhaitable de faire les louanges du dialogue, surtout dans un monde d’incompréhension tel que le nôtre, mais encore faudrait-il qu’il soit vraiment établi, sinon l’apologie du dialogue ne sera elle-même que paroles vides. C’est l’enjeu du savoir écouter, sous-jacent au savoir parler. L’art de parler suppose un respect des attentes d’autrui, l’art de se mettre à sa portée afin de donner les réponses que l’on est capable de donner, afin de partager ce que l’on est capable de partager. L’art de parler est fondé sur l’art d’écouter. Or l’écoute de l’autre nous révèle des différences qui ne rendent pas aisées, la capacité de partager dans le dialogue. Il faut évidemment laisser de côté les étiquettes toutes faites et derrière les étiquettes il y a le caractère unique de chaque personne qui rend toutes les comparaisons impossibles. Le préalable à toute compréhension authentique, c’est de chiffonner l’image que l’on possède de l’autre. Dialoguer c’est - au-delà des discours convenus et des paroles oiseuses - participer de l’intimité de l’autre, une intimité qui n’est ni la nôtre, ni celle de n’importe qui.

* * *

Ce que nous oublions trop souvent, c’est que toute relation humaine est une nourriture, une nourriture pour le cœur et pour l’esprit. Nous avons constamment à apprendre des autres et c’est pourquoi nous devons garder cette ouverture qui nous permet de nous laisser surprendre.

La compréhension intuitive nous fait participer de l’autre, comme par vagues successives. Au fur et à mesure que nous connaissons mieux autrui, nous approchons une intimité originale, mais qui restera aussi un mystère renouvelé. La compréhension d’autrui n’est pas affaire de raisonnement et de conjecture. Ce que j’imagine de l’autre n’est pas l’autre, mais l’image de l’autre. Que nous soyons en relation les uns avec les autres à travers des images, fausse autant la relation, que cela interdit une compréhension directe (texte). A fortiori, les modes de savoir qui se fondent sur l’objectivité sont plus encore inadéquats pour rendre justice à la connaissance d’autrui.

© Philosophie et spiritualité, 2002

textes en annexe :

B : Textes philosophiques

Malebranche la connaissance d’autrui

"De tous les objets de notre connaissance, il ne nous reste plus que les âmes des autres hommes, et que les pures intelligences ; et il est manifeste que nous ne les connaissons que par conjecture. Nous ne les connaissons présentement ni en elles-mêmes ; ni par leurs idées, et comme elles sont différentes de nous, il n’est pas possible que nous les connaissions par conscience. Nous conjecturons que les âmes des autres hommes sont de même espèce que la nôtre. Ce que nous sentons en nous-mêmes, nous prétendons qu’ils le sentent ; et même lorsque ces sentiment n’ont point de rapport, au corps, nous sommes assurés que nous ne nous trompons point : parce que nous voyons en Dieu certaines idées et certaines lois immuables, selon lesquelles nous savons avec certitude que Dieu agit également dans tous les esprits. Je sais que deux fois deux font quatre, qu’il vaut mieux être juste que d’être riche, et je ne me trompe point de croire que les autres connaissent ces vérités aussi bien que moi. J’aime le bien et le plaisir, je hais le mal et la douleur, je veux être heureux, et je ne me trompe point de croire que les hommes, les anges, et les démons ont les mêmes inclinations. Je sais que Dieu ne fera jamais d’esprit qui ne désirent être heureux, ou qui puisse désirer être malheureux... Mais lorsque le corps a quelque part à ce qui se passe en moi, je me trompe presque toujours, si je juge des autres par moi-même. Je sens de la chaleur ; je vois une telle grandeur, une telle couleur ; je goûte une telle ou telle saveur à l’approche de certains corps : je me trompe si je juge des autres par moi-même. Je suis sujet à certaines passions, j’ai de l’amitié ou de l’aversion pour telles ou telles choses ; et je juge que les autres me ressemblent : ma conjecture est souvent fausse. Ainsi la connaissance que nous avons des autres hommes est fort sujette à l’erreur,s i nous n’en jugeons que par les sentiments que nous avons de nous-même." La Recherche de la Vérité, Edition NRF, Pléiade, p. 352. http://sergecar.club.fr/textes_2/malebran9.htm

C : Textes philosophiques

Husserl la subjectivité d’autrui ressaisie en moi-même

"Mon moi transcendantal seul m’est donné de façon originaire, c’est-à-dire par une originaire perception de moi-même, en revanche, la subjectivité étrangère m’est donnée dans le domaine de ma propre vie d’expérience de moi-même, c’est-à-dire dans des intuitions intropathiques donnant une expérience de l’être en personne, elle est donnée médiatement et non pas originairement, mais néanmoins donnée, et plus exactement donnée dans l’expérience... un être étranger ne saurait être donné originairement que par le truchement de l’intropathie. Etre-donné originaire en ce sens et expérience sont une seule et même chose."

Philosophie première, tome II, p. 241-242.

