Terre, planète bleue
Terre, planète bleue, où des astronomes exaltés capturent la lumière des étoiles aux confins de l’espace.
Terre, planète bleue, où un cosmonaute, au hublot de sa navette, nomme les continents des géographies de son enfance.
Terre, planète bleue, où une asphodèle germe dans les entrailles d’un migrateur mort d’épuisement sur un rocher de haute mer.
Terre, planète bleue, où un dictateur fête Noël en famille alors que, par milliers, des corps brûlent dans les fours crématoires.
Terre, planète bleue, où, décroché avec fracas de la banquise polaire, un iceberg bleuté entreprend son long périple océanique.
Terre, planète bleue, où, dans une gare de banlieue, une famille attend un prisonnier politique séquestré depuis vingt ans.
Terre, planète bleue, où à chaque printemps le Soleil ramène les fleurs dans les sous-bois obscurs.
Terre, planète bleue, où seize familles ont accumulé plus de richesses que quarante huit pays démunis.
Terre, planète bleue, où un orphelin se jette du troisième étage pour échapper aux sévices des surveillants.
Terre, planète bleue, où, à la nuit tombée, un maçon contemple avec fierté le mur de briques élevé tout au long du jour.
Terre, planète bleue, où un maître de chapelle écrit les dernières notes d’une cantate qui enchantera le cœur des hommes pendant des siècles.
Terre, planète bleue, où une mère tient dans ses bras un enfant mort du sida transmis à son mari à la fête du village.
Terre, planète bleue, où un navigateur solitaire regarde son grand mât s’effondrer sous le choc des déferlantes.
Terre, planète bleue, où, sur un divan de psychanalyse, un homme reste muet.
Terre, planète bleue, où un chevreuil agonise dans un buisson, blessé par un chasseur qui ne l’a pas recherché.
Terre, planète bleue, où, vêtue de couleurs éclatantes, une femme choisit ses légumes verts sur les étals d’ un marché africain.
Terre, planète bleue, qui accomplit son quatre-milliard-cinq cent-cinquante-six-millionième tour autour d’un Soleil qui achève sa vingt-cinquième révolution autour de la Voie Lactée.
Hubert Reeves
samedi 17 novembre 2007
Terre, planète bleue par Hubert Reeves
Animaux « nuisibles » et « mauvaises » herbes par Hubert Reeves
@ Dandi...alias Mauvaise herbe...
De l’éducation à la biodiversité...contre l’étroitesse d’esprit et la pensée unique !
Herbe sauvage, va ! (- ;
sémaphore
Animaux « nuisibles » et « mauvaises » herbes
par Hubert Reeves
Émission du 3 janvier 2004, in chroniques sur France culture
L’emploi des mots, les psychologues nous le répètent depuis longtemps, influencent nos prises de position et notre comportement. Il y a des expressions qu’il importerait d’extraire de notre vocabulaire, à cause de leurs connotations négatives injustifiées.
Dans un contexte écologique, je veux évoquer ici les expressions « mauvaises herbes » et « animaux nuisibles ». Ce sont, bien sûr, de vieilles expressions, nées dans des contextes aujourd’hui dépassés. Leur utilisation prolonge un état d’esprit que nous avons toutes raisons de vouloir faire disparaître, à cause des implications négatives nocives qu’ils perpétuent.
Les vivants existent de leur plein droit, et n’ont pas à se justifier d’exister. Les mots « espèces nuisibles » et « mauvaises herbes » ne sont que le reflet d’un préjugé séculairement ancré, selon lequel les plantes et les animaux sont là pour nous servir ou nous réjouir, et que nous avons sur eux un droit discrétionnaire. Ces mots sont la traduction directe de notre égocentrisme (ou anthropocentrisme), de notre ignorance et de notre étroitesse d’esprit. Les animaux considérés comme nuisibles ne le sont que par nous , et il en est de même des herbes prétendues mauvaises.
En réalité, nous ne sommes qu’une espèce parmi tant d’autres. Ajoutons, en passant, que, face aux extinctions multipliées d’espèces dont nous sommes aujourd’hui responsables, nous mériterions, seuls, le qualificatif d’espèce hautement nuisible à l’harmonie et à la préservation de la biodiversité.
Les études scientifiques des dernières décennies ont profondément transformé notre regard sur la nature et sur les organismes vivants qui cœxistent avec nous. Sur notre planète, toutes les espèces vivantes sont intégrées dans des écosystèmes dont elles sont toutes dépendantes, et dans lesquelles elles jouent un rôle spécifique. Les populations sont maintenues en équilibre par un jeu permanent de reproduction et de prédation.
Quelles sont les implications de ces réflexions dans le monde concret dans lequel nous vivons ?
La prolifération de certaines espèces peut devenir indésirable par rapport aux objectifs des êtres humains : cultures, élevages, préservation de l’habitation et du territoire. Souvent ces proliférations sont dues à l’élimination, par notre zèle intempestif, des prédateurs naturels qui contribuaient à l’équilibre des populations.
C’est ici que l’attitude globale face à la nature doit intervenir. Elle imposera ses exigences sur le choix de l’action à entreprendre. Une intervention peut-être justifiée, à la condition qu’une étude scientifique appropriée ait désigné sans ambiguïté l’espèce ou les espèces responsables du problème.
De même, il importe de s’assurer que la nature de l’intervention ne va pas causer de nouveaux problèmes. En ce sens, l’utilisation de poisons est particulièrement déconseillée à cause de l’impact de ces produits sur d’autres organismes non visés, et par la pollution chimique qu’elle entraîne. Les appâts toxiques déposés dans les étangs pour combattre les ragondins ou les anti-coagulants destinés aux campagnols, mais tuant des rapaces, en sont de regrettables illustrations.
Mais revenons à notre question de vocabulaire. Que suggérer pour remplacer ces expressions ?
Au lieu de « mauvaises herbes », on peut dire par exemple « herbes sauvages ». Dans notre jardin, nous utilisons « plantes non invitées ». Et l’on peut remplacer « animaux nuisibles » par « animaux indésirés ».
Chacun ici peut faire preuve d’imagination. Toutes les suggestions sont bienvenues …
Cette importance donnée au vocabulaire n’est pas, soulignons-le, injustifiée, loin de là. C’est tout notre rapport à la nature qui est en jeu. Et dans le contexte de la crise planétaire que nous traversons, une modification profonde de ce rapport devient une nécessité fondamentale.