Textes philosophiques

André Gide le paraître et l’être

"Ne pas se soucier de paraître. Être, seul est important. Et ne pas désirer, par vanité, une trop hâtive manifestation de son essence. D’où ne pas chercher à être par pure vanité de paraître ; mais bien parce qu’il est seyant d’être tel. 8 août Mon esprit ergotait tantôt, pour savoir s’il faut d’abord être, pour ensuite paraître ; ou paraître d’abord, puis être ce que l’on parait ? (Comme ceux qui achètent d’abord à crédit, puis, après, s’inquiètent de la somme qu’il faut pour solder leur dette ; paraître avant que d’être, c’est s’endetter envers le monde extérieur.) Peut-être, disait mon esprit, l’on n’est qu’en tant que l’on paraît. D’ailleurs les deux propositions sont fausses, séparées : . C’est pour paraître que nous sommes ; . C’est parce que nous sommes que nous paraissons. Il faut joindre les deux dans une réciproque dépendance ; on obtient alors l’impératif souhaité : Il faut être pour paraître. Le paraître ne doit pas se distinguer de l’être ; l’être s’affirme en le paraître ; le paraître est la manifestation immédiate de l’être".

Journal

http://sergecar.club.fr/textes_2/gide1.htm

"- Comment, dit Karataka, sais-tu que le roi a peur ? - Qu’y a-t-il là à connaître ? Répondit Damanaka. Car on dit : L’animal même saisit ce qu’on lui dit, les chevaux et les éléphants nous portent quand nous le leur commandons ; l’homme instruit comprend ce qu’on ne dit pas, car l’intelligence a pour fruit la connaissance des signes chez autrui. et ainsi : Par l’extérieur, les signes, la démarches, le geste, la parole et les changent de l’oeil et du visage, on saisit la pensée intérieure. Ainsi, j’irai près de lui pendant qu’il est troublé par la frayeur ; je dissiperai sa crainte, je me rendrai maître de lui par la force de mon intelligence et je retrouverai ma place de ministre. Panca-tantra. Edition Gallimard, Paris, p.61. Indications de lecture : Le Panca-tantra est l’ancêtre indien des recueils de fables. C’est un traité d’éducation politique à l’usage du jeune prince.

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D : Textes philosophiques

Eric Weil lois du dialogue

"Le dialogue présuppose qu’il y ait communauté : il n’y a pas de dialogue avec celui qui ne veut pas considérer la violence comme la raison vraiment ultime, à laquelle il ne faut avoir recours qu’après avoir épuisé le dialogue, qu’après avoir montré, dans le dialogue même, qu’il n’ay a pas d’accord possible sur une action commune. il n’existe pas de dialogue entre ceux qui n’ont rien en commun, qui ne peuvent pas se mettre d’accord sur leur désaccord, parce qu’ils ne peuvent pas renvoyer à une valeur, que tous deux ils reconnaissent et à laquelle ils sont prêts à se mesurer et à se laisser mesurer. Il n’y a pas de dialogue en particulier -car ceci relève de la règle précédente- entre hommes qui ne reconnaissent pas les même critères des vérités qui sont à al fois absolues et concrètes : ce n’est qu’aussi longtemps que leurs vérités sont absolues, mais formelles, que leurs vérités sont concrètes, mais non absolues, qu’ils peuvent s’entendre ou peuvent, du moins, comprendre pourquoi ils ne se comprennent pas. Pour résumer tout dans une phrase : il n’y a pas de dialogue à moins que chacun des participants n’admette que tous les autres participants sont aussi raisonnables que lui-même". Philosophie et réalité, Beauchesne, p. 282-283.

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Textes philosophiques

Krishnamurti Le problème de la relation

« L’important est notre façon d’aborder un problème quel qu’il soit. Il est essentiel que nous voyions très clairement que c’est l’absence de relations justes qui amène le conflit et il importe donc que nous comprenions les conflits dans la relation et tout le processus de notre pensée et de notre action. Bien entendu, si nous ne comprenons pas comment nous fonctionnons dans une relation, quelque que soit la société que nous créerons, quelles que soient nos idées ou nos opinions, elles ne susciteront que d’autres dommages et d’autres malheurs. C’est pourquoi la compréhension de toute la démarche qui constitue notre relation avec la société est le premier pas qui mène à la compréhension du problème posé par le conflit. Si la connaissance de soi est le commencement de la sagesse, c’est que vous êtes le monde, vous n’est pas distinct du monde. La société est faire des relations que vous entretenez avec les autres, c’est vous qui l’avez créée, et la solution vient de votre propre compréhension de ces relation, de l’interaction entre vous le la société. Faut de vous comprendre vous-même, il ne sert à rien de chercher une solution, il ne s’agit que d’une échappatoire. L’important est de comprendre la relation. C’est la relation qui est cause de conflit et nous ne pouvons comprendre cette relation que si nous sommes capables d’être attentif atout en étant passif, C’est alors, dans cette attention passive, dans cet éveil que naît la compréhension ». La relation de l’homme au monde, p. 65-66.

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